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Société: une jeunesse à l'humeur pirate

Monique Dagnaud, mis à jour le 01.09.2009 à 6 h 25

La gratuité des contenus, le peer-to-peer, les réseaux sociaux, les logiciels libres incarnent un nouveau modèle socio-culturel irrésistible.

Chris Anderson, rédacteur en chef de Wired, a donné une interview coup de poing au journal Spiegel.  Journalisme? Média?: «Je ne pense pas que ces mots aient désormais une quelconque signification. Ce sont des barrières. A Wired nous avons cessé d'utiliser ces mots».

Comment vous tenez-vous informé?: L'information «vient à moi par différentes voies. Via Twitter, elle débarque dans ma mail-box, dans mes fils RSS, dans les conversations. Je ne vais pas la chercher . (...).  Beaucoup de gens choisissent les filtres sociaux plutôt que les filtres professionnels».

Le journaliste expert peut-il entrer dans la compétition avec les blogueurs et des journalistes amateurs?: «Dans le passé, travailler dans un média était un travail à plein temps. Peut-être cela va devenir un job à temps partiel...La grande majorité des gens qui écrivent pour nous le font sans être payé. Ils ne le font pas pour être payés, mais pour l'attention et la réputation.». Et d'un smash vainqueur : «La gratuité (de Wired.com), c'est la force de gravité».

On pourrait oublier les provocations de Chris Anderson face au journaliste passablement secoué si, de fait, sa vision des pratiques culturelles n'était pas en train de devenir largement partagée par les internautes.

D'un côté, les experts s'interrogent toujours  sur le modèle économique du futur qui se dessine pour l'information et la culture -apparemment Chris Anderson aussi, mais en bon cyber converti il nage dans l'optimisme.

De l'autre, un ensemble de préceptes nés dans la galaxie Web s'imposent comme des vérités intangibles: le «user generated content» symbolise la nouvelle démocratie; la gratuité apparaît la norme pour l'accès aux biens culturels; le «peer-to-peer» et le réseaux sociaux incarnent des valeurs de liberté et de  générosité sociales auxquels une majorité de surfeurs adhère. Autrement dit, un modèle culturel scellant l'alliance des vertiges technophiles et du bricolage des jeunes (et des autres),   est en train de se graver dans les têtes et de s'inscrire dans les faits, bousculant sans encombre des valeurs bien assises dans nos démocraties  -jusqu'à hier, ainsi, le journaliste, l' intellectuel ou l' artiste étaient considérés comme des professionnels méritant une rémunération directe.  Que s'est-il passé?

Plusieurs étapes mènent à ce renversement. Les idéaux dans la généalogie d'Internet, la mouvance  du «logiciel libre» qui impute une valeur sociale et économique à la collaboration désintéressée en réseau, demeurent vigoureux (voir L'éthique hacker de Pekka Himanen). Dans cette foulée, les fournisseurs d'accès ont fait de la gratuité des contenus une stratégie commerciale. Le développement des journaux ou des événements «gratuits», auquel toute une génération s'est accoutumée, offre une autre explication. Le mouvement, pourtant, a pris un tournant décisif avec l'essor du «piratage» (On fera l'économie ici du débat juridique qui oppose le copiage de fichiers protégé, soumis au dispositif de la propriété intellectuelle, et le peer-to-peer, l'échange de données qui, lui,  est autorisé.) Cette pratique, progressivement, a adopté deux visages:   un piratage «d'opportunité» et un piratage   affirmé comme action dissidente.

Pour la plupart des jeunes qui téléchargent films ou musiques sur des sites illégaux, il s'agit simplement d'une commodité à la portée de quelques compétences informatiques. Ils en connaissent le caractère illégal, mais ils  s'en émeuvent peu. Bien  des arguments  confortent ce sentiment d'impunité: la législation de la copie privé, l'hypocrisie des fournisseurs d'accès du Net qui, dans leur stratégie commerciale exacerbent l'intérêt de la gratuité, le sentiment d'être une goutte d'eau dans un phénomène massif, etc... (Le piratage de films, motivations et pratiques des internautes, rapport CNC).

Le terme piratage, en outre, dans le contexte d'aujourd'hui, recèle une puissance symbolique contre l'évolution des formes de l'économie. Le modèle libéral/libertaire, inscrit dans l'aventure du Net,  est affaibli en raison des déséquilibres profonds engendrés par le capitalisme financiarisé. La société de l'information n'a pas tenu  ses promesses, elle a produit des inégalités sociales et intergénérationnelles au plus loin des mythes californiens.

Ces désillusions contribuent à faire émerger du bouillonnement une autre figure: celle du hacker / justicier qui se nourrit de la dérision et du pessimisme (sur le monde d'hier) qui colorent si souvent les blogs politiques. Le pirate hacker, voilà un personnage dont la cote est en hausse. Ce flibustier impose sa virulence. Sorte de Robin des bois de l'espace  numérique -mais il peut étendre ailleurs son champ d'action- il est chargé de «lutter contre les rentes illégitimes» (Nicolas Auray, Pirates en réseau : détournement, prédation et exigence de justice, revue Esprit, juillet-août 2009), en l'occurrence celle des majors des industries culturelles, mais aussi les stars du cinéma et de la chanson.

Cette sensibilité politique imprègne les écrits anti-hadopi, et bien d'autres encore. Elle ne pouvait émerger que du Net car hackers et traders sont deux branches  de la même famille, deux cousins ennemis. Les hackers usent des mêmes outils que les traders, les logiciels sans cesse plus sophistiqués, s'adonnent aux mêmes ivresses, celles du temps présent qui se dilate, celles des explorations toujours à la marge de la légalité des performances du Réseau, et connaissent le même frisson du «pas vu, pas pris». Si les prédations pharaoniques des traders sont  tolérées par les politiques, pourquoi le piratage des biens numérisés ne le serait-il pas?

Ainsi, les nouvelles générations, principales victimes des dérèglements du capitalisme,  sont sûrement sensibles  à ce glissement des valeurs qui va de l'idéologie du don, le peer-to-peer, à la bravoure du piratage. Le pirate vengeur insuffle de l'énergie au pirate bricoleur qui  se contente de télécharger des produits culturels. L'un et l'autre se relaient  pour promouvoir ce qu'on peut nommer l'humeur pirate.

Cette sensibilité frondeuse explique que le téléchargement illégal de la musique ou des films suscite  peu d'hostilité dans l'opinion publique -pourtant solidaire, en tout cas jusqu'à récemment,  de la politique menée par l'Etat français pour soutenir les industries culturelles. Elle éclaire aussi sur la tranquillité d'esprit qui règne chez les jeunes qui s'y adonnent. Fécondée par le Web et les idéaux de l'open source, l'humeur pirate tend à se propager. Mais  elle ne cherche pas vraiment de débouché  sur la scène politique : ce qui intéresse ses zélateurs, c'est la vie et les règles au sein du Réseau, voie lactée conçue quasiment comme une contre-société. Les partis pirates qui se créent ici et là en Europe n'ont aucun autre programme que de défendre  les valeurs du Net et les libertés qui y règnent.

Avec le retour, dans le débat parlementaire de la loi Hadopi, et bientôt de la loi Loppsi 2, l'épopée du David Internet contre le Goliath des Etats va se poursuivre. Les séances sur la régulation du Web constituent des chemins de croix pour les parlementaires en charge de défendre ces lois. Les argumentaires juridiques (sur la propriété intellectuelle) et économiques (le financement de l'information et des biens culturels) peinent à se faire entendre face au front qui unit les idéologues technophiles, les opérateurs du Net et  des internautes à l'humeur pirate.

Comment combattre des croisés qui se réclament de l'idéologie du don, presque des valeurs du Bien,  et des performances  techo-économiques aptes à changer la  société? Des croisés, qui de surcroît, ont la population des jeunes de leur côté?

Monique Dagnaud

Image de Une: Thomas Peter / Reuters

 

 

 

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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