Société: une jeunesse à l'humeur pirate
La gratuité des contenus, le peer-to-peer, les réseaux sociaux, les logiciels libres incarnent un nouveau modèle socio-culturel irrésistible.
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Chris Anderson, rédacteur en chef de Wired, a donné une interview coup de poing au journal Spiegel. Journalisme? Média?: «Je ne pense pas que ces mots aient désormais une quelconque signification. Ce sont des barrières. A Wired nous avons cessé d'utiliser ces mots».
Comment vous tenez-vous informé?: L'information «vient à moi par différentes voies. Via Twitter, elle débarque dans ma mail-box, dans mes fils RSS, dans les conversations. Je ne vais pas la chercher . (...). Beaucoup de gens choisissent les filtres sociaux plutôt que les filtres professionnels».
Le journaliste expert peut-il entrer dans la compétition avec les blogueurs et des journalistes amateurs?: «Dans le passé, travailler dans un média était un travail à plein temps. Peut-être cela va devenir un job à temps partiel...La grande majorité des gens qui écrivent pour nous le font sans être payé. Ils ne le font pas pour être payés, mais pour l'attention et la réputation.». Et d'un smash vainqueur : «La gratuité (de Wired.com), c'est la force de gravité».
On pourrait oublier les provocations de Chris Anderson face au journaliste passablement secoué si, de fait, sa vision des pratiques culturelles n'était pas en train de devenir largement partagée par les internautes.
D'un côté, les experts s'interrogent toujours sur le modèle économique du futur qui se dessine pour l'information et la culture -apparemment Chris Anderson aussi, mais en bon cyber converti il nage dans l'optimisme.
De l'autre, un ensemble de préceptes nés dans la galaxie Web s'imposent comme des vérités intangibles: le «user generated content» symbolise la nouvelle démocratie; la gratuité apparaît la norme pour l'accès aux biens culturels; le «peer-to-peer» et le réseaux sociaux incarnent des valeurs de liberté et de générosité sociales auxquels une majorité de surfeurs adhère. Autrement dit, un modèle culturel scellant l'alliance des vertiges technophiles et du bricolage des jeunes (et des autres), est en train de se graver dans les têtes et de s'inscrire dans les faits, bousculant sans encombre des valeurs bien assises dans nos démocraties -jusqu'à hier, ainsi, le journaliste, l' intellectuel ou l' artiste étaient considérés comme des professionnels méritant une rémunération directe. Que s'est-il passé?
Plusieurs étapes mènent à ce renversement. Les idéaux dans la généalogie d'Internet, la mouvance du «logiciel libre» qui impute une valeur sociale et économique à la collaboration désintéressée en réseau, demeurent vigoureux (voir L'éthique hacker de Pekka Himanen). Dans cette foulée, les fournisseurs d'accès ont fait de la gratuité des contenus une stratégie commerciale. Le développement des journaux ou des événements «gratuits», auquel toute une génération s'est accoutumée, offre une autre explication. Le mouvement, pourtant, a pris un tournant décisif avec l'essor du «piratage» (On fera l'économie ici du débat juridique qui oppose le copiage de fichiers protégé, soumis au dispositif de la propriété intellectuelle, et le peer-to-peer, l'échange de données qui, lui, est autorisé.) Cette pratique, progressivement, a adopté deux visages: un piratage «d'opportunité» et un piratage affirmé comme action dissidente.
Pour la plupart des jeunes qui téléchargent films ou musiques sur des sites illégaux, il s'agit simplement d'une commodité à la portée de quelques compétences informatiques. Ils en connaissent le caractère illégal, mais ils s'en émeuvent peu. Bien des arguments confortent ce sentiment d'impunité: la législation de la copie privé, l'hypocrisie des fournisseurs d'accès du Net qui, dans leur stratégie commerciale exacerbent l'intérêt de la gratuité, le sentiment d'être une goutte d'eau dans un phénomène massif, etc... (Le piratage de films, motivations et pratiques des internautes, rapport CNC).
Le terme piratage, en outre, dans le contexte d'aujourd'hui, recèle une puissance symbolique contre l'évolution des formes de l'économie. Le modèle libéral/libertaire, inscrit dans l'aventure du Net, est affaibli en raison des déséquilibres profonds engendrés par le capitalisme financiarisé. La société de l'information n'a pas tenu ses promesses, elle a produit des inégalités sociales et intergénérationnelles au plus loin des mythes californiens.
Ces désillusions contribuent à faire émerger du bouillonnement une autre figure: celle du hacker / justicier qui se nourrit de la dérision et du pessimisme (sur le monde d'hier) qui colorent si souvent les blogs politiques. Le pirate hacker, voilà un personnage dont la cote est en hausse. Ce flibustier impose sa virulence. Sorte de Robin des bois de l'espace numérique -mais il peut étendre ailleurs son champ d'action- il est chargé de «lutter contre les rentes illégitimes» (Nicolas Auray, Pirates en réseau : détournement, prédation et exigence de justice, revue Esprit, juillet-août 2009), en l'occurrence celle des majors des industries culturelles, mais aussi les stars du cinéma et de la chanson.
Cette sensibilité politique imprègne les écrits anti-hadopi, et bien d'autres encore. Elle ne pouvait émerger que du Net car hackers et traders sont deux branches de la même famille, deux cousins ennemis. Les hackers usent des mêmes outils que les traders, les logiciels sans cesse plus sophistiqués, s'adonnent aux mêmes ivresses, celles du temps présent qui se dilate, celles des explorations toujours à la marge de la légalité des performances du Réseau, et connaissent le même frisson du «pas vu, pas pris». Si les prédations pharaoniques des traders sont tolérées par les politiques, pourquoi le piratage des biens numérisés ne le serait-il pas?
Ainsi, les nouvelles générations, principales victimes des dérèglements du capitalisme, sont sûrement sensibles à ce glissement des valeurs qui va de l'idéologie du don, le peer-to-peer, à la bravoure du piratage. Le pirate vengeur insuffle de l'énergie au pirate bricoleur qui se contente de télécharger des produits culturels. L'un et l'autre se relaient pour promouvoir ce qu'on peut nommer l'humeur pirate.
Cette sensibilité frondeuse explique que le téléchargement illégal de la musique ou des films suscite peu d'hostilité dans l'opinion publique -pourtant solidaire, en tout cas jusqu'à récemment, de la politique menée par l'Etat français pour soutenir les industries culturelles. Elle éclaire aussi sur la tranquillité d'esprit qui règne chez les jeunes qui s'y adonnent. Fécondée par le Web et les idéaux de l'open source, l'humeur pirate tend à se propager. Mais elle ne cherche pas vraiment de débouché sur la scène politique : ce qui intéresse ses zélateurs, c'est la vie et les règles au sein du Réseau, voie lactée conçue quasiment comme une contre-société. Les partis pirates qui se créent ici et là en Europe n'ont aucun autre programme que de défendre les valeurs du Net et les libertés qui y règnent.
Avec le retour, dans le débat parlementaire de la loi Hadopi, et bientôt de la loi Loppsi 2, l'épopée du David Internet contre le Goliath des Etats va se poursuivre. Les séances sur la régulation du Web constituent des chemins de croix pour les parlementaires en charge de défendre ces lois. Les argumentaires juridiques (sur la propriété intellectuelle) et économiques (le financement de l'information et des biens culturels) peinent à se faire entendre face au front qui unit les idéologues technophiles, les opérateurs du Net et des internautes à l'humeur pirate.
Comment combattre des croisés qui se réclament de l'idéologie du don, presque des valeurs du Bien, et des performances techo-économiques aptes à changer la société? Des croisés, qui de surcroît, ont la population des jeunes de leur côté?
Monique Dagnaud
Image de Une: Thomas Peter / Reuters
Mis à jour le 01/09/2009 à 6h25










































Vous demandez :
"Comment combattre des croisés qui se réclament de l'idéologie du don, presque des valeurs du Bien, et des performances techo-économiques aptes à changer la société? Des croisés, qui de surcroît, ont la population des jeunes de leur côté?"
Vous oubliez que nous sommes en France, un pays à la cocagne nationale populiste libérale (Na.Po.Li), dans lequel toutes les "nouveautés", et d'une manière générale, le style de vie décrit par Chris Anderson, n'ont pas lieu, sont plus ou moins proscrits, défendus, voués à la vindicte publique, à la honte des soutiers de l'info dans les journaux historiques, sont honnis des "classes laborieuses" et des "élites libérales", parce qu'elles heurtent avant tout un sentiment "obligatoire" et très largement cultivé au sein de la population par l'instruction publique, la médiocratie traditionnelle, et les partis politiques, à de multiples fins, dont une infantilisation puissante des masses, un abêtissement électoraliste, une médiocrité permanente et généralisée, footeuse, pédaleuse, hueuse des oeuvres de l'art et de l'esprit qui ne vont pas dans le sens éternel des idées convenues, bref une nullité populaire ne servant jamais l'intelligence collective : la nation, le sentiment national, le nationalisme, le grégarisme institué en culte tantôt du nababo, tantôt du Général, tantôt d'une langue que plus personne ne sait parler (si peu), tantôt d'une culture que plus personne ne reconnaît quand elle passe (si peu).
En France madame, pas de ça! Ah non chez nous, pas de google, pas de twitter, pas de p2p, vilains barbares, qui nous pourriraient nos Montaigne et nos Malraux, bref, en France, qu'on ne nous parle pas du vaste monde grouillant de jeunes vies neuves, et qu'on nous abreuve de notre sillon de gros rouge qui tache et qui galvanise un peuple sempiternellement immature à la soif d'en découdre avec le XIX siècle, oui madame, c'est dire si l'on est moderne!
...
Chez ces gens-là, ainsi, ne se fait pas d'envoyer des mails personnels un peu intelligents (que des powerpoints douteux), ne se fait pas de discuter des avancées de la science (la science, c'est des vendus, pis on n'y capte goutte!), ne se fait pas d'avoir des avis un peu vastes, des vues un peu mondiales (ça contredit le sentiment du rayonnement national madame!), ne se fait pas remettre en cause les fondements de la nation en questionnant les valeurs qui sous-tendent la grandeur nationale (c'est interdit parce que suspect de préférer les 99% d'autres humains sur la Terre à nos petites préférences nationales...), ne se fait pas de rêver seulement d'accéder à la bibliothèque (nationale : c'est pour les chercheurs, lesquels on asphyxie par ailleurs, pis ça pourrait donner des idées...), etc., etc.
Passé l'emportement, tendez l'oreille, écouter si cette question nationale de la préférence nationaliste ne se pointe pas à toute extrémité de tout discours officiel, ne tient pas ferme contre les vents et les marrées de l'évidence globale, sous forme de prémisse inviolable à tout considération de Français sur la France, le monde, et le moindre problème : vertige et frisson garanti, car cette notion, tellement fluide qu'elle en devient transparente et comme l'air irrespirable dont on vit par ici, est partout, dans la presse, dans la parole publique officielle, dans le discours intellectuel, dans le discours de l'entreprise, dans les conversations privées : "Nous en France..."
"France" finalement, le nom d'un échec civilisationnel qui se révèle sur la période des 200 ans à venir ; et oui madame, quand on y prend langue, l'Etranger est tout aussi bien que le "national", seulement il ne moisit pas, il ne s'atrophie pas, et il s'amuse davantage ; pire : à mesure qu'il montre son intelligence collective, il nous ôte respectivement de notre "bon sens", un comble!
A toi communauté nationale de la nation : va te faire [franciser]!
Non le piratage ne peut pas faire un programme politique, ça ne veut pas dire qu'il n'y a aucune théorie politique qui l'intègre, bien au contraire. Après il faudrait peut-être se pencher d'abord sur les théories politiques majoritaires et peut-être un jour arriver aux théories pour l'instant minoritaires qui pensent les nouvelles formes de progrès. Mais la théorie n'est pas à la mode et tout le monde médiatique a eu un petit orgasme lorsque Sarkozy a dit qu'il ne théorisait pas et qu'il préférait l'action (constatation réflexive et introspective, qui prouve qu'il y a bien théorisation de son action, même si elle se projète dans le spectacle). Il s'agit pourtant d'une déclaration qui prend tous les accents du pragmatisme mais qui en fait démontre une assimilation totale d'une idéologie (quelle qu'elle soit).
Voilà. Tout ça pour dire qu'il ne s'agit pas d'une simple humeur. Tout d'abord, d'un point de vue empirique (c'est encore plus pragmatique que le pragmatisme) il y a bien des structures sociales qui changent, qu'il s'agit bien d'un nouvel espace social et que donc repenser le droit et la justice est incontournable (et pas seulement une application ou une adaptation, c'est historique: ça se fera avec ou sans les gouvernements parce que l'humanité semble être faite comme ça), il existe bien des théories politiques qui prennent en compte ces phénomènes et les rapprochent de la multitude de crises que nous vivons. C'est pas non plus comme si "le monde d'hier" était formidable, et on a beau tenter de revenir à avant mai 68, puis avant Bretton Woods, puis avant la crise de 29, en fait on se retrouve avec des problèmes actuels et un temps qui va toujours dans le même sens et une complexité maximale (les maximes médiatiques de notre président sur la simplicité ne sont que des prisons de l'esprit, tant pis pour lui s'il n'aime pas son cerveau, il a le droit).
A vous lire, entre les lignes, on pourrait croire à une division sociale contemporaine qui serait :
— à gauche, les jeunes pirates, rebelles aux conventions et au système, inconscients des responsabilités sociales, manifestement insensibles aux conséquences à moyen et long terme de leurs débordements, sans vision aucune d'un avenir qui leur apparaît inutile et incertain, nourris à l'instantanéité, au divertissement et à l'idéalisme dématérialisé ;
— à droite, les adultes responsables, agents et opérateurs du système qu'ils proclament citoyenneté, conscients des enjeux solidaires et de la nécessité d'obéir à des lois, par delà leur iniquité ou leur indécence, capables de sacrifices volontaires afin de préserver un ordre moral, garants de l'ordre social fondé sur des hiérarchies traditionnelles et historiques.
Schématiquement, l'un des commentaires le dit très bien. Ici la civilisation, là-bas les barbares.
En terme de sociologie, c'est pour le moins primaire et même pas manichéen, car vous vous gardez bien de dire le vrai du faux, le bien du mal.
On pourrait croire que la technologie porte un effet de mode comme par le passé les autres révolutions techniques ont provoqué le changement. Et l'histoire, racontée dans sa version officielle, pourrait laisser croire cette mythologie. Mais la réalité est que ce sont les gens qui changent le monde avant d'être changés par lui. Et ce sont ces acteurs du changement qui suscitent des innovations technologiques, des supports techniques et de nouveaux mécanismes par lesquels ils opèrent des changements. Chris Anderson n'est certainement pas Geodfroy de Bouillon et le mouvement Open Source n'est pas un Jihad contre le capitalisme. Rien n'est gratuit et tout le monde le sait. Mais ce n'est pas pour autant que l'on doive se faire tondre la laine sur le dos par des fabricants de péages... Et ça les jeunes l'ont bien compris.