Culture

Les temps changent vraiment: Bob Dylan chante Sinatra et rend hommage à une époque qu’il méprisait jadis

Ben Yagoda, traduit par Yann Champion, mis à jour le 03.02.2015 à 16 h 56

Son nouvel album, «Shadows in the Night», ne s'inscrit tout de même pas dans la longue liste des albums de stars vieillissantes qui reprennent à leur compte des standards de la chanson américaine. Dylan reste Dylan.

Bob Dylan en 2012. REUTERS/ Ki Price

Bob Dylan en 2012. REUTERS/ Ki Price

Dans ses mémoires, Chroniques, Volume 1, Bob Dylan écrit:

«La scène musicale américaine de la fin des années 1950 et du début des années 1960 était complètement sclérosée. Les radios populaires semblaient endormies et passaient leur temps à diffuser des bêtises sans aucun intérêt.»

Dans une interview donnée quelques années plus tôt, il s’était montré encore plus caustique envers la musique qui passait à la radio lorsqu’il était jeune:

«Toutes ces chansons du Hit Parade… c’était vraiment merdique. Les trucs du genre “If I give my heart to you, would you handle it with care?” ou “I’m getting sentimental over you”, tu vois… Qui s’intéresse à ces conneries?»

A lire ces commentaires aujourd’hui, on est encore plus surpris par le contenu du nouvel album de Dylan, Shadows in the Night (sortie prévue le 3 février). Le disque pourrait en effet sembler s’inscrire dans la longue liste des albums de stars vieillissantes qui reprennent à leur compte des standards de la chanson américaine (Linda Ronstadt, Rod Stewart… C’est aujourd’hui presque devenu un genre en soi). Mais Dylan a toujours aimé faire les choses à sa manière… et son album ne renferme aucune des rengaines habituelles de Gershwin ou de Cole Porter auxquelles on pourrait s’attendre.

Au lieu de cela, il se compose de dix torch songs (chansons d’amour mélancoliques) et ballades, souvent en accords mineurs, assez méconnues pour la plupart, ayant toutes été enregistrées au moins une fois par Frank Sinatra. Et c’est la deuxième chose qui surprend à propos de ce disque. Car Dylan faisait partie de ceux qui, avec les Beatles, avaient justement bousculé le modèle d’artiste incarné par Sinatra (le chanteur interprétant des chansons écrites par d’autres).

La plupart des titres présents sur Shadows in the Night (une référence à Strangers in the Night, le disque de 1966 qui scella définitivement le passage de Sinatra du cool au sirupeux, alors même que Dylan commençait à prendre son envol) proviennent d’une époque dont les chansons populaires ont longtemps été moquées, et pas seulement par Dylan.

La Seconde Guerre mondiale mit un frein à deux décennies et demie de grandes chansons populaires dues à Gershwin, Cole Porter, Jerome Kern, Irving Berlin, Richard Rodgers et une dizaine d’autres sommités. Elles furent remplacées par des chansons pseudo-country comme Riders in the Sky, des ritournelles amusantes comme The Doggie in the Window de Patti Page (repris en français par Line Renaud) et des complaintes sentimentales comme If I Give My Heart to You de Doris Day, à laquelle Dylan faisait référence dans son interview (l’autre, I’m Getting Sentimental Over You était un classique des premiers concerts de Sinatra, avec le Tommy Dorsey Orchestra). En 1948, le magazine Variety qualifia les nouvelles chansons d’alors de «déchets» et Sinatra déclara lors d’une interview:

«Je suis toujours en quête de grandes chansons populaires, dans la veine de ce que l’on appelle les “Tin Pan Alley songs”. Mais on ne trouve rien, aujourd’hui. En dehors des chansons de comédies musicales, c’est le vide absolu.»

Il y a une chanson de comédie musicale sur Shadows in the Night: Some Enchanted Evening, extraite de South Pacific. La version de Sinatra, enregistrée en 1949, figura dans le top 10 du magazine Billboard, mais elle n’obtint jamais le succès des versions de Bing Crosby, Perry Como ou Jo Stafford. Une bonne partie des chansons restantes ne seront connues que des fans hardcore de Sinatra.

Portrait de Frank Sinatra au Liederkranz Hall, vers 1947 à New York | William P. Gottlieb Collection (Library of Congress) via Wikipedia

La chanson d’ouverture, à en croire la liste publiée sur le site web de Dylan, est I’m a Fool to Want You, l’une des rares chansons à avoir été écrites par Sinatra. Il l’avait enregistrée en 1951, alors qu’il était en plein dans les affres de sa relation torturée (et vouée à l’échec) avec Ava Gardner. Le soliloque en mode mineur, dans lequel il s’apitoie sur son sort («Take me back, I love you/ Pity me, I need you») est généralement perçu comme une référence directe à leur liaison (pour la petite histoire, la face B de I’m a Fool to Want You fut la chanson la plus nunuche de la carrière de Sinatra, bien plus que Strangers in the Night: Mama Will Bark, en duo avec Dagmar, une star du petit écran, et avec la participation de Donald Bain, qui faisait le chien).

Il est peu probable que Dylan ait pu connaître I’m a Fool to Want You dès 1951. Tout d’abord, à l’époque où la chanson est sortie, il avait 10 ans, ce qui n’est pas vraiment un âge auquel on se passionne pour les histoires d’amour malheureuses. Ensuite, Sinatra avait inclus une version de la chanson sur un LP de 1957, Where Are You. C’était l’un de ces albums Capitol qui constituaient l’expression la plus sublime de la solitude et de la mélancolie dans l’Amérique des années 1950… de quoi marquer le jeune Bobby Zimmerman, qui avait alors 16 ans.

Il y a d’ailleurs d’autres morceaux de Where Are You sur Shadows in the Night: The Night We Called It a Day, une ballade de Matt Dennis-Tom Adair que Sinatra avait enregistrée à l’origine avec Tommy Dorsey en 1942, Where Are You?, un standard de 1937 que l’on doit à Jimmy McHugh et Harold Adamson, et Autumn Leaves, reprise des Feuilles mortes de Prévert et Kosma, dont les paroles en anglais sont signées Johnny Mercer.

Deux autres des chansons du CD de Dylan sont issues de No One Cares et All Alone, qui suivirent Where Are You dans la discographie de Sinatra et sont tout autant introspectives. Il s’agit de ballades simples et belles: What’ll I Do d’Irving Berlin (1923) et Why Try to Change Me Now l’une des premières compositions de Cy Coleman (1929-2004), qui fut sans doute le dernier songwriter à vraiment incarner la tradition démarrée par Berlin. (Fiona Apple a donné une version fantastique de Why Try to Change Me Now sur un album hommage à Coleman, The Best Is Yet to Come.)

Les trois derniers morceaux sur Shadows in the Night sont presque des inédits de Sinatra tant ils sont peu connus. Le plus célèbre est That Lucky Old Sun, une sorte d’ersatz d’hymne folk, à la manière d’Ol’ Man River (mais elle est surtout connue pour le tube qu’en a fait Frankie Laine, deuxième meilleure vente de disques aux Etats-Unis en 1949. Au mieux, la version de Sinatra est arrivée en 14e place).

Et puis il y a Stay With Me, tiré de la bande originale du film d’Otto Preminger Le Cardinal (1963), que Sinatra mit sur une compilation deux années plus tard. Le chanteur fait preuve d’une sincérité touchante en entonnant ces paroles ouvertement religieuses («I find to my wonder every path leads to Thee,/ All that I can do is pray, stay with me»). Lors de sa tournée américaine d’automne, Dylan (qui n’est pas étranger à la question de la foi) a chanté Stay With Me pour ses rappels. Des vidéos YouTube montrent qu’il a soigneusement évité de se lancer dans les improvisations dont il est coutumier en concert pour chanter la chanson le plus soigneusement possible. Alors qu’il saluait le public du Beacon Theatre, à New York, il semble même avoir essuyé une larme.


Enfin, Full Moon and Empty Arms est extraite du deuxième concerto pour piano de Rachmaninov, sur lequel plusieurs auteurs de Tin Pan Alley tentèrent de poser des paroles en 1945. La version de Sinatra, sortie l’année suivante, se classa en 17e place des meilleures ventes.

En mai, Dylan a mis la chanson en ligne sur son site Internet (ce sera sans doute la même version que l’on trouvera sur Shadows in the Night). Une fois encore, c’est une chanson directe et poignante, dans laquelle les cordes de Sinatra ont été remplacées par une pedal steel plaintive. Et Dylan se donne à fond, à pleine voix, sur des paroles comme «The moon is there/ For us to share», à côté de quoi «I’m getting sentimental over you» ressemble à du Shakespeare.


Dylan a déclaré sur son site Internet:

«A mes yeux, je ne fais pas un énième album de reprises. Ces chansons ont littéralement été enterrées sous les “covers”[1]. Ce que je fais, au fond, avec mon groupe, c’est plutôt de les “dé-couvrir”: nous les sortons de la tombe pour les amener dans la lumière du jour.»

La phrase ne mentionne pas Sinatra, mais «dé-couvrir» est une excellente métaphore pour décrire ce que lui-même ou d’autres magnifiques interprètes comme Mabel Mercer, Ella Fitzgerald ou Tony Bennett firent durant toute leur carrière (et font encore dans le cas de Tony Bennett).

Bienvenue au club, Bob.

1 — NDT: Jeu de mots sur le sens du verbe «cover» (couvrir, mais aussi reprendre une chanson) Retourner à l'article

 

Ben Yagoda
Ben Yagoda (2 articles)
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