Snapchat est-il vraiment incompréhensible ou suis-je tout simplement trop vieux?

Snapchat / Maurizio Pesce via FlickrCC License by

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La quête désespérée d'un journaliste tech de 32 ans pour comprendre le fonctionnement de l'une des applications les plus prisées par les jeunes aujourd'hui

Aujourd'hui, un journaliste professionnel spécialisé en technologies n'a aucune excuse si Snapchat lui fait le même effet qu'un couteau trouvé par une poule. L'application compte environ 200 millions d'utilisateurs actifs. Selon plusieurs sources, il s'agit même de l'application qui connaît la croissance la plus rapide du monde. Elle a donné lieu à des chroniques dans le Wall Street Journal, des portraits dans Forbes et des modes d'emploi pour parents en panique. Nous sommes en 2015, nom d'un Zuckerberg, et les fonctionnalités de base de Snapchat ne devraient plus rien avoir d'une nouveauté.

Je ne suis pas seul. Ouf?

Et pourtant, à chaque fois que j'essaie de l'utiliser, j'ai l'impression de me retrouver dans la peau de mon père quand, à 9 ans, je lui demandais de jouer une partie de Sonic avec moi. Très vite, je n'ai plus les yeux en face des trous, je sue, et j'appuie au hasard sur des symboles runiques dans le funeste espoir d'arriver à consulter les messages de mes amis avant qu'ils ne s'effacent. En gros, avec Snapchat, je me sens vieux. 

Récemment, j'ai été énormément soulagé de découvrir que je n'étais pas le seul dans mon cas. Avec  Snapchat, à peu près toute personne de plus de 25 ans se sent vieille –ce qui marche aussi chez des gens qui ne s'étaient pas sentis particulièrement vieux auparavant. Et c'est peut-être ce qui explique pourquoi cette application est si prisée par les nouvelles générations.

Avant d'aller plus loin, j'aimerais quand même préciser que je ne suis pas non plus Montgomery Burns. J'ai 32 ans, ce qui fait de moi un membre officiel de la Génération Y, même si c'est dans sa fourchette haute. Et comme tout membre de ma génération qui se respecte, je passe mes journées à tweeter, poster des selfies, regarder Vice TV et voter Barack Obama. Et je gagne ma vie (enfin, mes burritos payés grâce à Venmo) en écrivant des trucs sur Internet.

Il y a une dizaine d'années, mes amis et moi rejoignions un réseau social nommé The Facebook qu'un gars d'Harvard venait de créer quelques mois auparavant. Dessus, on allait se poker, se trouver mignons et faire plein de sous-entendus sur nos plans cul respectifs. Et c'était super, parce que nous étions étudiants et que seuls les étudiants avaient le droit d'en être. A l'époque, nos paramètres de confidentialité consistaient à accrocher une chaussette sur notre poignée de porte.

Mais le temps passe vite, que ce soit sur Internet ou dans la vraie vie.

Depuis deux ans, des vieux croûtons comme moi écrivent sur Snapchat pour des sites aussi archaïques que Slate, sans jamais avouer qu'ils n'y comprennent que dalle.

 

Aujourd'hui, si j'en juge du moins par mon flux d'actualités, Facebook est globalement devenu un foyer socioculturel pour trentenaires –soit, des vieux– qui y postent des photos savamment choisies de leurs mariages, de leurs bébés et se plaignent de leur trentenitude. Si les ados l'utilisent, c'est à contre-cœur, à cause d'un exposé à rendre ou parce qu'ils veulent faire croire à leurs parents qu'ils sont bien, comme promis, à réviser chez Brayden alors, qu'en réalité, ils sont en train de se la coller chez Kayden.

Depuis environ deux ans, une telle désaffection des mioches aura poussé quasiment tous les investisseurs et autres techno-blogueurs du monde à se poser cette même question: quel est le nouveau Facebook? Ce qui, bien sûr, est une question que seul un vieux peut se poser. Du côté des jeunes, on comprend tout de suite qu'il ne peut plus y avoir de réseau social central et dominant. Que si c'était le cas, tous les parents et conseillers d'éducation s'y inscriraient et pousseraient les ados à se rabattre sur autre chose.

Pour autant, Snapchat est sans doute ce qui se rapproche le plus d'un nouveau Facebook.

Certes, Snapchat est loin d'être aussi omniprésent chez les ados que Facebook pouvait l'être chez les étudiants (et l'est toujours chez les adultes).

Si on en croit la plupart des chiffres, l'application n'est même pas aussi populaire qu'Instagram, qui est bien sûr désormais la propriété de Facebook, même si on croit bon de ne pas le rappeler trop souvent.

Mais, selon le Global Web Index, Snapchat vient récemment de damer le pion à Instagram et Tumblr en termes de rapidité de croissance. La rumeur dit que l'application est ainsi passée de 30 millions d'utilisateurs actifs il y a un an, à 100 millions six mois plus tard, pour avoisiner aujourd'hui les 200 millions. Il ne s'agit que d'estimations, mais on ne se risque pas trop en voyant dans Snapchat un gros truc qui, jour après jour, grossit de plus en plus.

L'anti-Facebook

En outre, cette croissance exponentielle semble aussi spontanée que légèrement sulfureuse, comme a pu l'être celle de Facebook dans ses années folles, avant que ses portes ne soient ouvertes aux parents et aux marques, et qu'il ne devienne LE réseau social.

C'est du moins l'impression que j'ai concernant les gens qui l'utilisent –et qui ont donc aujourd'hui l'âge que j'avais à peu près en m'inscrivant sur Facebook.

Snapchat, lancé en 2011 par deux étudiants de Stanford dans le salon du père de l'un d'eux, a réussi à se faire un nom en tant qu'anti-Facebook.

Davantage application de messagerie que réseau social, c'est un endroit où vous pouvez dire et faire ce que vous voulez sans craindre que cela n'entache à jamais votre réputation. Vous pouvez faire un selfie –avec ou sans habit–, y ajouter quelques mots et l'envoyer à un ami qui aura 10 secondes pour le consulter avant qu'il ne s'efface à jamais de son téléphone.

Si la sécurité de Snapchat n'est pas à toutes épreuves, on s'y sent quand même plus à l'aise que sur un réseau social qui piste le moindre de vos clics pour le vendre à des agences de pub. Dans un monde où la capitalisation de Facebook dépasse les 200 milliards de dollars, Snapchat offre une forme de communication tenant moins du réseautage et semblant bien plus authentiquement sociale.

Chose qui pourrait déjà être en train de changer. Le 27 janvier, Snapchat annonçait le lancement de sa fonction «Discover», qui permettra à des éditeurs comme Vice, CNN ou BuzzFeed d'imposer leur contenus à ses utilisateurs, exactement comme ils le font sur Facebook. Selon les marketeux, il s'agit «d'aller trouver les ados là où ils sont». Du côté des ados, le temps est peut-être venu de trouver un nouveau réseau social.

Mais Snapchat n'est pas encore mort à leurs yeux. A l'instar de Facebook et d'Instagram, il continuera encore à grossir avant que les experts et les industriels ne se rendent compte que les gosses se sont mis à le déserter. En attendant, le capital-risque y va de sa pompe à fric, sur laquelle pourraient bientôt se brancher les investisseurs de Wall Street.

Allez, je me lance!

A l'heure actuelle, Snapchat est donc ce qui ressemble le plus à un authentique réseau social pour ados, ce qui explique pourquoi des vieux croûtons comme moi ont passé ces deux dernières années à écrire dessus pour des sites aussi archaïques que Slate, sans jamais avouer qu'ils n'y comprenaient que dalle.

Et c'est bien d'aveu qu'il s'agit, vu que vous ne lirez jamais d'article sur Snapchat dans lequel un journaliste se mettra à table et dira qu'il n'entrave rien à Snapchat. C'est bien trop tard, et Snapchat est désormais bien trop connu pour admettre que vous n'y captez rien, tout en gardant votre crédibilité auprès de votre lectorat.

Et pourtant, dans le fond comme dans la forme, la plupart des articles portant sur l'application montrent bien que leurs auteurs n'ont pas dépassé le stade du téléchargement et font semblant de savoir de quoi ils parlent.

Le 28 janvier, un journaliste que je suis sur Twitter se jetait enfin à l'eau et laissait entendre que son jugement de Snapchat était peut-être obscurci par son grand âge:

«C'est moi qui suis trop vieux ou Snapchat pourrait faire mieux en matière d’ergonomie?»

Ce que le tweet ne dit pas, c'est qu'Alex Fitzpatrick a 26 ans.

Ensuite, pendant quelques minutes cathartiques, Twitter est devenu le refuge de tous les journalistes technologiques américains qui, enfin, pouvaient confesser leur ignorance crasse de Snapchat. Des réactions qui allaient abonder entre l'assentiment et le soulagement

Mais qui n'ont pas répondu à la première question: Snapchat est-il réellement difficile à utiliser ou est-ce que nous sommes tous simplement trop vieux?  

Pour remonter à la source de l'énigme, comme tout bon journaliste d'investigation qui se respecte, j'ai ouvert l'application Snapchat de mon iPhone, celle-là même qui moisissait depuis des mois dans les entrailles d'un dossier intitulé «messagerie» et je me suis résolu à lui donner une nouvelle chance, histoire de pouvoir, moi aussi, faire semblant de savoir de quoi j'allais parler. «Non, tu n'es pas trop vieux», me répétai-je. «Si ton neveu peux y arriver, toi aussi.» Ce qui va suivre risque donc de vous surprendre... pas du tout.

L'application s'est ouverte sur l'image en plein écran d'un truc qui ressemblait au clavier d'un ordinateur avec, en dessous, un bout de velours côtelé. Il m'a fallu quatre secondes entières pour comprendre que j'étais en train de regarder, via l'appareil photo arrière de mon téléphone, mes propres cuisses.  

Là, une conviction m'a envahi: j'étais à deux doigts d'appuyer sur le mauvais bouton et d'envoyer à quelqu'un une photo de mon entrejambe. Vite vite, j'ai touché le «x» qui apparaissait dans le coin gauche de l'écran.

Les jeunes ont-ils tous un stylo dans leurs poches?

Rien ne s'est passé. Au bord de la crise de panique, je me suis rabattu sur le bouton du coin droit.

Horrifié, j'ai vu mon iPhone switcher sur son appareil photo de façade et me montrer en train de le fixer avec des yeux de merlan frit.

Ensuite, je ne sais pas vraiment sur quel bouton j'ai tapé, vu que, sans plus de cérémonie, j'ai laissé tomber mon téléphone sur mes cuisses et leur habillage de velours côtelé. 

Bien conscient de m'humilier moi-même –je suis un rédacteur senior en technologie, voyez-vous– j'ai pris une profonde inspiration et j'ai réitéré la manœuvre. Rapidement, j'ai saisi que les risques d'envoyer une photo de mon entrejambe par inadvertance étaient bien moins élevés que je le pensais.

Rassuré, j'ai pu explorer l'application de la seule et unique manière offerte à l'utilisateur novice: taper sans réfléchir sur les nombres, les symboles et les noms qui apparaissent en rose et violet sur l'écran, attendre que quelque chose se passe puis, a posteriori, essayer d'en comprendre la signification.

J'ai vraiment l'impression d'être un pépé quand les messages vidéo se périment avant que je comprenne comment mettre le son

Un commentaire sur Facebook

Ce qui ne veut pas dire que des vieux ont autant de mal à apprendre à utiliser Snapchat que vous pourriez en avoir à apprendre le russe en étant forcé à retrouver votre chemin dans Moscou au petit bonheur la chance. Mais la chose demande une certaine pratique.

Au bout d'un moment, j'avais gagné suffisamment de confiance pour vouloir envoyer à un ami un selfie classique, celui où vous faites une grimace et tenez une feuille de papier sur laquelle vous avez gribouillé votre message. Mais mon initiative allait être entravée par mon incapacité à localiser un stylo. Après avoir digéré cette petite vexation, j'ai été comme happé par la signification profonde de cet événement: je suis peut-être vieux, mais pas assez pour avoir un stylo dans ma poche, ah ah! D'un coup, je me suis senti mieux, reste que j'avais toujours besoin d'un stylo.

Puis, je me suis dit que tous ces ados sur Snapchat et Instagram devaient avoir des stylos dans leur poche, sinon comment pouvaient-ils se gribouiller des messages les uns les autres? J'en ai conclu que la jeunesse actuelle devait courir les rues les poches bourrées de stylos, pour ne jamais être prise au dépourvue une fois l'envie de selfie venue.

Et c'est quand je commençais tout juste à réfléchir à ma reconversion professionnelle que j'ai pu mettre la main sur un stylo, griffonner mon message et me prendre en photo avec une feuille sur laquelle on pouvait distinctement lire:

«Est-ce que Snapchat est vraiment incompréhensible ou c'est moi qui suis trop vieux?»

Victoire! Enfin, presque:

Ici, il est possible de saisir comment Snapchat a pu rester relativement sélectif sans formellement interdire son accès aux adultes, comme l'avait fait Facebook en son temps.

Le problème n'est pas uniquement lié à ma lenteur congénitale: après un sondage rapide auprès de collègues, followers Twitter et amis Facebook plus jeunes que moi, le fait est que les fonctionnalités de Snapchat restent un peu opaques, même chez ceux qui utilisent régulièrement l'application. Voici un florilège de leurs réponses:

«Je l'utilise, mais je ne sais ni comment ni pourquoi»

«J'ai cru comprendre que le chiffre en bas à gauche était ma boîte de réception et que celui en bas à droite était l'équivalent d'un message d'absence. Pour le reste, tu as raison, c'est totalement fumeux»

«J'ai vraiment l'impression d'être un pépé quand les messages vidéo se périment avant que je comprenne comment mettre le son»

Sur une quarantaine de participants, seuls cinq m'ont dit qu'ils ne voyaient rien de particulièrement déconcertant dans le design de Snapchat. L'un de ces cinq individus a dépassé les 50 ans, mais est un développeur professionnel. Les quatre autres à avoir capté le fonctionnement de Snapchat sont les répondants les plus jeunes. Aucun n'a plus de 26 ans. Parmi eux, une stagiaire de Slate.com, Sarah Harvard, qui, à 21 ans, est peut-être la plus jeune de toute notre équipe. Voici un extrait de notre conversation, menée grâce à l'application de messagerie interne Slack:

sarah.harvardSi tu vois des chiffres et des trucs violets, c'est ta liste d'amis. Pour tes photos (côté gauche), si tu tapes sur le bouton en haut à gauche, tu arrives sur les paramètres. Là, tu peux gérer tes filtres et aussi activer Snapcash.

will.oremusJésus, c'est quoi Snapcash?

sarah.harvardTu peux aussi envoyer des messages à tes amis qui t'en ont envoyé. Suffit de glisser le doigt de gauche à droite sur leur photo.

will.oremusEt donc ceux-là ne disparaissent pas, je suppose?

sarah.harvardSi, parfois en moins de 2 minutes. Ça dépend de la fréquence de vos messages, je crois.

sarah.harvardAvec d'autres, j'utilise les «stories» de Snapchat comme un Vine plus privatif. Sauf qu'on l'utilise comme si c'était notre propre émission. Et on contrôle qui peut la voir en bloquant les gens qu'on déteste ou qui nous font flipper.

will.oremusC'est extraordinaire. Mais j'en reviens à ma première question: est-ce que tu trouves ça compliqué ou c'est juste que nous sommes tous trop vieux?

sarah.harvardJ'ai honte de le dire, mais je pense que vous êtes trop vieux. En fait, je trouve que snapchat est plutôt très simple à utiliser.

will.oremusExcuse-moi une seconde, je dois aller mourir.

L'an dernier, Quartz publiait un article très rigolo dans lequel tous ses employés de plus de 30 ans hallucinaient de voir tous ceux de moins de 30 ans utiliser sans problème Venmo pour leurs transactions financières. Mais si la «ligne Venmo» est à 30 ans, celle de Snapchat ne doit pas dépasser les 25.

Facile de croire qu'en dessous de cet âge, les humains seraient dotés de facultés magiques leur permettant d'assimiler le fonctionnement d'une application comme Snapchat bien plus intuitivement que le reste de la population. Mais le plus probable, c'est qu'ils sont simplement plus à l'aise avec le design des applications mobiles actuelles, parce qu'ils n'ont pas été formatés par des années d'utilisation de Facebook ou de Twitter avec un clavier et une souris.

L'appli deviendra bien sûr plus égonomique

Et je pense aussi qu'ils n'ont pas la même motivation pour y arriver. Quand vous êtes ado, ou jeune adulte, vos amis sont votre famille, et renforcer les liens que vous avez avec eux par le biais d'images et de messages rigolos relève d'une priorité existentielle. Et il est aussi impératif que vous trouviez un endroit pour le faire sans être surveillés par vos parents ou de futurs employeurs. Vos ambitions sociales ont tendance à se rétrécir quand vous avez 32 ans, que vous êtes marié, et que vous attendez un enfant. Et que le gros de vos interactions sont tous publics.

Il est vrai que Snapchat pourrait être plus facile à utiliser, quel que soit votre âge. Et l'application deviendra sans doute plus ergonomique avec le temps. Il faut qu'elle le devienne, si elle veut attirer la masse d'utilisateurs justifiant ses 10 milliards de dollars de capitalisation, sans même parler des projets pharamineux que peut avoir en tête son PDG, le très zuckerbergien Evan Spiegel.

Mais, sur ces entrefaites, l'application en viendra à perdre son aura de sélectivité qui a pu attirer ses  premiers utilisateurs, tout comme Facebook l'a perdue avant elle. Les ados de demain s'exciteront sur d'autres trucs et, s'il y a une justice en ce bas monde, les Snapchatters actuels trouveront ces applications aussi hermétiques que Snapchat l'est pour moi aujourd'hui.

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