Monde

«On ne négocie pas avec les terroristes»: les Etats-Unis devraient-ils revoir leur position?

Joshua Keating, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 30.01.2015 à 16 h 06

Le Japon et la Jordanie sont face au problème actuellement. Washington ferait bien de s'interroger sur le bien-fondé de sa doctrine et de son application à échelle variable.

A Tokyo, des images télé des otages. REUTERS/Yuya Shino

A Tokyo, des images télé des otages. REUTERS/Yuya Shino

Les négociations autour d’une proposition d'échange de prisonniers impliquant l’Etat islamique, la Jordanie et le Japon sont en train d’aboutir. L’Etat islamique exige que la Jordanie relâche la terroriste Sajida al-Rishawi en échange de la libération du journaliste japonais Kenji Goto. La Jordanie semble encline à accéder à cette demande mais exige de son côté la libération de Maaz al-Kassasbeh, pilote de l’armée de l’air jordanienne capturé en décembre. L’Etat islamique menace de tuer Maaz al-Kassasbeh incessamment si Rishawi n’est pas libérée. Si elle l’est, il n’est pas clair s’il envisage de relâcher les deux prisonniers ou uniquement Kenji Goto.

Sajida al-Rishawi, condamnée à la peine de mort, n’est pas considérée comme une prisonnière d’une importance particulière; la Jordanie peut donc estimer qu’il vaut la peine de la relâcher pour assurer la sécurité de Maaz al-Kassasbeh. Pour le Japon, c’est sans doute une évidence.

En revanche, les Etats-Unis ne voient pas les choses du même œil. Si le pays ne critique pas publiquement les méthodes d’un gouvernement allié confronté à cette situation, lorsqu'il s'est vu poser la question, Eric Schultz, le porte-parole de la Maison Blanche, a réaffirmé la position américaine:

«Nous ne payons pas de rançon; nous ne cédons rien aux organisations terroristes.»

Interrogé par Jonathan Karl d’ABC News sur la différence entre cette situation et l’échange entre des prisonniers talibans et le sergent américain Bowe Bergdahl l’année dernière, Schultz a rétorqué que «les talibans forment une insurrection armée, l’Etat islamique est un groupe terroriste. Donc, nous ne faisons aucune concession aux groupes terroristes».

Duncan Hunter, représentant républicain membre du comité des Forces armées de la Chambre des représentants, qui a critiqué la gestion américaine d’anciennes crises d’otages (il estime que l’administration américaine n'a pas accordé suffisamment d'importance aux options alternatives proposées par le département de la Défense pour libérer Bergdahl), réfute cet argument qu’il qualifie de «pure sémantique», avançant que les représentants de la Maison Blanche «justifient leurs actes en coupant les cheveux en quatre dans leur manière de comparer les talibans et l’Etat islamique».

L'Etat islamique est-il une organisation terroriste? Un groupe insurrectionnel? Les deux?

 

Il n’a pas tort. La distinction entre insurgés et terroristes est de plus en plus floue. Les groupes terroristes islamistes les plus puissants, que ce soit al-Qaida, l’Etat islamique, Boko Haram ou al-Shabaab, fonctionnent tous comme des armées de guérilla dans des conflits locaux contre des gouvernements ou d’autres groupes paramilitaires tout en se livrant à ce que nous qualifions ordinairement d’actes de terrorisme: attentats-suicides, enlèvements, etc.

Si l’Etat islamique utilise des vidéos de décapitations et envoie des kamikazes se faire exploser, dans la bataille pour s’emparer de Kobané, en Syrie, il se comporte davantage comme un groupe insurrectionnel. Et si un attentat-suicide perpétré pendant les funérailles de victimes d’un autre attentat, ce qu'ont fait les talibans le 29 janvier, n’est pas un acte terroriste, alors je ne sais pas ce que c’est.

Outre sa définition contestable de ce qu’est un terroriste, l’administration américaine s’est aussi emmêlé les pinceaux autour de ce qu’elle entend par «négocier».

Le futur ex-secrétaire à la Défense Chuck Hagel a expliqué peu après la libération de Bergdahl que les Etats-Unis n’avaient pas négocié avec les talibans parce que des médiateurs qataris s’étaient chargés des pourparlers. Les Qataris ont également joué le rôle d'intermédiaires pour rendre acceptable en août 2014 la libération négociée du prisonnier américain Peter Theo Curtis aux mains du front Al-Nosra.

Comme je l’ai écrit après le meurtre de James Foley, la distinction entre les prisonniers de l’Etat islamique et Bergdahl a moins à voir avec l’idée que les talibans soient ou non des terroristes ou la manière dont les négociations ont été conduites qu’avec la nature du conflit.

La libération de Bergdahl doit être envisagée dans le contexte du retrait des troupes américaines d’Afghanistan (pour être honnête, il faut reconnaître que c'est ce que Schultz essayait d'expliquer avant de faire fausse route). Si les Etats-Unis ne s’inquiétaient pas particulièrement à l’idée que des prisonniers talibans libérés ourdissent de nouveaux attentats contre leurs citoyens en Afghanistan, c’est parce qu’ils envisagent, même si c'est loin d'être gagné, de n’y laisser que le minimum d’Américains ces prochaines années.

En revanche, le combat contre l’Etat islamique ne fait que commencer et les Etats-Unis craignent que payer des rançons ou accorder des concessions n’incite le groupe à kidnapper d’autres Américains. Ces dernières années, certaines filiales d’al-Qaida se sont constitué un joli pécule en rançonnant des otages européens aux dépens de leurs gouvernements plus accommodants.

Rétrospectivement, l’idée que l’argent qu’aurait touché l’Etat islamique pour James Foley ou Steven Sotloff aurait représenté un plus grand avantage pour le groupe que l’énorme bénéfice en termes de propagande de leurs vidéos meurtrières est à mon avis sujette à caution, mais je comprends que parfois il faille faire des choix difficiles entre la vie d’individus et des questions de sécurité à plus grande échelle.

En novembre 2014, le président Obama a commandé un rapport sur la gestion des crises d’otages du gouvernement américain. J’espère que ce rapport se penchera sur l’idée que l’interdiction absolue de toute négociation, qui va jusqu’à la menace par le gouvernement d'entamer des poursuites à l’encontre des familles d’otages qui tentent de négocier par elles-mêmes, s’avère parfois contreproductive. Les Etats-Unis font des concessions et pratiquent des échanges de prisonniers avec l’ennemi depuis la guerre d'Indépendance. Ces accords sont souvent douloureux et polémiques, mais parfois ils en valent la peine.

La guerre a changé de nature, et les Etats-Unis affrontent un autre genre d’ennemi, mais se borner à dire «nous ne négocions pas avec des terroristes» n’est pas particulièrement utile, surtout si vous ne le pensez pas vraiment.

Joshua Keating
Joshua Keating (148 articles)
Journaliste
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