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Qu'est-ce que la psychanalyse bionienne?

Elen Le Mée et Nonfiction, mis à jour le 30.01.2015 à 18 h 45

François Lévy réalise dans ce livre une introduction à la lecture de l’œuvre de Wilfred R. Bion, dont il passe en revue et explicite les concepts.

Paysage / Mach280 via WikimediaCC

Paysage / Mach280 via WikimediaCC

La psychanalyse avec Wilfred R. Bion

de François Lévy

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L'écriture des psychanalystes français qui publient étant déjà difficile d'accès, où trouver le temps d’accéder en plus à un autre vocabulaire, celui d’une pensée psychanalytique anglo-saxonne? Et puis surtout, pour quoi faire? Dans Lacan il y a déjà tant… tant et presque tout, non?

Non.

L’homme crée à partir du manque, la psychanalyse nous l’enseigne avec beaucoup de gravité. Alors laissez votre Lacan, ou laissez votre maître, quel qu’il soit, prenez ensuite un livre qui vous parlera d'un autre courant, par exemple le courant bionien avec le livre de François Lévy.

Voyez l'effet produit.

«Bion n'a jamais rien ‘prescrit’ en matière de formation -sinon une «dé-formation» qui offre des possibilités de retrouver ses propres mouvements de pensée»

Vous vous détendez?

Poursuivez un peu, dans le chapitre 6 sur la récusation de la causalité par Bion, et lisez que «les patients qu'il reçoit ne cessent d'utiliser -sans le savoir- une théorie de la causalité qui leur sert à «justifier» les constructions psychiques qu'ils mettent en avant, même si cette logique paraît sans rapport avec la réalité, tant il est vrai qu'un enchaînement causal occultant toute faille est plus convaincant et rassurant -y compris quand il contredit de façon flagrante l'expérience commune. A cet égard Lewis Carroll, dont il s'inspire, s'est imposé comme maître en la matière, quand il énonce, par exemple, dans Alice au pays des merveilles, que, «au lieu d'essayer d'enseigner les mathématiques aux petites filles, on ferait mieux d'enseigner les petites filles aux mathématiques».

Qu'en retenez-vous?

Que nous utilisons une logique causaliste pour «pleinifier» (Remplir ou saturer, si vous préférez) ce qui nous oriente qui, sans cette démarche, nous paraîtrait se dessiner excessivement en creux et failles... gouffres? L'inconcevable proposition de Lewis Carroll nous invite à couper court à toute volonté hégémonique du processus causationnel[1] en renversant la perspective: enseigner les petites filles aux mathématiques, ce serait alors insuffler la fantaisie, la pirouette, la légèreté et l'immense étendue des potentialités à une science initialement aussi lourde que dure.

Et pourquoi pas à la psychanalyse...

Au milieu de la description de l'effort de rationalisation bionien, cette possibilité ressort du livre, sans que nous sachions très bien si Lévy a décidé de lâcher la bride ou de poursuivre ce terrible et coûteux effort de rationalisation qui cherche sans fin des causes et des explications là où l'imprévisible et l'aléatoire reprennent si souvent leurs droits, jusqu'à une mort qui nous libère enfin de l'imagination qui les nie.

Dans cette même page sur la causalité psychique, la causalité invoquée par les patients apparaît sur les ruines d'un appareil à penser détruit pour qu'il ne puisse pas envisager les significations insoutenables qu'il aurait dû inclure. Chercher à comprendre ce qui nous arrive en termes de cause à effet, c'est donc regarder de côté pour ne pas voir la signification. C'est la nier en se sentant peut-être même capable de l'annuler, de la supprimer au point que l'analyste ne la voie pas, ce qui la détruit encore un peu plus, avec la capacité de penser de l'analyste. Et cette négation/destruction d'une part de la réalité et de la capacité de penser (de soi et de l'autre) suscite un sentiment de culpabilité dont il n'est pas certain qu'il relève d'autre chose que de la culpabilité œdipienne. Car nier la réalité de ce qui est ou a été, ce serait en ce sens nier ce qui nous a limités ou nous limite; «ils éprouvent la peur d'avoir détruit la signification, y compris chez leurs analystes, ce qui leur fournirait une confirmation de leur omnipotence nocive, Causalité rime donc avec culpabilité.», écrit Lévy.

Lévy évoque les suites possibles de cette association entre usage de la causalité et culpabilité (avec la dérive possible vers l'«omniscience»). Et au final, il esquisse des prolongements théoriques qui peuvent nous permettre de mieux comprendre ce qui relève du trouble de la capacité de penser. Cette expression: «Capacité de penser», ne paraîtrait-elle pas quelque peu surannée à un lecteur contemporain de psychologie cognitive? Un autre vocabulaire a je crois cours dans cette branche. Pourtant, ce que dit Bion de cette capacité de penser nous rappelle que la psychanalyse a aussi quelque chose à dire sur les processus cognitifs, aussi bien chez l'homme ordinaire que chez celui qui souffre. Lévy cite Bion: «La communication du patient, dans la mesure où elle peut être tenue pour logique, constitue un argument [...] apparemment fondé sur une théorie de la causalité, employé pour détruire plutôt que pour approfondir son contact avec la réalité.» Il est bien évident qu'appréhender les échecs des processus cognitifs à partir de cette idée, c'est gagner l'intéressante opportunité de se pencher non plus seulement sur les caractéristiques des processus cognitifs, mais également sur ce qui détermine leur échec ou leur réussite (échec et réussite qui ne peuvent d'ailleurs être distingués qu'à l'aune d'un système de valeurs variant fortement en fonction de l'époque et du lieu).

Quand la capacité de penser la réalité extérieure est détruite chez le patient, c'est l'analyste qui va représenter ou porter cette réalité forclose. «Dès lors, toute interprétation de la part de l'analyste rencontre un enjeu important, celui de préserver le lien, aussi ténu soit-il, qui s'est peut-être tissé entre patient et analyste, c'est à dire, entre réalité interne et réalité extérieure.» Et ceci, qui est extrêmement important, n'est pas véritablement une conception du rapport au patient qui soit très commune en France; si les psychanalystes français jugent important de préserver leur lien au patient, je doute qu'ils perçoivent cela comme essentiel pour préserver leur rapport à la réalité. Vous n'entendrez pas si souvent dire: «Je préserve le lien avec mes patients pour qu'ils n'enlèvent pas le pied qu'ils sont difficultueusement parvenus à poser dans la réalité.» Cela engage la question du «maniement» du transfert, celle qui gagnerait à changer de nom... maniement qui diffère selon les praticiens et les courants théoriques auxquels ils se rattachent.

L’œuvre de Bion (1897-1979) est une œuvre de référence. Certains de ses livres sont traduits en français, une partie de ses séminaires aussi[2]. Les ouvrages qui pourraient nous introduire à cette œuvre ne sont pas très nombreux, or Lévy réalise justement, depuis 15 ans, un séminaire qui constitue une telle introduction. Le livre dont nous parlons ici nous offre le fruit de ce patient travail qui, à l'instar d'autres traductions et lectures, contribue à la diffusion d'une pensée psychanalytique étrangère mais complémentaire par rapport à notre manière d'envisager l'inconscient et la pratique analytique.

Au final, cette expérience de lecture sera peut-être un peu déformante pour vous, et ce sera peut-être tant mieux.

1 — «Nous savons que la vie psychique est marquée par l’hallucinatoire et le perceptif en quête de l’objet perdu de la satisfaction hallucinatoire. Comme le font remarquer Sara et César Botella, dans cette réalité psychique processuelle, tout est potentialité causationnelle, puissance créatrice de sens.» in MINAZIO Nicole, La spécificité analytique face aux neurosciences, Revue Belge de psychanalyse N° 48 - Printemps 2006 http://www.psychoanalyse.be/revue/page.php?article=48b Retourner à l'article

2 — François Lévy réalise d'ailleurs la préface du suivant: W.R. Bion, Francesca Bion, Séminaires Cliniques, Ithaque 2008 Retourner à l'article

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