Monde

Prison, exil, chômage, conservatisme: les rêves brisés de la génération Tahrir

Sophie Anmuth, mis à jour le 13.02.2015 à 7 h 25

Quatre ans après la révolution du 25 janvier, les jeunes qui manifestaient contre Moubarak ont bien déchanté, comme nous le racontent trois d'entre eux.

Place Tahrir, au Caire, le 11 février 2011, quand Moubarak a quitté le pouvoir. REUTERS/Dylan Martinez

Place Tahrir, au Caire, le 11 février 2011, quand Moubarak a quitté le pouvoir. REUTERS/Dylan Martinez

En 2011, ils ont cru à un changement, aux promesses de «dignité, liberté, et justice sociale», slogan du soulèvement qui a renversé Hosni Moubarak. Quatre ans après, c’est l’heure des bilans amers. Nina*, élevée en partie aux Etats-Unis, qui avait décidé de rester définitivement en Egypte en 2011, est aujourd’hui en prison pour raisons politiques. Tarek*, après avoir essayé de changer le système, y compris de l’intérieur, jusqu’en participant à un cabinet ministériel, s’exile à Londres pour quelques années. Ibrahim*, qui était politisé depuis bien avant 2011, a jeté l’éponge et est parti à Dubaï se consacrer à sa carrière.

Des lendemains qui déchantent

Nina, qui a vécu la plus grande partie de sa vie d’adulte aux Etats-Unis avec sa famille, avait décidé de de s’installer pour de bon en Egypte en 2011, au lieu de poursuivre ses études aux Etats-Unis, «attirée par la révolution», explique sa mère.

«Elle était comme tous ces petits jeunes de 2011, avec tous leurs rêves d’amélioration de l’Egypte.»

Nina a continué ses études de droit au Caire, a rencontré son futur mari sur la place Tahrir, et s’est lancée en parallèle dans diverses initiatives citoyennes: essai de nettoyage et embellissement d’Imbaba, un quartier populaire du Caire –qui a échoué face à une pyramide de pouvoir et de pots-de-vin, d’après le témoignage de sa mère– puis dans l’organisation de rencontres et conférences façon université populaire près de l’emblématique place Tahrir.

Elle a ensuite décidé, toujours dans le cadre de l’association Belady («mon pays») qu’elle avait mise en place, de s’occuper de quelques-uns des enfants des rues du quartier, c’est-à-dire d’une petite dizaine d’adolescents, pas tous orphelins mais livrés à eux-mêmes, dormant dans la rue, vivant de mendicité, déscolarisés, victimes de maltraitances de la part de leur famille ou toxicomanes pour certains. D’après les estimations des ONG, ils seraient entre plusieurs dizaines de milliers et deux millions en Egypte.

Nina ne savait pas que cela allait la conduire en prison en mai 2014. Elle y est toujours, en détention provisoire, et la date de la première audience de son procès n’est toujours pas fixée.

Peut-être que vous étiez plus malins que nous, vous qui refusiez de rêver, de grandir, de croire que quoi que ce soit pouvait changer

Nina

Proxénétisme de mineurs, torture, enfants forcés à manifester, voilà quelques-unes des charges qui pèsent contre Nina et son mari. Des accusations absurdes et des motivations politiques, d’après les avocats qui suivent l’affaire. Ils estiment qu’il s’agit «de montrer à la société civile qu’elle ne peut rien faire sans l’aval de l’Etat». Pourtant, Belady avait prudemment entamé les démarches d’enregistrement comme association. Selon la mère de Nina, «ces séries d’arrestations, c’est une revanche du pouvoir. Ce n’est pas le terrorisme que l’Egypte combat, mais les espoirs de sa jeunesse, et tout cela pour stabiliser le pouvoir de l’armée».

En février 2014, Belady commence par donner des cours aux enfants, explique la mère de Nina.

«Le local était petit, trop petit pour en faire une pension. Mais les enfants voulaient rester avec eux pour ne pas dormir dans la rue, alors ils ont accepté. Ils ont travaillé avec des psychologues, des spécialistes de la désintoxication, donné aux enfants des cours académiques mais aussi de self-defence… Nina a été invitée plusieurs fois à la télévision sur différentes chaînes pro-gouvernement, et à ce moment-là personne n’avait rien trouvé à redire.»

Elle affirme son soutien indéfectible à sa fille «malgré les désaccords que nous avons pu connaître, comme toute mère et sa fille». Elle montre des sympathies pro-islamistes, tandis que sa fille a l’air séculariste.

Nina a également la nationalité américaine, mais sa famille a jugé plus prudent de ne pas faire intervenir l’ambassade des Etats-Unis, de crainte que cela ne desserve la jeune femme, dans un pays prompt à l’espionnite.

Depuis l’arrestation, les enfants ont été placés en foyer, d’où ils se sont pour la plupart enfuis. Nina a écrit dans la correspondance qu’elle entretient avec l’un d’entre eux:

«Peut-être que vous étiez plus malins que nous, vous qui refusiez de rêver, de grandir, de croire que quoi que ce soit pouvait changer. Tu t’es pris à espérer mener une vie digne et respectable. Mais le destin t’a encore joué un sale tour. Est-ce que j’ai mal fait de briser ta carapace et de te faire rêver à une vie meilleure? Est-ce qu’il est interdit de rêver dans ce pays? Je suis désolée.»

Blocage politique

Des rêves en pause pour Tarek aussi. 30 ans, issu d’un milieu cultivé, aisé, mais d’opposition, il a participé au soulèvement de 2011 avec enthousiasme –et l’aval de ses parents.

Après le coup d’Etat des militaires, je me suis senti inutile. C’est un régime qui n’écoute que l’armée

Tarek

Mais la violence du renversement des islamistes, si elle n’a pas heurté sa famille outre mesure, a inquiété Tarek. Il a néanmoins accepté de faire partie de l’équipe de chercheurs et économistes qui entouraient un ministre d’opposition dans les mois qui ont suivi la chute de Morsi en 2013, espérant changer les choses de l’intérieur.

Il s’est fait arrêter dans une manifestation contre la politique du gouvernement alors qu’il était encore en poste. Il a fini par démissionner, écœuré par les orientations politiques et économiques. Il poursuit ses études en Grande-Bretagne depuis l’automne 2014, espérant rentrer en Egypte dans plusieurs années quand il «aura la possibilité de se faire entendre».

«Toutes ces années, j’ai pensé que ma présence en Egypte était importante, que j’avais un rôle à jouer, et je décalais mon départ. Mais après le coup d’Etat des militaires, je me suis senti inutile. C’est un régime qui n’écoute que l’armée, même si c’est en fait contre l'intérêt du pays. J’aime à penser que je représente la voix de la modération. Mais il n’y a pas de place pour moi en ce moment en Egypte, il n’y a que les extrêmes.»

Le régime lui-même admet le malaise de ses jeunes. On ne compte plus le nombre d'«invitations au dialogue avec la jeunesse», d'«adresses à la jeunesse» émises par le pouvoir. Il faut dire que les statistiques officielles ont montré un abstentionnisme énorme parmi les jeunes lors de l’élection du maréchal-président Abdel Fattah al Sissi au printemps 2014. Le pouvoir se rend compte que la pensée unique des médias, le flicage des étudiants à l’université et l’interdiction pratique de manifester ne sont pas bien vues par les jeunes. Mais rien n’y fait.

Place Tahrir, le 4 juillet 2013. Les manifestants anti-Morsi, qui vient d'être arrêté. REUTERS/Steve Crisp


 

Qu’il soit judicieux ou non de faire de l’Egypte un conte moral de Rohmer –printemps arabe, automne islamiste, hiver militaire–, ces dernières années ont indéniablement suscité des espoirs et des désillusions collectifs d’une ampleur romanesque.

Le 11 février 2011, lorsque le Conseil militaire annonce le retrait du pouvoir de Hosni Moubarak après plus de 29 ans d'autocratie, une vague d’optimisme submerge une grande partie des jeunes Egyptiens. Ibrahim, 28 ans, aujourd’hui employé au service client dans une compagnie immobilière à Dubaï, envisageait de partir d’Egypte en 2010, fort de ses compétences en marketing, informatique, anglais et français. Pourtant en 2011, il participe au soulèvement de tout cœur et ne pense plus qu’à rester.

Mais les lendemains qui chantent ont très rapidement eu droit à leurs fausses notes, avec des dizaines de morts au printemps, à l’été, à l’hiver 2011 lors des dispersions manu militari des sit-ins ou marches place Tahrir ou devant Maspero.

Lors du second tour de la présidentielle, à l’été 2012, où ne restent en lice qu’un ancien ministre de Moubarak, Ahmed Chafiq, et un Frère musulman, Mohamed Morsi, les pro-révolution se sentent piégés entre la peste et le choléra, sur fond de médias alarmistes qui agitent la menace d’une talibanisation du pays.

Ibrahim perd ses illusions et s’envole pour Dubaï dès la mi-2012. «Je ne voyais pas à quoi ça servait de rester si je ne pouvais rien changer», justifie-t-il. Il plaisantait fréquemment, après son départ et l’élection de Mohamed Morsi:

«Je reviendrai pour la révolution contre les Frères Musulmans.»

Mais lorsque la population est en effet descendue dans la rue contre les Frères en juillet 2013, il est resté loin: il n’a pas apprécié les effluves de manipulation, l’atmosphère de lynchage (qui a permis au millier de morts de passer presque inaperçu) et le retour en fanfare de l’armée au pouvoir.

Déceptions économiques et sociales

Les doléances des jeunes ne sont d’ailleurs pas que politiques. Problèmes sociaux, pauvreté, corruption, inégalités criantes, discrimination sexiste: les jeunes qui ont cru à 2011 ont l’impression de faire du sur-place.

Un tiers des Egyptiens entre 18 ans et 29 ans est au chômage, un taux trois fois plus élevé que celui du reste de la population active selon l’Organisation internationale du travail. Et la moitié de ces jeunes est pauvre et vit avec moins de deux dollars par jour.

Si j'ai une fille, je me sentirai plus rassurée si elle ne quitte pas sa cage dorée, même si c’est contre mes principes de donner moins de liberté à une fille qu’à un fils

Ibrahim

Le logement est aussi un problème de poids. Le pouvoir le reconnaît-il et annonce-t-il un plan de construction d’un million de logements pour les jeunes couples afin de faciliter leur installation et l’accès au mariage? C’est l’armée qui s’en occupera, qui choisira les sous-traitants, et voilà que les habitations à prix modéré deviennent milieu de gamme, inaccessibles aux primo-accédants et aux jeunes, qui ne peuvent payer qu’un faible loyer et non acheter.

Quant à l’espace public qui avait semblé s’ouvrir en 2011 à une remise en cause des normes sociales, il se referme aujourd’hui. Malgré la démonisation des islamistes, le pouvoir reste conservateur et tente de souder la population derrière des valeurs traditionnelles, soutenant par exemple la chasse aux athées et aux homosexuels.

Un activiste égyptien de 29 ans, réfugié en Suède, explique que «les attaques contre la communauté LGBT atteignent des proportions inouïes ces derniers temps. Le conflit politique a pris une dimension sociale, afin de créer un ennemi commun, imaginaire, immoral, pour souder la population».

Le gouvernement a beau affirmer son intérêt pour le sort des femmes, par exemple en créant en fanfare l’été dernier une section de la police spécialisée dans les violences faites aux femmes, les retombées concrètes se font toujours attendre, que ce soit au niveau du harcèlement sexuel dans la rue, au travail, des violences conjugales...

Plutôt que d’imaginer changer les mentalités, les jeunes Egyptiens développent des stratégies de contournement du problème. C’est ainsi qu’Ibrahim voit son futur, s’il revient habiter en Egypte:

«Quand j’aurai des enfants, si je suis en Egypte, il faudra que je gagne des fortunes pour leur payer une bonne éducation. Si j’ai une fille, pour lui donner ses chances et la protéger, il faudra que j’aille habiter dans une de ces villes-compounds sécurisées en bordure du Caire. Il faudra qu’elle emprunte les transports réservés à son école privée haut-de-gamme et dès que possible je lui achèterai sa voiture. Vraisemblablement, je me sentirai plus rassuré si elle ne quitte pas cette bulle, cette cage dorée, même si c’est contre mes principes de donner moins de liberté à une fille qu’à un fils.»

Les services publics gratuits sont en effet d’une qualité si déplorable que c’est comme s’ils n’existaient pas, santé, éducation, transports, etc.

Shaimaa al-Sabbagh, tuée le 24 janvier 2015, lors d'une marche en mémoire des morts de 2011.REUTERS/Al Youm Al Saabi Newspaper

Même un think-tank du nom d’ECES (Centre égyptien des Etudes économiques et sociales) aux sympathies très néo-libérales, à mille lieues de tout soupçon de socialisme, et dont certains des fondateurs étaient les artisans de la vague de privatisation patronnée par les fils Moubarak, fait en ce moment de l’agit-prop pour une réforme du système éducatif égyptien.

L’une de leurs dernières campagnes s’appuie sur les données du centre égyptien national de statistiques, Capmas, et affirme que «si l’on ne réforme pas le système éducatif égyptien avant 2018, c’est un million de jeunes Egyptiens qui entrera sur le marché du travail sans les compétences de base nécessaires pour obtenir un travail productif». D’après les données d’IOM (Organisation internationale de la Migration) c’est en effet environ un million de jeunes par an qui entre sur le marché du travail en Egypte, et le secteur public n’en éponge que 125.000. Le reste se retrouve au chômage ou à travailler dans l’informel pour des salaires de misère.

Ibrahim, qui pensait regagner rapidement sa patrie, n’en est plus si sûr:

«J’ai perdu l’espoir que les choses s’arrangent, que ce soit au niveau politique, économique ou social. Je reviendrai quand je verrai des signes encourageants, mais j’ai l’impression que je vais attendre longtemps.» 

* — Leurs prénoms ont été changés à leur demande. Retourner à l'article

 

Sophie Anmuth
Sophie Anmuth (2 articles)
Journaliste
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