Monde

De Paris à Marioupol, quel est le jeu véritable de la Russie?

Philippe de Lara, mis à jour le 05.02.2015 à 7 h 06

Pendant qu’à Kiev on marche pour la liberté d’expression en solidarité avec la France, le «soutien» de Poutine à la lutte contre le terrorisme est pour le moins ambigu.

Vladimir Poutine, à Moscou le 15 janvier 2015. REUTERS/Alexei Nikolsky/RIA Novosti/Kremlin

Vladimir Poutine, à Moscou le 15 janvier 2015. REUTERS/Alexei Nikolsky/RIA Novosti/Kremlin

Les attentats djihadistes sanglants de Paris en janvier ont suscité une réprobation unanime, et la propagande du Kremlin a tenté de se glisser à cette occasion dans le «camp du Bien».

Les Ukrainiens sont Charlie

Poutine n’est-il pas en pointe sur le front contre le terrorisme islamiste en Tchétchénie, malgré un échec sanglant? Et aussi le protecteur autoproclamé des chrétiens d’Orient? Sans oublier son image de conservateur attaché à l’ordre et ferme contre les mœurs décadentes! Comment un homme si bon et sage pourrait-il faire le mal en Ukraine?

Les Occidentaux verront-ils le rapport entre le terrorisme islamiste et celui des rebelles séparatistes armés et soutenus par Moscou, ou bien se diront-ils comme certains que, face à l’ennemi principal islamiste, il faut «élargir nos alliances» et se rapprocher de la Russie, comme le propose l’ancien Premier ministre François Fillon? C’est-à-dire, pour parler clair, ce que ne fait évidemment pas François Fillon, passer l’Ukraine par pertes et profits.

Il est trop tôt pour prévoir dans quel sens ira la prise de conscience des Français sur les violences du monde. On peut dire cependant qu’ils ont fait preuve d’unité et de lucidité face au terrorisme islamiste. En tout cas, malgré les efforts du lobby pro-Poutine, l’image du maître du Kremlin continue de se dégrader en France et ailleurs, d’exécutions sommaires en enlèvements en Ukraine[1] et en intimidation d’opposants, comme ce député de Pskov tabassé pour avoir réclamé la publication des pertes de l’armée russe en Ukraine et l’information des familles de soldats.

Plusieurs faits donnent à réfléchir.

La violence terroriste, c’est le choix de frapper des innocents, de jouer la carte de la peur. Les Ukrainiens sont Charlie de ce point de vue. Ils le sont aussi parce qu’ils se sont battus à Maïdan pour la liberté et la dignité. En dépit de la guerre, et à défaut de mener tous les changements attendus aussi vite qu’on le voudrait, le gouvernement ukrainien reste fidèle à l’esprit de Maïdan par le maintien d’un débat public libre et sans complexe.

La très large mobilisation de Grozny

Or, pendant qu’à Kiev on marche pour la liberté d’expression en solidarité avec la France, le «soutien» de Poutine à la lutte contre le terrorisme est pour le moins ambigu: ceux qui ont manifesté pour Charlie à Moscou ont été brutalement réprimés. Pendant qu’il réprime les manifestations pour Charlie à Moscou, Vladimir Poutine préside (car rien ne se fait à Grozny sans le Kremlin) à la plus grosse manifestation musulmane anti-Charlie du monde (800.000 personnes, près de 4 fois la population de la capitale tchétchène!). Alors que dans le même temps, les manifestations dans le reste du monde musulman, certes nombreuses, se signalent cette fois par la modestie des foules mobilisées, contrairement à ce qui avait été le cas lors de l’affaire des caricatures danoises: rapportés à la population du pays, quelques milliers de manifestants à Lahore, ce n’est pas plus qu’une centaine de personnes place de la République ou place de l’Indépendance!

Plusieurs dessins ont rapproché l’attentat contre Charlie et ceux du 11-Septembre, en représentant des tours en forme de crayon, menacés par un avion. Le dessin semble une arme dérisoire face à la force brute, mais l’esprit et le rire sont plus forts que la peur.

Ces images me font aussi penser à l’Ukraine: l’armée russe est redoutable, les «séparatistes» d’une brutalité sans scrupule, et pourtant la défaite de l’Ukraine est inimaginable, impossible, dans cette guerre où l’ennemi utilise le terrorisme sans vergogne. Défaite impossible, mais souffrances interminables, si on ne parvient pas à arrêter «Kaputine»[2].

Le rôle de Poutine dans la crise syrienne

Mais, dira-t-on, la Russie est tout de même «avec nous» contre l’islamisme. Est-ce bien sûr? Non seulement les islamistes et le Kremlin ont en partage la haine (et la peur) de la liberté d’expression, la justification de la violence contre le «blasphème», mais la politique russe vis-à-vis du monde musulman est pleine d’ombres et de mensonges.

Je ne sais pas comment Poutine rêve l’avenir de la Russie dans le monde, mais je sais que c’est un rêve solitaire

 

La Syrie de Bachar el-Assad est pratiquement un protectorat russe et Poutine a fait semblant de jouer la modération dans la guerre civile syrienne, comme dans la crise du nucléaire iranien. En réalité, la Russie, qui aurait pu jouer une rôle utile, n’a agi que pour bloquer et pourrir.

Le conflit entre sunnites et chiites, entre Iran et monde arabe, déchire la région, les Occidentaux sont empêtrés dans la décomposition de l’Irak et une alliance qui ressemble à une dépendance avec l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe. Mais que fait la Russie sinon regarder en ricanant ces difficultés et jeter de l’huile sur le feu?

Du fait de ses positions économiques et militaires en Syrie, la Russie avait le pouvoir de résoudre la crise, elle a au contraire contribué à son pourrissement, en bloquant des interventions internationales sans doute hasardeuses, mais en bloquant en même temps toute action positive en vue d’un compromis entre le régime et les démocrates syriens, alors qu’elle était le pays le mieux placé pour le faire.

Je ne sais pas comment Poutine rêve l’avenir de la Russie dans le monde, mais je sais que c’est un rêve solitaire. Même le rapprochement avec la Chine, qui donne une apparence d’habileté géopolitique à l’affrontement avec l’Occident choisi par Moscou, ne se fera qu’au bénéfice exclusif de la Chine.

Comme Milosevic, Poutine aura tout perdu, la Sibérie et l’Asie centrale après l’Ukraine, en voulant gagner par la seule force brute.

1 — Comme celui de la pilote Nadia Savtchenko, enlevée détenue à Moscou depuis l’été et en grève de la faim depuis plus d’un mois. Le 27 janvier dernier, le Royaume Uni a mis ouvertement en cause le Kremlin pour l’assassinat au polonium en 2006 à Londres d’Alexandre Litvinenko, transfuge du KGB Retourner à l'article

2 — On doit ce mot-valise au grand compositeur ukrainien Valentin Silvestrov. Retourner à l'article

 

Cet article est également paru en ukrainien et en anglais dans l'hebdomadaire ukrainien Ukrainski Tyzhden, avec son aimable autorisation.

Philippe de Lara
Philippe de Lara (2 articles)
Maître de conférences en science politique à l'université Panthéon Assas
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