Economie

Selon une étude d'Uber, c'est trop génial de travailler pour Uber

Alison Griswold, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 30.01.2015 à 18 h 50

Mais l'étude d'Uber sur ses chauffeurs américains est biaisée.

Un chauffeur Uber à Beverly Hills, en 2013. REUTERS/Lucy Nicholson

Un chauffeur Uber à Beverly Hills, en 2013. REUTERS/Lucy Nicholson

Tandis que 2014 touchait à sa fin, le patron d'Uber, Travis Kalanick, dévoilait ses ambitions pour 2015. «Rien qu'en 2015», écrivait-il sur le blog de son entreprise, «Uber créera plus d'un million d'emplois dans les villes du monde entier».

Voici moins d'un mois que 2015 a commencé et, afin de réaliser son audacieux objectif, Uber entend bien faire passer le message auprès de ses putatifs employés: être chauffeur pour Uber est une façon sympa, souple et fiable de gagner sa vie. 

Le 22 janvier, Uber a ainsi publié une nouvelle et conséquente étude portant sur les revenus et la satisfaction de ses chauffeurs. Ce rapport, co-rédigé par l'économiste de Princeton et ancien conseiller de l'administration Obama Alan Krueger et Jonathan Hall, directeur stratégique d'Uber, contient tout un tas d'informations inédites.

Par exemple, on y apprend qu'Uber a rémunéré ses chauffeurs américains à hauteur de 656,8 millions de dollars pour le dernier trimestre 2014. Le nombre de ses chauffeurs actifs enregistrés sur sa plateforme low-cost, UberX (et devant effectuer au moins quatre courses par mois), connaît lui aussi une croissance exponentielle. Six mois après avoir rejoint Uber, 70% des chauffeurs sont toujours des utilisateurs actifs du système.

Mais les éléments les plus cruciaux pour la saga Uber viennent d'un sondage commandé par l'entreprise et réalisé en décembre 2014 par le Benenson Strategy Group. Enquête qu'il convient de prendre avec des pincettes, car seuls 11% des individus interrogés, soit 601 chauffeurs, ont réellement participé à cette enquête, une participation par ailleurs récompensée financièrement.

Reste que les résultats sont impressionnants: 78% des chauffeurs se sont déclarés «satisfaits» de leur expérience au sein d'Uber; 71% rapportent une augmentation de leurs revenus; et 73% déclarent préférer «avoir un travail où vous choisissez vos horaires et où vous êtes votre propre patron» à «un poste 9h-17h comportant certains avantages et un salaire fixe».

Maintenant, combinez ces résultats aux propres données d'Uber, montrant que 81% des chauffeurs travaillent à mi-temps (51% font entre 1h et 15h par semaine; 30% entre 16h et 34h). En fin de compte, le tableau semble assez clair: les gens qui travaillent pour Uber apprécient de pouvoir fixer eux-mêmes leur emploi du temps et les heures de travail qui leur conviennent le mieux et, dans leur extrême majorité, c'est ce qu'ils font. 

Pour autant, voici l'élément le plus éclairant de cette nouvelle étude: quand on décortique ces résultats ville par ville, les chauffeurs semblent, en moyenne, gagner à peu près le même salaire horaire, et ce qu'importe le nombre d'heures qu'ils choisissent de travailler.

Tableau (issu de l'enquête menée par Uber) sur le revenu horaire moyen par heures travaillées en octobre 2014

Un détail très significatif. La notion de «pénalité salariale» du travail à mi-temps –le fait que les gens, et notamment les femmes, occupant des emplois faiblement rémunérés, soient disproportionnellement moins payés quand ils travaillent moins de 40 heures par semaine– est tout à fait connue et documentée.

Selon les données d'Uber sur les salaires horaires moyens, cette pénalité n'existe tout simplement pas chez eux. Ou, comme le dit l'étude:

«Le fait que les salaires horaires des chauffeurs partenaires d'Uber soient fondamentalement insensibles aux nombres d'heures travaillées dans la semaine (…) fait d'Uber une option attrayante pour ceux qui souhaitent travailler à mi-temps ou de manière intermittente, vu que les autres emplois à mi-temps ou intermittents disponibles sur le marché du travail comportent en général une pénalité salariale.»

Soit l'argument qui relie toutes les promesses qu'Uber fait à ses futurs chauffeurs –cette histoire de boulot à la fois fiable, souple et stimulant.

Il est donc d'autant plus dommage que ces données sur les rémunérations horaires des chauffeurs Uber soient les plus fallacieuses.

Pourquoi est-ce que je le pense? Parce qu'il y a deux mois environ, Uber publiait d'autres données portant sur ses quelques milliers de chauffeurs travaillant à New York. Dans ce cadre, l'entreprise avait créé un diagramme de dispersion montrant combien les salaires nets moyens de ses chauffeurs variaient en fonction de leur total d'heures travaillées chaque semaine.

Pour les chauffeurs à plein temps, les salaires horaires étaient globalement stables. Mais pour les chauffeurs à mi-temps, et surtout pour ceux travaillant en deçà de 15 heures, les données ressemblaient à un tir de chevrotine (en imaginant que le chasseur soit à droite du diagramme).

Source: Uber

Détail que j'ai mentionné à Krueger quand je me suis entretenue avec lui au sujet de sa nouvelle étude.

Après tout, le fait que la moyenne des rémunérations horaires des chauffeurs d'une même ville soit identique ne veut pas dire que les variations ne sont pas conséquentes. Ce que prouve assez manifestement le diagramme ci-dessus: les moyennes et les lignes de tendances peuvent en masquer beaucoup.

Voici ce que Krueger m'a répondu:

«La situation de New York est très différente de ce qui se passe ailleurs.»

Ce qui est exact. Pour être chauffeur Uber à New York, vous devez obtenir une licence de la part de la Taxi and Limousine Commission. Mais, pour autant, on ne voit pas ce qui empêcherait les rémunérations des chauffeurs d'autres villes de suivre le même modèle. (N.B.: il aurait été judicieux que l'étude mentionne les écarts-types de ces moyennes, ce qu'elle ne fait pas, et quand je les ai demandés à Krueger, il m'a dit qu'il ne les avait pas.) 

Ce qui ne veut pas dire que cette étude est totalement bidon. Comme l'a remarqué Danny Vinik dans The New Republic, «quel que soit leur salaire net, les chauffeurs sont, en moyenne, contents de leur situation d'emploi». Soit une bonne nouvelle pour Uber et pour les gens qu'Uber fait travailler. En outre, le nombre de chauffeurs d'Uber n'a cessé d'augmenter ces derniers mois, malgré la reprise économique, ce qui laisse entendre que la masse salariale d'Uber et d'autres acteurs de l'économie «à la demande» pourrait ne pas diminuer à mesure que les Etats-Unis s'achemineront vers le plein emploi.

Etre chauffeur pour Uber, c'est jouir d'un emploi souple, qui paye assez bien et, du moins selon l'enquête commandée par Uber, qui fait votre bonheur. Mais s'agit-il d'un emploi fiable? Sur ce dernier point, il est toujours impossible de se prononcer.

Alison Griswold
Alison Griswold (6 articles)
Journaliste
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