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La crise n'a pas seulement fait gagner Syriza, elle a fait exploser le système politique grec

Le nouveau Premier ministre grec Alexis Tsipras, le 27 janvier 2015. REUTERS/Marko Djurica.

Le nouveau Premier ministre grec Alexis Tsipras, le 27 janvier 2015. REUTERS/Marko Djurica.

La victoire du parti d'Alexis Tsipras s’intègre dans un bouleversement plus large: le recul des partis jadis dominants après les mesures d'austérité imposées en 2009.

De façon compréhensible, les commentaires sur la victoire historique de Syriza ont quelque peu écrasé les autres observations possibles sur l’évolution de la vie politique grecque. Or, c’est tout un système de partis qui a été bouleversé depuis 2009, date après laquelle ont été appliqués des plans d’austérité drastiques en échange d’un sauvetage financier du pays de la part de l’UE et du FMI.

Après 1974, année de transition entre la dictature des colonels et le nouveau régime de la Troisième République, le système de partis grec s’était structuré selon une configuration bipartite. Les principaux concurrents des deux partis dominants (la Nouvelle Démocratie –ND– à droite et le Pasok à gauche) n’empêchaient pas ces derniers de gouverner seuls et d’alterner au pouvoir.

Hormis une période d’instabilité en 1989-90, durant laquelle se sont succédés des gouvernements de coalition aux attelages parfois singuliers, cet équilibre a tenu jusqu’aux élections législatives de 2009. Celles-ci ont été un moment d’alternance entre la droite au pouvoir depuis 2004 et le parti socialiste dirigé à l’époque par Georges Papandréou. 

Propre à l’ère «post-dictature», la configuration bipartite dominée par la ND et le PASOK a cependant été brisée suite à la crise de la dette, laquelle s’est soldée par un choc massif sur le tissu social autant que sur le sentiment national. Ce n’est pas un hasard si le nouveau Premier ministre issu de Syriza, Alexis Tsipras, a intégré ses propos «anti-austérité» à un discours de défense de la souveraineté et de la dignité du peuple grec.

Les graphiques suivants, qui couvrent la dizaine d’années ayant précédé l’élection la plus récente, permettent de faire contraster la relative stabilité qui prévalait avec le bouleversement en cours, initié par l’élection de rupture de mai 2012. Ils illustrent les deux grandes leçons que l’on peut tirer jusqu’à présent.

Premièrement, le système partisan grec s’est fragmenté et polarisé. L’électorat grec s’est massivement désaligné des deux partis dominants qui le structuraient (en particulier du Pasok). Il s’est dispersé sur davantage de partis et a donné une base plus importante qu’auparavant à la gauche comme à la droite radicale (voire extrême).

Deuxièmement, tout comme la Grèce a été à la pointe avancée de la crise de la zone euro, elle l’a aussi été concernant les trois tendances structurelles à l’affaiblissement des systèmes partisans que la science politique a repérés: le déclin de la participation électorale, celui des principaux partis d’alternance et la hausse de la volatilité électorale (en français, voir les travaux et l’interview à L’Opinion de Pierre Martin).

Un déclin de la participation

Comme dans beaucoup d’autres pays, la participation électorale en Grèce subissait dès avant 2009 une tendance à l’érosion. Celle-ci s’est accélérée en mai 2012. Le léger rebond de la participation lors de l’élection du 25 janvier la laisse à un niveau inférieur à mai 2012, où elle venait de chuter de presque 6 points par rapport à 2009. Les électeurs ne se sont donc pas seulement reclassés, certains ont tout simplement fait le choix de déserter les urnes.

La fragmentation du système de partis

La ND et le Pasok portaient d’une part la responsabilité de l’insertion imprudente de la Grèce, un pays de la périphérie du capitalisme européen, dans la zone euro, et d’autre part celle d’avoir accepté et mis en œuvre des plans d’austérité ayant ravagé l’économie et la société grecques. L’Etat social, mais aussi les réseaux clientélistes par lesquels ils avaient assuré le consentement de la population à leur domination gouvernementale, ont été sapés au cours de ce processus, de façon particulièrement ravageuse pour le Pasok.

Alors qu’ils rassemblaient environ 80% des voix dans les années 2000 (avec là encore une tendance à l’érosion), cette proportion est tombée à un tiers, le petit sursaut de juin 2012 résultant d’un mécanisme de «vote utile» pour la ND afin de favoriser la formation d’un gouvernement. 

Total des voix du Pasok et de la ND de 2004 à 2015
en pourcentage des suffrages exprimés


Cette fragmentation, que l’on retrouvera à l’intérieur des blocs de droite et de gauche, peut aussi se repérer dans l’augmentation du nombre de partis ayant rassemblé plus de 1% des suffrages. Ce nombre a doublé, et là encore l’élection de rupture est celle de mai 2012. Les partis représentés au Parlement sont aussi plus nombreux qu’auparavant. Autrement dit, dans l’arène électorale comme dans l’arène législative, la taille du système partisan s’est élargie.

Polarisation et altération de rapports de force

Au-delà du nombre d’unités qui composent un système partisan, on s’intéresse classiquement à la distance idéologique qui les sépare, et qui renseignent sur son degré de polarisation. Celui-ci s’est considérablement élevé, d’un côté avec l’apparition de la formation néonazie Aube Dorée, jusqu’alors cantonnée à la marginalité et désormais troisième force du pays; de l'autre avec l’impressionnante croissance du support pour la gauche radicale de Syriza.

Les deux prochains graphiques rendent compte de cette polarisation accrue et du changement de rapports de force qu’elle accompagne. Ils renseignent en effet sur le poids relatif de chaque parti au sein d’un total «gauche» ou «droite» comptant pour 100% (seules quelques formations centristes ou marginales échappent à ces totaux).

1.L'évolution à gauche

Si l’on se tourne d’abord vers la gauche, le basculement du rapport de forces entre le Pasok et Syriza est spectaculaire : évident en mai 2012, il n’a fait que se confirmer depuis. Le parti de gauche radicale a remplacé le parti de la famille sociale-démocrate comme formation dominante à gauche. Son poids relatif reste néanmoins inférieur à celui que possédait le Pasok: alors que ce dernier représentait les trois quarts de l’électorat de gauche, Syriza se contente des deux tiers (une proportion cela dit multipliée par huit par rapport à 2009!).

L’effondrement du Pasok s’est aussi accompagné d’un pluralisme accru dans l’espace de centre-gauche, puisque le parti l’a partagé un temps avec Dimar (une scission de Syriza), puis désormais avec la formation dissidente de Papandréou et un autre parti appelé «La Rivière».

L’addition du poids relatif de tous ces partis pèse toutefois de moins en moins, y compris depuis 2012. Le KKE, parti communiste désormais célèbre pour sa rigidité doctrinale et son sectarisme, réussit quant à lui à se maintenir, dans l’électorat comme dans la gauche. Il s’est cependant révélé inapte à tirer profit de la crise contemporaine du capitalisme dont il est pourtant l’un des contempteurs les plus véhéments (du moins en parole).

Composition du total gauche des suffrages exprimés (Gauche=100%), sans «autres», 2004-2015

2.L'évolution à droite

Si l’on se tourne maintenant vers la droite, on observe que la Nouvelle Démocratie n’y était pas seulement dominante, mais hégémonique. Son recul, moins dramatique que celui du Pasok, l’a fait passer de 90% du total droite à moins de 70%. Etre restée en tête du scrutin de mai 2012 lui a donné un argument pour appeler les électeurs de droite à concentrer leur vote sur le parti ayant le plus de chance de former un gouvernement, d’où la reconquête d’une position dominante qui semblait tout sauf assurée il y a trois ans.

Le poids des dissidents d’ANEL, anti-austérité désormais alliés à Syriza, a souffert de cette reconquête. Au passage, on remarquera la différence de dynamique entre le parti de gauche radicale, dominant dans son camp «naturel», et son partenaire de droite, plutôt en perte de vitesse. Cette alliance témoigne aussi de la complexification des enjeux qui structurent le système partisan: la position vis-à-vis de l’austérité et du rapport à l’UE ne coïncide pas avec la traditionnelle opposition droite-gauche.

Le poids relatif de la droite radicale, en revanche, s’est accru depuis les années 2000. On peut toutefois observer que la tendance était déjà amorcée avant la crise. La progression de la droite radicale en 2007 et 2009 était cependant due au parti LAOS, désormais en régression après son soutien à la politique de la grande coalition ayant succédé à Papandréou. Or, depuis 2012, l’espace de la droite radicale est essentiellement occupé par Aube Dorée, une formation pour le coup véritablement extrémiste. Alors que celle-ci ne pesait rien dans les années 2000, elle oscille entre 6 et 7% des suffrages exprimés et compte pour plus de 15% du total droite des suffrages exprimés.

Composition du total droite des suffrages exprimés (Droite=100%), sans «autres», 2004-2015


On remarquera pour terminer que la victoire de Syriza s’accompagne d’un total gauche élevé, comparable à celui de 2009. Sa signification, comme celle du total droite, n’est cependant plus la même. Elle est altérée par les changements de rapports de forces à l’intérieur de chaque bloc, leur fragmentation et celle de l’ensemble du champ partisan (attestée par la progression des «autres» petits partis centristes ou marginaux), et surtout la complexification des enjeux structurant les coalitions possibles.

Une chose est sûre: le système partisan grec a été bouleversé, et de façon durable. Les équilibres antérieurs reposaient sur des compromis sociaux et des relations dirigeants-dirigés qui ne sont plus reproductibles. La physionomie future du système de partis, encore imprévisible après la rupture de mai 2012, dépendra beaucoup de ce que parviendra à obtenir Syriza pour la population grecque.

Total gauche, total droite et total «autres», 2004-2015
en pourcentage des suffrages exprimés

Les données électorales qui ont permis de réaliser ces graphiques peuvent être consultées sur le site Elections Ressources.

1 — Son appartenance au centre-gauche est contestable. On relèvera cependant que ses deux représentants au Parlement européen siègent dans le même groupe que le Pasok. Retourner à l'article

 

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