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Les joueurs de tennis sont fans de séries (pas forcément télévisées)

Yannick Cochennec, mis à jour le 30.01.2015 à 7 h 45

A l’Open d’Australie, Tomas Berdych a refusé de s’incliner pour la 18e fois d’affilée face à Rafael Nadal. En finale, à Melbourne, Maria Sharapova ne voudra pas, elle, perdre une 16e fois de suite face à Serena Williams.

Maria Sharapova, le 27 janvier 2015, à l'Open d'Australie. REUTERS/Carlos Barria.

Maria Sharapova, le 27 janvier 2015, à l'Open d'Australie. REUTERS/Carlos Barria.

L’édition 2015 de l’Open d’Australie, qui se déroule jusqu’au 1er février à Melbourne, ne marquera pas la mémoire de Roger Federer et Rafael Nadal, mais elle laissera, en revanche, une trace dans celle de leurs vainqueurs.

En sortant Roger Federer dès le troisième tour, l’Italien Andreas Seppi n’a pas seulement infligé son élimination la plus précoce au champion suisse sur les courts des antipodes depuis 2001, il a aussi échappé à une 11e défaite consécutive face au n°2 mondial qui, jusque-là, l’avait dominé dix fois sur dix en lui faisant l’aumône d’un seul set.

Pour Tomas Berdych, tombeur de Rafael Nadal en quarts de finale, le succès était d’autant plus savoureux que le Tchèque n’avait plus pris la mesure du Majorquin depuis 2006 et qu’il restait, lui, sur... 17 échecs consécutifs face au maître incontesté de Roland-Garros. «C’est un match comme les autres», avait prévenu Berdych avant la rencontre, comme pour le banaliser sachant qu’il savait qu’il ne pourrait pas faire l’économie d’une question sur ce sujet probablement douloureux.

En s’évitant un 18e match perdu de suite face à Nadal, Berdych a refusé, en quelque sorte, de rentrer dans l’histoire.

Jamais, en effet, un joueur ne s’est incliné 18 fois d’affilée face au même adversaire dans l’ère open (depuis 1968). Au panthéon des martyrs, Berdych partage désormais le triste privilège d’être en bonne compagnie à égalité avec trois autres infortunés.

En effet, de 1974 à 1981, l’Américain Vitas Gerulaitis, vainqueur de l’Open d’Australie en 1977, a été également surclassé 17 fois de suite par Björn Borg. De 1980 à 1990, un autre Américain, Tim Mayotte, demi-finaliste à Wimbledon en 1982 et à l’Open d’Australie en 1983, avait lui-même encaissé 17 défaites en enfilade face à Ivan Lendl. Ce même Lendl qui s’est débarrassé de Jimmy Connors 17 fois de suite de 1984 à 1992. Dans ces cas précis, pour Gerulaitis et Mayotte, la punition fut d’autant plus sévère qu’ils ne dominèrent jamais Borg et Lendl. «Je crois que si vous combinez Brad Gilbert et moi-même, deux joueurs du top 10 de l’époque, Lendl en était à 33-0», nous a confié Tim Mayotte par email en évoquant le 16/0 de Lendl face à Gilbert.

Personne ne bat donc Tomas Berdych 18 fois de suite, pour reprendre une expression de Vitas Gerulaitis (encore lui) qui, alors qu’il restait sur 16 défaites consécutives face, cette fois, à Jimmy Connors, s’était exclamé devant la presse «et que cela soit une leçon pour vous tous, personne ne bat Vitas Gerulaitis 17 fois de suite», au moment où il avait mis un terme à l’hémorragie grâce à une victoire sur son «bourreau» lors du Masters organisé à New York en 1980.

Pour David Ferrer, finaliste à Roland-Garros en 2013 et croqué 16 fois sur 16 par Roger Federer, la menace de rejoindre un jour «Tomas Berdych et compagnie» et peut-être même de faire pire est donc tout à fait sérieuse.

Parmi les joueurs qui peuvent se faire du mouron, citons également le Russe Mikhail Youzhny qui reste sur 15 échecs face au même Federer, et notre Richard Gasquet national qui a perdu 13 fois sur 13 (pour un gain total de quatre sets) face à Rafael Nadal et qui sait qu’à 28 ans, il lui reste encore quelques bonnes occasions de rencontrer –et de trébucher– face à l’ancien n°1 mondial.

Et voilà que du côté féminin se profile la finale de cet Open d’Australie entre Serena Williams et Maria Sharapova avec cette statistique étonnante entre les deux premières mondiales: Sharapova n’a plus vaincu Williams depuis 2004 et en est à 15 échecs de suite face à sa rivale qui n’en est pas une si l’on se réfère à ce déficit comptable.

Quelques points ou jeux de retard

Dans un sport individuel comme le tennis, l’emprise technique, physique et psychologique qu’un joueur peut avoir sur un adversaire est évidemment déterminante pour préparer de nouvelles victoires.

Alors même que la première balle n’a pas été encore frappée, certains ne partent-ils pas déjà avec quelques points ou jeux d’avance ou de retard?

«Il n’y a pas de recette miracle, juge Georges Deniau, l’un des meilleurs techniciens de l’histoire du tennis français, ancien entraîneur des équipes de France et de Suisse de Coupe Davis. Il faut tout simplement y croire à commencer par croire en son propre jeu. Lorsque Connors perd 17 fois de suite contre Lendl, il n’est évidemment pas nécessaire de lui rappeler qu’il peut battre Lendl puisqu’il a été n°1 mondial et qu’il a dominé le même Lendl lors de finales du Grand Chelem. Il s’agit toujours de se concentrer d’abord sur ses propres forces, sur ce que l’on fait de bien avant de se soucier de ce que l’autre réussit de mieux. Et cela passe notamment par la visualisation.»

Ancien capitaine de l’équipe de France de coupe Davis, Jean-Paul Loth se souvient notamment de Thierry Tulasne, ancien n°10 mondial, angoissé à l’idée de devoir affronter Yannick Noah qui le battait systématiquement.

«Avant même d’entrer sur le court, sa chemise était trempée de sueur parce qu’il se faisait toute une histoire d’affronter Yannick, se souvient-il. Alors qu’il faut rester simple, sans faire appel à des méthodes de préparation compliquée en se focalisant sur ses atouts principaux. La méthode Coué est le meilleur remède face à ce type de problème: oui, je peux gagner.»

Ancien joueur professionnel devenu psychiatre, Christophe Bernelle a naturellement un avis intéressant et éclairant sur la question.

«L'important est alors que le joueur soit persuadé qu'il est devenu un joueur plus fort dans tous les compartiments du jeu y compris son approche mentale du jeu avant et pendant le match, analyse-t-il. Donc il doit se réjouir car il a une bonne occasion de le prouver à présent.»

Ce qu’a d’ailleurs déjà fait Maria Sharapova avant d’affronter Serena Williams, celle qui lui cause tant de problèmes.

«Je crois que mon niveau de confiance ne peut qu’être haut dans la mesure où je suis en finale d’un tournoi du Grand Chelem et peu importe qui est mon adversaire, quel est mon passif face à elle, tout cela n’a plus aucune importance, a-t-elle indiqué au terme de sa demi-finale contre Ekaterina Makarova. Je suis en finale pour une raison. J’ai mérité d’être là.»

Dans le K.O. des corrections à répétition, il est néanmoins possible de se résigner, à l’image de Nathalie Tauziat qui n’a jamais pu surprendre Steffi Graf en 21 matchs sans même arriver à lui arracher un set.

«C’est comme d’habitude contre Graf, avait constaté, fataliste, Régis de Camaret, l’entraîneur de la n°1 française, dans les colonnes de L’Equipe au terme de sa 20e déroute face à l’Allemande. Elle ne joue pas pour gagner, c’est une bonne sparring-partner. Contre Graf, il faut être agressive tout le temps parce qu’elle a des capacités physiques que Nathalie n’a pas. C’est l’histoire du pot de terre contre le pot de fer.»

Tim Mayotte admet, lui, qu’il n’y a plus cru à partir du 12e match face à Lendl quand ce dernier l’a coiffé d’extrême justesse 9-7 au cinquième set en quarts de finale à Wimbledon en 1986.

«A partir de là, j’ai plus ou moins lâché le morceau, concède-t-il. Dès qu’il faisait un premier break, je me disais que c’était encore foutu.»

Wawrinka, loser affranchi

Consacré à l’Open d’Australie en 2014, le Suisse Stan Wawrinka s’est affranchi, il y a un an, de son passé de «loser» face à deux «bêtes noires» en l’espace de deux matchs à Melbourne.

En quelques jours, il y a terrassé Novak Djokovic, qui s’était joué de lui 14 fois de suite, et Rafael Nadal, vainqueur de leurs 12 précédents duels.

«Novak m’avait battu 14 fois de suite, c’était déjà assez, s’était-il amusé. Je rentre  sur le court pour gagner. Mais quand je rentre contre Nadal ou Djokovic, je sais que ça ne dépend pas que de moi. Enfin, jusqu’à maintenant, ça ne dépendait pas que de moi. Apparemment, ça change un peu.»

Cette exigence de ne pas laisser tomber requiert un travail de longue haleine. «Cela demande de l'entraînement, comme pour la technique d'un coup et c'est également très en lien avec une certaine philosophie de vie», remarque Christophe Bernelle.

Et puis, si vous ne parvenez pas à venir à bout d’un joueur qui vous torture sur le court, vous pouvez devenir «bourreau» à votre tour.

«Contre Brad Gilbert, je gagnais tout le temps, souligne Tim Mayotte. Je l’ai dominé huit fois sur neuf. Face à moi, j’étais persuadé qu’il n’avait aucune chance.»

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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