Monde

La coalition qui gouverne la Grèce rappelle la France de 2005

Daniel Vernet, mis à jour le 29.01.2015 à 14 h 32

En s'alliant aux Grecs indépendants, qui partagent ses options européennes mais s'opposent à lui sur de nombreux sujets, le parti Syriza forme une constellation politique qui rappelle celle du référendum français sur le Traité constitutionnel européen.

Alexis Tsipras, le 26 janvier 2015. REUTERS/Alkis Konstantinidis.

Alexis Tsipras, le 26 janvier 2015. REUTERS/Alkis Konstantinidis.

L’enthousiasme des admirateurs de Syriza en Europe a été vite douché. En Grèce, la gauche radicale s’est alliée à des souverainistes de droite dès le lendemain de sa victoire aux élections législatives. Syriza a raté de peu la majorité absolue et a dû former une coalition. Ayant exclu de s’allier avec le parti socialiste (Pasok), qui a subi une cuisante défaite, il avait le choix entre deux formations: le nouveau parti de centre-gauche To Potami (le fleuve) et les Grecs indépendants (Anel), un parti souverainiste né d’une scission de la Nouvelle démocratie (centre droit). Il a proposé un ménage à trois, mais ni Potami ni les Grecs indépendants ne voulaient se trouver ensemble dans un gouvernement.

Alexis Tsipras, le nouveau Premier ministre, a donc choisi de faire équipe avec Panos Kammenos, le chef des Grecs indépendants, connu pour ses déclarations antisémites, xénophobes, homophobes, pour sa proximité avec l’Eglise orthodoxe et son soutien aux armateurs grecs. Une «alliance contre-nature», comme le dénonce Daniel Cohn-Bendit dans Libération? Pas si sûr, car Syriza et Anel sont liés par leur hostilité commune à la politique d’austérité imposée à la Grèce par l’Union européenne, par leur dénonciation de la «troïka» et un antigermanisme au moins tactique. Anel ne créera aucune difficulté à Alexis Tsipras dans l’épreuve de force que le nouveau Premier ministre grec s’apprête à engager avec ses créanciers internationaux. Il n’en aurait pas été de même avec To Potami, un parti jeune créé juste avant les élections européennes de mai 2014 et qui, tout en demandant une inflexion de la politique économique, se présente comme résolument pro-européen.

Sur tous les autres sujets –immigration, rapports de l’Eglise et de l’Etat, fiscalité, modernisation de la société–, Syriza et Anel sont aux antipodes l’un de l’autre. Mais peu importe pour Alexis Tsipras qui –officiellement– ne veut sortir la Grèce ni de la zone euro ni de l’Union européenne. Il doit composer dans son propre parti avec une aile eurosceptique qui représente environ 30% des militants. Et Panos Kammenos, avec ses troupes maigres mais suffisantes pour faire une majorité au Parlement, partage les mêmes phobies que la gauche de Syriza.

Un ressentiment anti-allemand qui ne fait plus recette

Un épouvantail fait particulièrement recette: l’Allemagne d’Angela Merkel, qui a été souvent portée en effigie, affublée d’une moustache à la Hitler, dans les manifestations populaires à Athènes. L’Allemagne est la cible aussi bien des souverainistes grecs que des soi-disant pro-européens qui disent vouloir «une autre Europe». Pour Alexis Tsipras, il s’agit de créer un rapport de force dans la perspective d’une renégociation de la dette grecque. Syriza a habilement ressorti la conférence de Londres de 1953, au cours de laquelle les créanciers de l’Allemagne ont accepté de rayer la moitié de sa dette. Un geste qui n’avait pas été étranger au «miracle économique allemand» des années suivantes.

Un autre sujet est mis en avant: les réparations que les Allemands devraient encore à la Grèce à la suite de l’occupation nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Syriza a envoyé au Parlement européen son doyen, Manolis Glezos, 92 ans, qui s’est rendu célèbre en décrochant le drapeau nazi de l’Acropole en 1941. Sa première intervention au Parlement européen a été pour demander aux Allemands des compensations que Panos Kammenos chiffre à 162 milliards d’euro plus les intérêts. S’il est vrai que la Grèce a touché moins de réparations que d’autres pays européens victimes du nazisme, les autorités allemandes estiment que le sujet a été tranché avec les accords de 1990 qui ont mis fin à la division de l’Allemagne. Reste une possibilité de négociation sur l’indemnisation des travailleurs forcés, qui n’a pas été réglée et qui pourrait se monter à 11 milliards d’euros.

Il n’est pas certain qu’en plaçant les relations avec Berlin au centre des négociations sur la dette et en alimentant ainsi une forme d’antigermanisme, Alexis Tsipras ait choisi la meilleure tactique. D’abord parce que le ressentiment anti-allemand ne fait plus vraiment recette en Europe: l’intégration du Vieux continent est même fondée sur la réconciliation entre les ennemis d’hier, entre l’Allemagne et la France d’abord, entre l’Allemagne et la Pologne ensuite. De plus, c’est faire comme si l’Allemagne et Angela Merkel étaient les seules responsables de la politique menée dans la zone euro depuis la crise. Si Berlin a souvent donné le ton, d’autres Etats, en Europe du nord notamment, partagent les mêmes points de vue et ne sont pas disposés à accepter des concessions dans un climat délétère.

Une division qui ne recoupe pas le clivage gauche/droite

On retrouve en fait en Grèce, avec la victoire de Syriza et son alliance avec les souverainistes de droite, une constellation politique qui rappelle la ligne de fracture en France au moment du référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen. L’addition des voix des souverainistes, des eurosceptiques et des partisans d’une «autre Europe» avait alors donné une majorité contre les pro-européens qui voyaient dans le Traité un progrès vers une Europe fédérale.

La division n’était pas entre la gauche et la droite, mais passait à travers l’une et l’autre. Les deux camps ne sont ni constitués ni homogènes. Les clivages sur d’autres sujets l’emportent encore sur la thématique strictement européenne. Mais l’exemple grec montre que des alliances de circonstances peuvent se former entre souverainistes de droite et de gauche, voire, pourrait-on dire si le terme n’était pas galvaudé, entre populistes de droite et de gauche. C’est ce rapprochement qui inquiète, plus que le début d’une marche triomphale de la gauche radicale en Europe que Jean-Luc Mélenchon croit avoir détectée dans la victoire de Syriza à Athènes.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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