Sports

Les compétitions organisées par des régimes autoritaires, pas nouvelles mais plus visibles

Grégor Brandy, mis à jour le 01.02.2015 à 12 h 11

Avant le Qatar, qui organise en sept ans les championnats du monde de handball, d'athlétisme et de football, recension des principaux régimes autoritaires qui ont accueilli un grand tournoi.

Des supporters du Qatar avant le match de handball face au Bélarus, le 23 janvier 2015. REUTERS/Mohammed Dabbous.

Des supporters du Qatar avant le match de handball face au Bélarus, le 23 janvier 2015. REUTERS/Mohammed Dabbous.

Ah, le Qatar! Ses émirs, son gaz, ses puits de pétrole, son amour pour le hand... Car oui, le petit émirat s'est hissé en finale, contre la France dimanche 1er février, des championnats du monde de handball qu'il organise. Le Qatar, ce nouvel eldorado des compétitions sportives, où la Coupe du monde de football se déroulera en 2022 avec la bénédiction du comité «d'éthique» de la Fifa et malgré les rapports et demandes d'un nouveau vote, comme celle du Conseil de l'Europe cette semaine... Même chose pour les championnats du monde d'athlétisme de 2019, qui seront également organisés par l'émirat. Sans oublier les Mondiaux de natation en petit bassin, qui y ont eu lieu en décembre dernier.

L'année dernière, à Sotchi (Russie), un boycott des Jeux olympiques d'hiver avait été évoqué. Des manifestations avaient eu lieu. Plusieurs chefs d'Etat avaient décidé de ne pas se rendre sur place pour la cérémonie d'ouverture. En 2008, Reporters Sans Frontières et d'autres organisations avaient protesté contre l'organisation des Jeux olympiques à Pékin. Récemment, plusieurs intellectuels ont dénoncé la participation de la France au Mondial qatari, «une grave compromission des instances sportives et politiques françaises avec un régime qui est l'un des principaux foyers idéologiques de l'intégrisme islamique».

Avant cela, quels autres régimes considérés comme autoritaires avaient organisé une grande compétition sportive? Pour en dresser la liste, nous nous sommes appuyés sur les données fournies par le Center for Systemic Peace et le projet Polity IV, qui évaluent la nature des régimes en place sur une échelle de -10 à 10. Les régimes classés de -10 à -6 y sont qualifiés d'autocraties, définies ainsi par le responsable du programme, Monty G. Marshall:

«C'est un régime où le chef de l'exécutif a une autorité illimitée pour prendre des décisions, avec des instruments pour contraindre la population comme une police secrète. Un régime qui ne manifeste pas d'hésitation à contraindre l'opposition ou emprisonner les dissidents. Ils n'ont aucune possibilité pour faire entendre leur voix et l'opposition n'a aucun espoir de parvenir au pouvoir dans le futur.»

Sur ces critères, le Qatar est classé à -10, la Chine à -7 et la Russie à 4, par exemple (elle n'est pas classée dans les démocraties, mais plus classée comme autocratie depuis la fin des années 80, même si sa situation s'est dégradée dans les années 2000). En regardant l'évolution des «scores» au fil du temps, on peut lister les principaux pays autocratiques qui ont organisé une grande compétition sportive depuis le début du XXe siècle.


Avant la salve de compétitions qataries, voici les principales polémiques qui sont scandé l'histoire diplomatique des grandes compétitions.

Berlin 1936

C'est avec l'Allemagne nazie que sont nés les premières polémiques sur la nature du régime qui accueille une compétition sportive mondiale, à savoir les Jeux olympiques de Berlin en 1936, rappelle Patrick Clastres, co-responsable du séminaire «Histoire du sport», à Sciences-Po. Plusieurs forces de gauche, des organisations de protection de droits de l'homme ainsi que des associations juives et sionistes avaient dénoncé la tenue de cette compétition. «Quelques athlètes ont refusé de participer», précise-t-il.

S'il est déjà arrivé que des compétitions sportives soient attribuées à des régimes ouvertement autoritaires, ce n'était pas le cas en 1931 quand le CIO confie l'organisation des Jeux à l'Allemagne –Hitler accédera au pouvoir deux ans plus tard. Mais on ne sait en revanche pas ce qui serait advenu de la Coupe du monde 1942, à laquelle l'Allemagne nazie s'était portée candidate. Après un premier report et à cause de l'entrée en guerre en Europe, la Fifa n'a jamais eu à faire son choix.

Mexico 1968

Dix jours avant le début des Jeux d'été, le massacre de la place des Trois Cultures, qui survient dans un Mexique placé sous l'hégémonie d'un seul parti, le PRI, coûte la vie à 44 personnes officiellement, à 300 selon des médias étrangers. Mais cela n'entraîne pas vraiment de remise en question de la part de la communauté internationale, dont l'attention va plutôt se focaliser sur l'éviction des athlètes américains Tommie Smith et John Carlos, deux semaines plus tard.

Argentine 1978

Pour Paul Dietschy, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Franche-Comté et auteur de L'histoire du football, on assiste surtout, pour cette Coupe du monde argentine, à «un boycott des intellectuels et des anti-sportifs», tandis que même certains joueurs qui expriment leurs réticences, comme Dominique Rocheteau, font le voyage dans la dictature du général Videla.

Comme pour l'Allemagne en 1936, la désignation de l'Argentine s'est faite longtemps avant l'arrivée de la junte au pouvoir. Pour Paul Dietschy, cette Coupe du monde a d'ailleurs permis à la planète de s'intéresser à ce qui se passait en Argentine à ce moment-là:

«La Coupe du monde a exposé le régime de Videla. C'est grâce à elle que l'on en a parlé.»

Moscou 1980

En 1974, quand Moscou est choisi pour organiser les Jeux d'été, Est et Ouest sont en pleine phase de Détente. Celle-ci prendra fin brutalement, en décembre 1979, quand l'URSS envahit l'Afghanistan. Les Etats-Unis décident de boycotter les Jeux. 57 pays font de même, parmi lesquels le Canada, la RFA, la Japon ou la Chine, mais pas la France, malgré quelques défections.

Séoul 1988

Ces Jeux «vendus comme ceux de la démocratie» (par contraste avec le régime de Corée du Nord), selon Patrick Clastres, sont attribués en 1981 à un régime qui ressemble pourtant plus à une autocratie, sans que l'opinion publique ne s'émeuve. En 1987, le régime fera place à un pouvoir plus démocratique.

Pékin 2008

A quelques mois des JO de 2008, que la Chine doit organiser, les manifestations se multiplient, les appels au boycott aussi. Le passage de la flamme à Paris vire à la «déroute». L'association Reporters Sans Frontières appelle à « gâcher les jeux des dictateurs chinois». Sans succès: au final, tout le monde y va, et 90 chefs d'Etat, dont Nicolas Sarkozy et George W. Bush, sont également présents à la cérémonie d'ouverture.

Et aujourd'hui?

Toutes ces polémiques autour des compétitions sont difficiles à quantifier.

«Je ne sais pas si on critique davantage aujourd'hui, explique Patrick Castres. Mais il y a une information plus large des opinions publiques, depuis la démocratisation de la télévision, puis l'arrivée d'Internet. L'information circule, les démocrates développent des réseaux. Nous sommes plus sensibles et on projette dans le sport un idéal. [...] Les opinions publiques vivent mal ce positionnement des démocraties.»

Des démocraties qui, aujourd'hui, ne veulent plus vraiment des grandes compétitions, qui coûtent cher et rapportent peu, comme s'en est rendu compte le Brésil cet été. Pour les Jeux Olympiques d'hiver de 2022, seuls le Kazakhstan et la Chine sont encore en course, par exemple: Munich, Davos, Oslo et Cracovie ont jeté l'éponge.

A l'époque des premières défections, sur le blog éco-sport du Monde, l'universitaire Jean-Pascal Gayant notait:

«Soyons sérieux, les Jeux sont désormais un luxe de pays émergent à forte croissance ou un caprice d’autocrate mégalomane. Que les dieux de l’Olympe nous préservent de Paris 2024!»

Et comme le résume Paul Dietschy, «s'il fallait associer la démocratie au sport international, il n'y aurait plus de sport international».

Grégor Brandy
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Journaliste
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