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«The Day the Clown Cried», le film invisible et magnifique de Jerry Lewis sur la Shoah

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 21.08.2017 à 12 h 55

Ne croyez pas ceux qui ont pu dire que ce film était horriblement mauvais et parfaitement inadmissible: Jerry Lewis s'inscrit dans la lignée de Chaplin et Lubitsch avec un film qui affronte les aspects les plus sombres de la barbarie moderne avec les moyens de la comédie. Et s'il dérange tant, c'est notamment parce qu'il n’est ni sérieux et sentimental comme sont supposés être les films sur l'Holocauste, ni drôle comme se doivent de l'être les films de Jerry Lewis.

Image issue d’une émission de la télévision flamande consacrée au tournage à Paris des scènes du début

Image issue d’une émission de la télévision flamande consacrée au tournage à Paris des scènes du début

C’est un des plus célèbres parmi la vaste cohorte des films invisibles. C’est aussi, de par son sujet, la Shoah, et son réalisateur interprète, la star comique Jerry Lewis, un des plus intrigant. Il s’appelle The Day the Clown Cried («Le jour où le clown a pleuré»), et officiellement il n’existe pas.

S’il a bien été écrit et presqu’entièrement tourné, et même dans une certaine mesure monté, non seulement il n’a jamais été terminé et donc jamais montré, mais un concours de circonstances complexe où son propre auteur a fini par jouer un rôle particulier l’assigne à une inexistence peut-être éternelle. Être des limbes, film fantôme. Ce qui est assez approprié compte tenu de son sujet.   

The Day the Clown Cried est effectivement un film-songe –un film-cauchemar pour être plus précis. Il conte l’histoire d’un clown allemand, Helmut Doork, interprété par Jerry Lewis, qui se retrouve accompagner des enfants juifs dans une chambre à gaz à Auschwitz.

Est-il nécessaire d’ajouter que ce n’est pas un film drôle? C’est à vrai dire un des films les plus tristes qui soient. Mais c’est bien, en très grande partie, un film dont l’enjeu est le rire, ce que c’est que faire rire, être drôle, faire profession d’être drôle: un sujet sur lequel Joseph Levitch, mieux connu sous le nom de Jerry Lewis, possédait quelques connaissances en 1971 quand il s’est lancé dans ce projet, après plus de trente ans de carrière comme stand-up comedian, acteur et réalisateur comique.

Ni un héros, ni un salaud

Si The Day the Clown Cried n’existe pas, du moins officiellement, il n’en va pas de même de son scénario, disponible sur Internet. Le film suit plutôt fidèlement les grandes lignes narratives de ce scénario, où on trouve une phrase qui aurait pu devenir le slogan:

«Quand la terreur règne, un éclat de rire est le plus effrayant de tous les sons.»

Ces paroles sont prononcées par le révérend Keltner, compagnon de cellule d’Helmut. A ce moment de l’histoire, on a vu comment celui-ci, ex-plus grand clown d’Europe, est tombé en disgrâce, devenant un faire-valoir avant d’être viré du cirque. S’étant enivré pour noyer son désespoir, il s’est mis à insulter un portrait d’Hitler. Arrêté par la Gestapo, il a été envoyé dans un camp de concentration pour prisonniers politiques.

Jusque-là, Helmut ne s’intéressait qu’à son cas personnel. Bien que vivant dans l’Allemagne nazie, il ne se préoccupait que de sa gloire perdue et des humiliations que lui infligeaient le directeur du cirque et le nouveau clown tête d’affiche.

Déporté, il proclame qu’il est un grand artiste de renommée internationale et refuse de parler aux autres prisonniers. Pour tromper leur peur et leur ennui, ceux-ci lui demandent de les faire rire, et ainsi de prouver ses dires. Quand Helmut refuse avec mépris, ils deviennent agressifs et finissent par le cogner afin de le forcer à les faire rire. Seul le révérend Keltner prend le parti du clown, et essaie de le protéger.

Peu après, de l’autre côté des barbelés qui délimitent le camp où se trouve Helmut est installé un nouveau camp destiné à des enfants juifs. Les prisonniers politiques ont interdiction absolue d’entrer en relation avec eux, mais alors qu’il exécute sans conviction des sketchs sous la menace des prisonniers, Helmut s’aperçoit qu’il fait rire les enfants.

Stimulé, le clown se lance cette fois dans un numéro complet, qui plaît à tout le monde: les enfants qui portent l’étoile de David, les politiques avec leur triangle rouge, et même les gardes allemands du haut de leurs miradors. Le commandant du camp, lui, ne rit pas, il interrompt brutalement le numéro. Plus tard, Helmut et le révérend Keltner sont violemment battus par les SS, et un autre prisonnier est abattu après avoir aidé le clown à distraire les enfants. C’est une des scènes vraiment violentes du film, qui en compte plusieurs mais toujours traitées de manière stylisée –par exemple, on ne voit jamais de sang.

Jusque-là, Helmut s’est comporté comme s’il ne comprenait rien à la situation générale, guidé par son seul égoïsme, puis son désir irrépressible de faire rire un public dès qu’il en a l’occasion: il est un jouet aisément manipulable par les nazis, et le restera presque jusqu’à la fin.

Helmut Doork n’est pas un personnage sympathique, encore moins un héros. Il n’est pas non plus un salaud.

Helmut devient le gardien des enfants ou même leur berger, un berger qui va accompagner son troupeau jusqu’à la mort

«Les enfants? Tu veux dire les juifs!»

La question de savoir dans quelle mesure le personnage principal devait être bon, ou mauvais, est l’une des raisons qui ont empêché The Day the Clown Cried d’arriver à bon terme. Les auteurs du scénario original, Joan O’Brien et Charles Denton, avaient écrit l’histoire d’un personnage bien plus négatif. Ils ont été furieux que Jerry Lewis, qui a effectué d’importants changements dans le script, ait rendu Helmut plus ambivalent.

La raison la plus probable est que Lewis ait voulu qu’Helmut lui ressemble davantage. Si au départ, The Day the Clown Cried était en effet un projet ambitieux, consacré à la Shoah avec un clown comme personnage principal, il est en fait devenu encore plus ambitieux lorsque Jerry Lewis s’en est emparé. Tout en restant «un film sur la Shoah avec un clown comme personnage principal», il devenait aussi une méditation paradoxale sur la comédie, le spectacle, et Jerry Lewis lui-même. Les scénaristes n’y ont plus reconnu leur Helmut.

Pourtant, cette évolution, loin d’appauvrir le film, lui donne au contraire plus de profondeur et d’ampleur. La puissance critique du dispositif de départ (Shoah+clown) est toujours active. Mais désormais, le film va bien au-delà, puisqu’il n’y est plus seulement question de «ceux qui règnent par la terreur», mais d’un éventail bien plus vaste de personnages, d’institutions et de relations sociales. Il interroge le processus même qui consiste à faire rire les gens, quelle que soit la situation politique, il concerne l’instrumentalisation possible du rire, ou plus largement du spectacle, par n’importe quel pouvoir. 

D’abord interdit de distraire les enfants juifs, Helmut reçoit ensuite l’ordre contraire du commandant SS: les amuser afin de les faire rester tranquilles jusqu’à ce qu’ils subissent le destin fatal auquel ils sont promis.

Le clown obéit, pour trois raisons: il croit qu’il sera libéré s’il accomplit la tâche qu’on lui a assigné; il est heureux d’avoir un public qui l’apprécie; et il est heureux d’apporter un peu de joie et de légèreté aux enfants au milieu des ténèbres où ils sont plongés.

De fait, Helmut devient leur gardien ou même leur berger, un berger qui va accompagner son troupeau jusqu’à la mort. Et alors qu’il a d’abord cherché un bénéfice personnel, au dernier moment, il décide de rester avec les enfants et d’entrer avec eux dans la chambre à gaz, les conduisant tel le Joueur de flûte de Hamelin (figure à laquelle le scénario se réfère plusieurs fois), mais avec cette différence essentielle qu’il choisit de mourir avec eux.     

Ce film n'est pas «La vie est belle»: le camp n'est pas un décor. Ce n'est pas «La Liste de Schindler» non plus: il n'y a pas de happy end

Là se joue un aspect essentiel, à vrai dire présent dans tout le film mais qui ne prend tout son sens qu’à la fin –ce qui explique en partie le malentendu sur The Day the Clown Cried qui a fini par le rendre invisible.

Jerry Lewis ne fait pas joujou avec ce dont il s’agit, l’extermination des juifs par les nazis, y compris de l’assassinat de masse des enfants. Une phrase de dialogue y insiste:

«Les enfants? Tu veux dire les juifs!»

Ici se situe une différence radicale avec La vie est belle de Roberto Benigni: The Day the Clown Cried n’utilise pas le camp d’extermination comme un décor permettant de rendre plus dramatique une fable qui pourrait parfaitement se situer dans un autre lieu de détention. Il affronte ouvertement la Shoah, avec la seule issue acceptable pour un récit dans ce contexte, aussi perturbant soit-elle: la mort. Exactement ce qu’a soigneusement évité Steven Spielberg avec La Liste de Schindler, préférant raconter l’histoire d’un génocide à partir de l’histoire de ceux qui y échappèrent afin de préserver le sacro-saint happy end. Un happy end à Auschwitz...

Commentaires hostiles

Les raisons qui ont empêché que The Day the Clown Cried soit mené à bon port sont complexes. Elles concernent le producteur du projet, Nathan Wachsberger, qui apporta le scénario à Jerry Lewis. Il le convainquit de réaliser le film et de l’interpréter, mais ensuite il ne parvint pas à assurer le financement du tournage, et cessa de payer acteurs et techniciens alors qu’ils étaient en plein travail dans un camp militaire suédois utilisé comme décor représentant le camp de concentration. Avec pour conséquence que Jerry Lewis a dû payer de sa poche pour empêcher l’interruption du tournage, avant de voir une partie des rushes bloqués par le laboratoire suédois lorsqu’il ne put plus payer.

Ces raisons tiennent aussi aux auteurs du scénario, surtout Joan O’Brien, restée propriétaire des droits sur le script, et qui affirme que Jerry Lewis n’a jamais payé ce qu’il lui devait. Bien plus tard, un autre producteur, Michael Barclay, a acheté les droits et tenté d’en tirer une nouvelle adaptation. Ce projet s’est poursuivi durant plusieurs années: on a parlé à un moment de Richard Burton puis, au début des années 1990, Robin Williams puis William Hurt ont été successivement annoncés comme interprète principal. Bien que n’ayant jamais abouti, l’existence de cette reprise d’une production à partir du scénario a contribué à bloquer la possibilité de montrer le film de Jerry Lewis, celui-ci ayant interdiction de mettre en circulation ce qui aurait pu devenir un concurrent d’un film encore plus invisible puisqu’il ne sera jamais tourné.

Capture d'écran de l'article de Spy

De plus ont commencé de circuler des commentaires hostiles, hostiles à un film qui n’existe pas! Pour l’essentiel, la mauvaise réputation du film est due à un comique américain, Harry Shearer, qui a eu l’occasion de visionner une partie du matériel tourné et en cours de montage, et qui a trouvé ce qu’il a vu atroce. Il s’est fait un plaisir de le faire savoir aussi largement que possible, notamment en participant à une table ronde organisée en 1992 par le magazine Spy pour nourrir un article signé Bruce Handy et intitulé «Jerry Goes to Death Camp». Sans qu’on sache bien ce qu’en connaissaient les autres, tous les participants à la table ronde furent d’ailleurs unanimes pour affirmer que ce film qui n’existe pas était horriblement mauvais et parfaitement inadmissible.

Encore plus radical que Le Dictateur

Au contraire, avec ce film, Jerry Lewis a accompli un geste qui s’inscrit dans la lignée de deux œuvres majeures de l’histoire du cinéma, Le Dictateur de Chaplin et To Be or Not To Be de Lubitsch.

Comme ces deux films, il affronte les aspects les plus sombres de la barbarie moderne avec les moyens de la comédie, et ainsi interroge le spectacle lui-même, et ses relations avec l’oppression et le totalitarisme. Les films de Chaplin et de Lubitsch avaient d’ailleurs été eux aussi mal accueillis à leur sortie, il est vrai dans un contexte très différent –à la veille du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale pour l’un[1], au beau milieu de son déroulement pour l’autre. Le Dictateur est clairement, sinon le modèle, du moins le seul précédent auquel Jerry Lewis a pu penser, voire a ambitionné de se mesurer –il est d’ailleurs intrigant que Lewis ait pour la première fois rencontré Chaplin, qu’il idolâtrait, au moment où il partait en repérages pour préparer The Day the Clown Cried, comme il le raconte dans Dr Jerry et Mr Lewis (Stock, 1983).

On se souvient que Chaplin, pourtant au sommet de sa gloire, avait dû affronter tous les establishments, ceux de Hollywood et ceux de Washington, pour mener à bien un projet dont personne ne voulait.

Parmi les innombrables raisons de l’admiration que Jerry Lewis voue à Chaplin figure en bonne place ce qu’il appelle «un comique cruel et terrifiant» dans The Total Filmmaker, un livre qu’il publie en 1971[2], au moment même où il travaille à The Day the Clown Cried. A certains égards, on peut dire qu’avec The Day the Clown Cried, Jerry Lewis tente une opération encore plus radicale et malaisante que celle réussie par Chaplin interprétant à la fois le dictateur Hynkel et son opposé, le petit coiffeur juif: la fusion vertigineuse des deux personnages dans le corps unique de Helmut Doork. 

Chaplin interprète le dictateur et le petit coiffeur juif. Jerry Lewis est encore plus radical en fusionnant les deux personnages dans un corps unique, celui de Helmut Doork

Tout cela n’explique par entièrement pourquoi The Day the Clown Cried a suscité un tel rejet chez ses rares spectateurs, à commencer par Shearer. Toute supposition de manipulations au bénéfice des autres parties intéressées à l’affaire mise à part, la réponse la plus évidente est: parce qu’il ne répond ni à ce qu’on considère que doit être un Holocaust movie, ni à ce qu’on considère que doit être un film de Jerry Lewis. Il n’est ni sérieux et sentimental comme sont supposés l’être les premiers, ni drôle comme se doivent de l’être les seconds. C’est bien entendu ce qui en signe la réussite. La bizarrerie du film de Lewis n’est pas sa faiblesse mais sa force.

Il est évident que Jerry Lewis l’a réalisé volontairement dans cette tonalité dissonante, même si le film a clairement été affecté par ses problèmes de production. Et, comme c’est si souvent le cas, les «problèmes de production» eux-mêmes auraient pu devenir un facteur participant du projet du film, si trop d’obstacles légaux et financiers, mais aussi trop de conflits d’égos n’avaient fini par tout bloquer.

Au début de 1973, Jerry Lewis croyait encore qu’une solution pourrait être trouvée: il annonçait même la première mondiale du film à Cannes la même année et sa sortie aux Etats-Unis dans la foulée. En 1981, lorsqu’il rédige Dr Jerry et Mr Lewis, il raconte certains épisodes de cette douloureuse expérience, mais conclut:

«De toute façon, je sais que le film sortira.»

Depuis, et à la suite à la fois des ennuis juridiques et des attaques sur la qualité et l’éthique du film dans le sillage de Shearer et consorts, le cinéaste affirmait avoir tiré un trait sur cette affaire et refusait d’en parler, si ce n’est pour en dire du mal.

Contrairement à ce que Lewis se sera alors mis à affirmer, son film ne marque pourtant pas une rupture dans son parcours, ni un regrettable pas de côté, mais la tentative de radicaliser ce qu’il est possible de repérer comme ayant guidé toute sa vie professionnelle, surtout à partir du moment où il a obtenu le contrôle total sur ses films: du Dingue du Palace en 1960 et jusqu’à The Day the Clown Cried inclus, la continuité est incontestable.

Elle concerne à la fois un sens du tragique dans l’existence et l’impureté du cinéma (ou du spectacle de manière plus générale), qui définissent la place unique de Jerry Lewis dans l’industrie du spectacle, à l’intérieur de laquelle il n’aura cessé de se situer. Cette position paradoxale est à la fois à l’origine d’un projet aussi limite que The Day the Clown Cried et l’ultime raison pour laquelle le film n’a finalement pas vu le jour.

Un film enterré à jamais?

Il reste que The Day the Clown Cried semblait enterré à jamais. Les choses ont semble-t-il commencé de changer en 2013.

À ce moment apparaissait sur YouTube un extrait d’une émission de la télévision flamande consacrée au tournage à Paris des scènes du début dans le cirque (auxquelles ont participé plusieurs acteurs français, gratuitement, en hommage au grand comique, notamment Pierre Etaix dans le rôle du nouveau clown vedette ayant supplanté Helmut, mais aussi Armand Mestral, Claude Bolling et même Serge Gainsbourg, sans oublier la grande interprète de Bergman Harriet Andersson, qui jouait la femme de Helmut).


Peu après, Entertainment Weekly publiait un entretien du cinéaste avec le journaliste australien Chris Nashawaty où, pour la première fois depuis des années, Jerry Lewis acceptait de revenir sur cette expérience. Le clown n’a peut-être finalement pas dit son dernier mot.

1 — Le Dictateur est sorti en 1940 mais il a été conçu avant le début de la guerre, et lorsqu'il sort aux Etats-Unis , il s'adresse alors à un pays isolationniste. Retourner à l'article

2 — Paru en français sous le titre Quand je fais du cinéma, Buchet Chastel, 1972. Retourner à l'article

 

J’ai pu visionner un montage du film grâce au réalisateur Xavier Giannoli, qui me l’avait montré, à l’époque en demandant une totale confidentialité. Depuis, Giannoli en a lui-même fait état lors d’une émission de radio: 


Une version différente et beaucoup plus développée de ce texte a été publiée dans The Last Laugh, Strange Humors of Cinema, sous la direction de Murray Pomerance. Wayne State University Press, Detroit. 2013. Sa traduction figure dans le numéro 92 (Hiver 2014) de la revue Trafic (P.O.L.).

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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