Culture

Diabologum, ce n'est pas perdu pour tout le monde

Maxime Delcourt, mis à jour le 29.01.2015 à 7 h 49

Longtemps introuvable, le troisième album des Toulousains est aujourd’hui réédité mais n'avait jamais été oublié.

La pochette de l'album «#3» de Diabologum.

La pochette de l'album «#3» de Diabologum.

En 1994, quatre étudiants –Michel Cloup, Arnaud Michniak, Pierre Capot et Anne Tournerie– forment un groupe pour combattre l’ennui et donnent naissance à deux albums en phase avec les canons grunge de l’époque: C'était un lundi après-midi semblable aux autres et Le Goût du jour. L’histoire est connue, c’est la même que celle de milliers de va-nu-pieds en quête de furie électrique. Elle va pourtant prendre une toute autre dimension lorsque, en 1996, Pierre Capot et Anne Tournerie décident de changer de vie, laissant le groupe entre les mains de Michel Cloup et d’Arnaud Michniak, mais également du batteur Denis Degioanni et du bassiste Richard Roman, appelés à la rescousse pour finaliser l’enregistrement d’un troisième album au Black Box Studio près d’Angers. #3, sous-titré Ce n'est pas perdu pour tout le monde, est né, sa mythologie aussi.

Lorsqu’on évoque #3, aujourd'hui réédité par le label Ici d'ailleurs, et que l’on s’attache à en inventorier les principaux traits caractéristiques, l’on pense toujours au grunge américain (l’axe séminal Seattle-New York), aux références littéraires et artistiques (le sample du monologue de Françoise Lebrun dans La Maman et la Putain sur le titre du même nom), à l’Angleterre (pour les goûts revendiqués du quatuor pour Tricky, notamment), parfois à la France (et pas uniquement parce qu’ils ont joué devant 30.000 personnes en première partie de Noir Désir) mais, avouons-le, rarement au hip-hop. Oubli regrettable dans la mesure où cet album, certes fortement porté sur le rock, multiplie les accointances avec le genre.

«NTM, IAM, Assassin nous ont davantage incités à écrire que le rock français»

Un peu à la manière des Beastie Boys, qui alternaient alors les brûlots punks et les morceaux plus nuancés, cette «bombe incendiaire dans le rock français», comme le titraient les Inrockuptibles dans leur numéro d’octobre 1996, affiche clairement ses influences: on croise les rimes de MC Solaar dans celles de Les Angles, on se frotte à la rage de Public Enemy sur Il Faut où le groupe implore la mort de l’art («On dit que l’art est mort, mais s’il ne l’est pas encore, il faut le tuer!»), on imagine A découvrir absolument inspiré par le storytelling de KRS One, on retrouve l’influence évidente du Wu-Tang Clan dans 365 jours ouvrables, au phrasé à mi-chemin entre le spoken-word et le rap.


 

«A l’époque, on écoutait beaucoup de rap français, première génération, explique Michel Cloup. NTM, IAM, Assassin nous ont davantage incité à écrire en français que le rock hexagonal type Noir Désir. On ne s’est jamais senti proche de cette tendance, qui s’inscrivait en quelque sorte dans une certaine tradition de la mélodie et de la chanson française. On n’a jamais cherché à être des rappeurs pour autant, mais c’est vrai qu’il y avait une révolte et une énergie dans les textes de NTM que l’on ne retrouvait pas ailleurs et qui nous correspondait. C’est un peu comme si Kool Shen et JoeyStarr avaient réussi mieux que quiconque à transposer le son américain dans des paroles françaises.»

Dans ce domaine, Diabologum n’est pas mal non plus, cultivant un goût prononcé pour les observations de la vie ordinaire, transcendées par des mots qui dérapent, qui frappent et qui se rapprochent d’une écriture proche du collage: «Le collage était une de nos méthodes d’écritures favorites. #3 est rempli de collages vocaux et sonores, ça nous permettait de revendiquer nos différentes influences autrement que de les citer dans les crédits de l’album. Mais il faut tout de même préciser que le collage n’est pas propre au mouvement hip-hop: William Burroughs le pratiquait dès les années cinquante, par exemple.» Et Richard Roman d’ajouter: «Contrairement au hip-hop, où la même boucle à tendance à se répéter tout au long du morceau, on triturait les samples comme on triturait les guitares, quitte à ne plus reconnaître le sample d’origine.»

Cette façon de flirter avec les extrêmes, de se servir des guitares pour absorber les rythmiques du hip-hop, on la retrouve depuis quelques années dans le rap français et particulièrement chez La Canaille, Casey ou Psykick Lyrikah, trois entités à la liberté hargneuse et perpétuellement à la recherche de nouvelles perspectives. «Casey, je pense qu’elle vient du hip-hop et que notre démarche ne l’a pas du tout influencée, précise Michel Cloup. En revanche, Arm, de Psyckick Lyrikah est clairement quelqu’un qui a écouté Diabologum et les différentes productions qui ont suivi notre séparation. C’est un des rares en France à faire du hip-hop à sa sauce, à développer son propre style et à chanter en français tout en se nourrissant d’influences anglo-saxonnes.»

Avec un peu de recul, on peut ainsi voir en Diabologum un groupe qui aurait préparé le terrain au rap underground hexagonal, à ce hip-hop sans collier tel qu’il est pratiqué aux Etats-Unis au sein des maisons de disques Lex et Anticon. Il y a bien sûr Abstrackt Keal Agram et Rocé, mais surtout les différents projets créés depuis l’éclatement du groupe en 1998. Que l’on pense à Expérience publiant un album aux côtés des rappeurs texans The Word Association sous le nom Binary Audio Misfits (B.A.M., en 2010) et une compilation de reprises de NTM, A Tribe Called Quest ou Public Enemy (Positive Karaoke With A Gun/ Negative Karaoke With A Smile, en 2005) ou à Programme, le projet fortement porté sur le hip-hop d’Arnaud Michniak –l’écoute des beats sombres et du flow à l’agressivité rentrée de l’album Mon cerveau dans ma bouche est toujours fortement conseillée et fait écho aux travaux entrepris quelques années plus tard par Zone Libre.

«Nous, on était des sales gosses»

Mais revenons-en à #3, dont l’influence semble plus que jamais pérenne à l’heure actuelle; à titre d’exemple, même Benjamin Biolay, pourtant très éloigné de cette hybridation sonore, y fait ouvertement référence sur son Twitter. «C’est très surprenant de constater l’influence de cet album, mais je ne cherche pas à en savoir plus. Ce serait narcissique de se demander qui on aurait pu influencer», explique Michel Cloup. Lorsqu’on évoque les comparaisons entre Diabologum et les textes meurtris de Fauve ≠, régulièrement relayées par les journalistes, spécialisés ou non, Michel Cloup se veut toutefois plus tranché:

«Qu’il y ait une énergie qui fasse penser à Diabologum, pourquoi pas. Après tout, on peut voir des ressemblances où on veut. Mais je ne pense que ce soit réellement le cas. Le fait que le disque soit réédité va peut-être permettre aux journalistes de se rendre compte qu’on n’est pas du tout dans le même domaine. Nous, on était des sales gosses. On ne caressait jamais le public ou les médias dans le sens du poil. On n’a jamais été des petits garçons polis. Je ne dis pas que Fauve est comme ça, mais ça me semble plus sage.»

Plus que son mélange de rock et de hip-hop, de spoken-word et de grunge, c’est peut-être cette révolte qui rend #3 essentiel à l’heure actuelle, une époque où l’irrespect a viré au règlement intérieur, où la branlitude est devenu un fond de commerce: «Les rebelles d’aujourd’hui sont des gentils petits garçons. Il n’y a plus vraiment de trucs dangereux, tout sonne hyper consensuel. Les derniers artistes engagés datent d’il y a dix ans et portaient des Nike en donnant des leçons sur la mondialisation. Aujourd’hui, tous les artistes parlent bien, s’habillent bien, jouent bien, mais ça manque de décalage, de sons qui dérapent.» A l’image des paroles de « De La Neige Eté », qui font étrangement écho à la marche républicaine du 11 janvier dernier:

«Ils ont tiré les rois, il y avait deux, trois chiens/ Je les ai vus trinquer, les gens de mon quartier/Quelqu'un a même dit qu'il était désolé/Ils ont mangé du pain, ils ont l'air d'être à bout/Et si ça continue ils vont devenir fous/On s'attend donc au pire, il faut en profiter.»

Maxime Delcourt
Maxime Delcourt (36 articles)
Journaliste et auteur
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