Tech & internet

Et si, comme la banquise, Internet se mettait à fondre?

Ariel Bogle, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 29.01.2015 à 13 h 00

Internet est fait de câbles, de métal et de tuyaux et il est aussi vulnérable face aux éléments déchaînés qu’une centrale électrique ou un réseau téléphonique.

Des bébés phoques. REUTERS/Paul Darrow

Des bébés phoques. REUTERS/Paul Darrow

Des milliers d’habitants de la ville de Perth, en Australie, ont fait une terrible découverte le 5 janvier: Internet avait littéralement fondu. Le deuxième fournisseur d’accès Internet du pays, iiNet venait de succomber aux fortes chaleurs (45°C à l’ombre!) –le troisième jour le plus chaud enregistré pour un jour de janvier à Perth.

La technologie a besoin d'eau

Selon un communiqué de la compagnie, l’interruption de service de son centre de données de Perth a été consécutive à une panne des deux systèmes de refroidissement (le principal et celui de secours). La chaleur a naturellement exacerbé le problème, ce qui a contraint iiNet à éteindre certains de ses serveurs par mesure de sécurité.

La montée des températures et les climats extrêmes en général, provoqués par le réchauffement vont avoir de plus en plus d’impact sur les infrastructures. Un reportage diffusé en 2013 dans l’émission Science Friday, sur NPR, mentionnait entre autres problèmes la déformation des rails de chemins de fer, la fonte de l’asphalte et l’affaissement des lignes à haute tension. Mais il serait bon de ne pas oublier Internet, qui constitue aujourd’hui la moelle épinière de nos vies personnelles et professionnelles.

Nous ne le réalisons pas vraiment, mais les climats extrêmes, la rareté et la cherté croissante de l’eau ainsi que la hausse des températures pourraient avoir des répercussions désastreuses pour les compagnies du secteur des technologies.

L’eau est importante pour le refroidissement des machines dans les secteurs de l’information et de la communication, à en croire un rapport de Business for Social Responsibility, et la hausse des températures va provoquer un nombre croissant de pannes. Loin d’être une machinerie éthérée, comme le «cloud» semble le suggérer, Internet est fait de câbles, de métal et de tuyaux et il est aussi vulnérable face aux éléments déchaînés qu’une centrale électrique ou un réseau téléphonique.

Les climats extrêmes ont déjà provoqué de nombreuses pertes de réseaux aux Etats-Unis. En 2012, une tempête avait ainsi fait tomber l’Elastic Compute Cloud d’Amazon dans le nord de la Virginie, entraînant également la chute de Netflix, Instagram et Pinterest. En 2012, Verizon a également appris une rude leçon quand l’ouragan Sandy a grandement endommagé ses infrastructures situées à Manhattan. Des kilomètres de câbles furent engloutis par les eaux de la tempête et le local technique de Broad Street avait subi ce que le directeur exécutif de Verizon, Christopher D. Lenvendos, avait décrit comme une «panne catastrophique».

Comment éviter la surchauffe?

La vulnérabilité d’Internet est bien connue et elle n’est pas due qu’au climat. Il suffit de se souvenir des inquiétudes de Google à propos de la menace que feraient peser les requins sur ses câbles optiques, la Géorgienne qui provoqua la coupure complète d’Internet en Arménie alors qu’elle creusait le sol pour récupérer du cuivre, ou les trois hommes arrêtés en Egypte en 2013 alors qu’ils tentaient (dit-on) de couper les câbles sous-marins qui procurent à l’Egypte et à l’Europe la majorité de sa connexion Internet.

Mais les hautes températures sont particulièrement problématiques (et plus probables que les attaques de requins) parce que la gestion d’un centre de données consiste pour l’essentiel à éviter la surchauffe des serveurs. Une hausse de températures (due à une actualisation ratée de logiciel et pas au climat) avait provoqué la mise hors service d’Outlook et d’Hotmail pendant près de 16 heures en 2013. Comme Slate le faisait alors remarquer, les centres de données dépensent souvent autant d’énergie à refroidir leurs serveurs qu’à les faire fonctionner.

Devons-nous nous craindre que la montée des températures ne provoque des coupures d’Internet aux Etats-Unis? Pas si nos fournisseurs d’accès sont prêts. Cet incident démontre que ce centre de données n’était pas conçu pour supporter des températures d’une telle intensité, comme me l’a précisé Jonathan Koomey, chercheur au Steyer-Taylor Center for Energy Policy and Finance à l’université de Stanford.

«Il a des centres de données au Moyen-Orient et ils fonctionnent. Il est donc parfaitement possible de construire des centres capables de supporter de fortes températures. Il faut construire des serveurs qui résistent mieux à la chaleur ou, par exemple, peindre le toit du centre en blanc. Il va falloir que l’on s’y mette, parce que si nous ne le faisons pas, nous allons le payer au prix fort.»

Le risque de voir Internet fondre n’est tout de même pas très élevé, car l’infrastructure américaine d’Internet est gérée par des groupes privées et est assez hétérogène, comme me l’a raconté Andrew Blum, auteur de Tubes: A Journey to the Center of the Internet. C’est le rôle de chacun de ces opérateurs  et des sous-traitants de s’assurer que les systèmes sont assez robustes pour supporter les pannes ou les hausses de températures. Dans les principaux centres du réseau américain –comme dans le Lower Manhattan, la Virginie ou la Silicon Valley– le sujet est pris très au sérieux, dit Blum:

«Les grands réseaux nationaux n’ont pas hésité à dédoubler les tuyaux et les centres... Il existe de très nombreux points d’interconnexion. Si l’un d’eux tombe en panne, il est possible de le contourner.»

Mais le réseau est très très loin d’être homogène et il y a à boire et à manger.

Et en France?

En France aussi, les serveurs ont parfois trop chaud et la climatisation tombe en panne.

C'est ce qui est arrivé à un datacenter situé à Nanterre en 2011, provoquant un ralentissement et l'arrêt de plusieurs sites. ZDNet racontait à l'époque que la température était passée des 16°C réglementaires à plus de 55°C, «ce qui a provoqué une panne en cascade des serveurs et donc des sites Web associés malgré les ventilateurs (sic) installés d'urgence»

Le 9 mars 2014, Paris a battu un record de chaleur. Et un datacenter, parmi les cinq premiers de France, a eu un «gros coup de chaud», la climatisation tombant en panne quelques heures. 

Par ailleurs, quand des sites américains sont touchés, les internautes français en pâtissent également. On l'a vu au moment de l'ouragan Sandy, les sites du Huffington Post français, britannique, etc. n'étant par exemple plus accessibles.

C.C.

A titre d’exemple, Andrew Blum raconte l’histoire d’un site à Milwaukee qu'il a visité il y a cinq ans de cela. A l’époque, ce centre constituait une des principales sources de connexion Internet de la ville et était situé dans le sous-sol d’un immeuble de bureaux. Si Milwaukee devait connaître des températures de 45°C (ce qui est tout de même moins vraisemblable dans le Wisconsin qu’à Perth) il est peu probable que le système de refroidissement du centre sera capable d’y faire face.

«Voilà comment ça se passe dans les villes moyennes… Ce centre n’est pas situé dans un bâtiment spécifiquement dédié et personne ne sait donc vraiment qui est ici responsable de l’éclairage ou de la température.»

Pour la plupart des utilisateurs américains d’Internet, c’est Comcast, Time Warner Cable ou Verizon qui a posé les tuyaux. Si ces compagnies ne prennent pas ces risques au sérieux, ne construisent pas des centres résistants et ne dédoublent pas leurs réseaux de manière adéquate, nous pourrions avoir quelques problèmes. La bonne nouvelle, comme me l’a dit Betsy Page Sigman, professeure à la Georgetown University’s McDonough School of Business, c’est que ces fournisseurs  sont mieux préparés à des problèmes climatiques que ne l’était iiNet.

«Des innovations en provenance de compagnies comme Facebook ou Google vont donner naissance à des serveurs plus efficaces et à des dédoublements de réseaux qui finiront par être adoptés par les géants des télécoms.»

Prendre en compte l'inattendu

Pourtant, malgré la fusion probable de Comcast et de Time Warner Cable dans un futur proche, la consolidation des fournisseurs d’Internet aux Etats-Unis n’est peut-être pas une très bonne nouvelle pour la santé du réseau. «J’aurais tendance à dire que la compétition force tous les acteurs d’un secteur à rester sur leurs gardes, alors quand un monopole se dessine, ça peut être inquiétant», a continué Betsy Page Sigman. Andrew Blum a une vision similaire:

«Personne n’a envie en d’en parler –mais aux Etats-Unis,  Internet est à peu de choses près un duopole… Aucun des deux acteurs n’a une infrastructure plus robuste que l’autre. Alors croisez les doigts et priez pour que Comcast et Verizon soient préparés au changement de climat.»

Le caractère physique d’Internet signifie qu’il ne sera jamais totalement fiable

 

Car en effet, la taille même de nos opérateurs signifie qu’un problème rencontré dans un seul centre de données pourrait avoir des effets énormes sur tout le réseau. En août 2014, Time Warner Cable a subi une panne massive après une erreur de maintenance qui a provoqué un black-out pour des milliers d’utilisateurs aux Etats-Unis. A la lumière de sa probable fusion avec Comcast –un accord qui verrait la naissance du plus grand fournisseur d’accès Internet du pays– il est bon se de demander si cette agrégation est le meilleur moyen d’augmenter sa résistance. Comme Time l’avait pointé du doigt en 2014, si un incident similaire s’était produit après l’unification des infrastructures des deux réseaux, des millions de clients pourraient être affectés par une panne de la nouvelle super-compagnie.

Nos fournisseurs d’accès Internet font-ils les efforts nécessaires pour que leur réseau résiste aux changements climatiques? Comcast s’est officiellement refusé à tout commentaire sur le sujet et Verizon n’a pas répondu à ma demande d’entretien, mais Time Warner Cable m’a répondu ceci:

«Chez Time Warner Cable, nous surveillons de près le réseau et veillons à nos capacités et aux redoublements de réseaux pour faire face à toute situation qui pourrait se produire en cas de changement climatique extrême. La planification est permanente ainsi que la maintenance, ce qui nous permet de nous assurer que nos systèmes fonctionnent au maximum de leurs capacités.»

Les nouveaux venus du marché, comme Google Fiber, qui tente d’étendre son réseau, ont encore plus de raisons de s’assurer que leur réseau est dans le meilleur état possible.

Au final, le caractère physique d’Internet signifie qu’il ne sera jamais totalement fiable. Notre vie en ligne repose sur des systèmes de climatisation, des interrupteurs et des systèmes d’alimentation et il est très difficile de se préparer à quelque chose qui ne s’est jamais produit auparavant.

Mais souvenez-vous de ces histoires de requins soudains attirés par les fibres optiques de Google ou de la mémé géorgienne avec sa pelle: les hausses de températures record ne sont qu’un problème parmi tant d’autres. Températures extrêmes, inondations et autres phénomènes climatiques provoqués par le réchauffement risquent bien de montrer aux responsables de notre infrastructure Internet que l’inattendu est finalement la seule chose certaine.

Ariel Bogle
Ariel Bogle (2 articles)
Journaliste
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