Culture

«La Nuit au musée», une des sagas les plus sous-estimées d'Hollywood

Nathan Reneaud, mis à jour le 01.02.2015 à 12 h 15

De Lincoln à Teddy Roosevelt et de Darwin à Gulliver, plaidoyer en faveur d'une trilogie qui permet dans le même temps de s'émerveiller et de s'éduquer.

«La Nuit au musée: Le Secret des pharaons»

«La Nuit au musée: Le Secret des pharaons»

Illustrateur croate émigré aux Etats-Unis, Milan Trenc revient un jour d'une visite au musée avec quelques idées graphiques en tête et la sensation que les expositions qu'il a vues cet après-midi là étaient bien vivantes. En 1993, il publie chez Barron's, prestigieux éditeur américain spécialisé dans l'éducation, une courte bande dessinée qui se lit en quelques minutes, comme une histoire du soir. The Night At The Museum a pour héros Hector, le nouveau gardien d'un musée d'histoire naturelle, dont la principale tâche est de veiller sur les squelettes de dinosaures. Mais voilà que Hector s'endort. Les dinosaures ont disparu. Le musée n'a pas fait l'objet d'une effraction. Tout ce qui y est exposé prend vie la nuit: T-Rex, animaux et personnages historiques comme Lewis et Clark, qui ont donné leur nom à une célèbre expédition initiée par Thomas Jefferson.

L'année de parution de The Night At The Museum, Spielberg ressuscite les dinosaures dans Jurassic Park et révolutionne le blockbuster. Sans cette avancée technologique, la saga La nuit au musée, initiée en 2007, n'aurait jamais vu le jour et ne nous aurait pas offert ces scènes spectaculaires: une poursuite à l'intérieur de la photo Kissing the War Goodbye, une autre plus étourdissante encore dans un escalier paradoxal d'Escher, Le Penseur de Rodin qui s'emballe et gonfle ses muscles à la vue d'une statue féminine grecque, l'attaque des Lions de bronze londoniens de Trafalgar Square... Avec La nuit au musée, on peut dans le même temps s'éduquer et s'émerveiller.

«Le complexe de la momie»

Au cinéma, Hector devient Larry (Ben Stiller), père divorcé et inventeur raté à la recherche d'un emploi stable. Le catalogue des expositions s'étoffe: plus de personnages historiques, plus d'animaux, ajout de miniatures. L'aventure se fait plus épique. Enfin, la magie est expliquée par la présence de la tablette d'Ahkmenrah, trouvée en Egypte en 1952. La nuit au musée: Le secret des pharaons, dernier volet de la saga, en salles le 4 février, fait, dans une logique de préquelle, le récit de ses origines, avant de changer de continent et d'investir le British Museum, après le Smithsonian du deuxième épisode.

On reconnaît là ce qui fait une franchise, l'exportation, la transposition d'un concept dans n'importe quel contexte. Il pourrait y avoir «une nuit au musée» dans toutes les capitales ou grandes villes du monde. Mais serait-ce une bonne idée? C'est à Londres en tout cas que reposent les parents d'Ahkmenrah, les seuls à pouvoir réanimer la tablette qui se meurt et menace la vie d'un American Museum of Natural History rajeuni et reconverti en son et lumière, en spectacle cinématographique.

Dans le premier volet, le pharaon Ahkmenrah, qui sort momifié de son sarcophage, arbore un visage étonnamment juvénile. La nuit au musée est la saga du «complexe de la momie» par excellence, en référence au concept élaboré par le critique de cinéma André Bazin. Ce qu'il écrit dans Qu'est-ce que le cinéma? s'applique merveilleusement, et de manière quasi littérale, à ce qui se passe chaque nuit dans l'American Museum of Natural History de New York:

«La religion égyptienne, dirigée tout entière contre la mort, faisait dépendre la survie de la pérennité matérielle. Elle satisfaisait par là à un besoin fondamental de la psychologie humaine: la défense contre le temps. La mort n'est que la victoire du temps. Fixer artificiellement les apparences charnelles de l'être, c'est l'arracher au fleuve de la durée: c'est l'arrimer à la vie.»

La Nuit au musée: Le Secret des pharaons.

La saga opère une belle rencontre entre le monde de l'enfance (animer l'inanimé), la magie originelle du cinéma et ce désir ancestral de figer le temps, alors que la majorité des films muséaux –toutes ces séries B avec «Wax» dans le titre– n'ont exploré que le versant horrifique ou démoniaque de l'animisme (et encore, d'un pseudo-animisme). Il y a toujours une explication rationnelle à la terreur provoquée par les statues de cire: si on les a vues bouger, c'est qu'on a rêvé (le songe du poète dans Le cabinet des figures de cire de Paul Leni), ce n'est pas Jack l'Eventreur qui reprend vie et vient nous égorger, c'est un sculpteur ou un assassin qui a pris son apparence (Terror in the Wax Museum de Georg Fenady, sorti en 1973).

Les germes de la magie de La nuit au musée seraient plutôt à trouver du côté de La Belle et la Bête de Cocteau, avec ses murs animés (ils ont plus que des oreilles, ils ont des mains et des visages), ou de Salonwagen E417, film allemand introuvable de 1939 se déroulant dans un musée des transports. A la nuit tombée, des voitures qui ont échappé à la casse racontent leur passé, évoquent la vie des personnes qu'elles ont transportées –une baronne, un séducteur, des jeunes premiers.

Robin Williams ressuscité

Le casting de la saga de Shawn Levy constitue lui-même un musée à l'intérieur du musée, où l'on trouve, au fil des épisodes, de grands noms de la comédie américaine: l'officieux Frat Pack formé par Ben Stiller et Owen Wilson, des figures de l'Apatoworld comme Paul Rudd, Jonah Hill en gardien de musée zélé, Bill Hader en Général Custer, Hank Azaria en terrifiant Kahmunrah (le frère d'Akmenrah), Rebel Wilson en gardienne du British Museum, Mindy Kaling, la créatrice de la série The Mindy Project, en guide du Smithsonian, et enfin les Anglais Steve Coogan et Ricky Gervais.

Chez les ex-gardiens de nuit qui vivent une deuxième jeunesse grâce à la tablette, on reconnaît Bill Cobbs, Dick Van Dyke (le Bert/M. Dawes Sr de Mary Poppins), dont le personnage n'est autre que le fils de l'explorateur ayant mis la main sur la tablette, et Mickey Rooney, monument du Hollywood classique, qui démarra sa carrière dans les années 30 avec la série des Andy Hardy. Soit le premier personnage évolutif au cinéma, héros d'un Boyhood avant l'heure, avec une filmographie plus importante que celle des Antoine Doinel et Harry Potter (seize films de 1937 à 1958!).

Ben Stiller et Robin Williams dans La Nuit au musée (2007).

Mickey Rooney a quitté ce monde en 2014 et le dernier volet lui rend hommage, tout comme il salue la mémoire de Robin Williams, autre comique d'une génération intermédiaire entre les nouveaux et les anciens, qui incarne le 26e Président des Etats-Unis Theodore Roosevelt, apportant aussi à son personnage un peu de Jumanji. «Teddy» reconnaît n'être qu'une statue de cire, qu'un exemplaire parmi d'autres, qu'un interprète au fond, comme Buzz l'Eclair admettant sa condition de jouet dans la saga Toy Story. Dans le deuxième volet, Teddy et sa bande partagent la même angoisse: comme le cinéma, leur musée se dématérialise. La cire va être remplacée par la projection numérique. Les amis de Larry sont remisés dans les sous-sols du Smithsonian, le plus grand musée du monde.

Aujourd'hui, devant le dernier volet, devant Teddy qui se fige au lever du jour et ressuscite à la tombée de la nuit, c'est d'abord à feu Robin Williams que l'on pense; il ne pouvait y avoir plus belle apparition posthume. «De quoi êtes-vous fait?», demande Teddy à Larry, qui doute de sa valeur d'homme et de père. De quelle étoffe? Le mot s'entendrait alors dans ses différentes acceptions: autant le costume que la stature. En même temps qu'il protège tout ce que l'Histoire a retenu comme important, le gardien de nuit s'édifie, se cultive, trouve sa grandeur en suivant les conseils d'un président américain. Qu'est-ce qu'être grand? La nuit au musée envisage la question de deux manières. En s'intéressant aux géants, en donnant de l'importance aux tout petits.

Des hommes rétrécis

La saga abrite un autre musée à l'intérieur du musée: le cinéma américain. C'est la valeur ajoutée de l'adaptation, les miniatures de la Rome antique et de la Conquête de l'Ouest ne figurant pas dans la BD de Milan Trenc. Dans le premier volet, elles donnent lieu à un affrontement amusant entre le cowboy Jedediah (Owen Wilson) et le centurion Octavius (Steve Coogan). Derrière ces vitrines, on peut voir l'expansionnisme du péplum et du western et une fabuleuse prolongation de Gulliver (la référence au classique de Jonathan Swift est explicite quand Larry est ficelé et chute dans le décor westernien), qui s'était déjà décliné au cinéma dans L'homme qui rétrécit de Jack Arnold (1957) –ou comment un homme devient liliputien après avoir été en contact avec un brouillard radioactif.

Pour Gilbert Durand, philosophe spécialiste de l'Imaginaire, la «gulliverisation» peut être interprétée comme «une inversion de la puissance virile». Dans L'Homme qui rétrécit, Scott Carey fuit le chat de la maison, ce «vagin denté rugissant», pour reprendre la formule du critique Jean-Marie Samocki. Dans un sous-sol qui a l'étendue d'un désert américain, il affronte une mygale et enfonce une grosse aiguille dans son «trou poilu». Le cas n'est pas isolé: symbolique sexuelle et gynophobie sont intimement liées dans la science-fiction hollywoodienne. Le genre prolonge en cela la «tératophobie» des Bestiaires médiévaux, friands de classification savante et fortement influencés par les Evangiles: à l’endroit du vagin, les clercs du Moyen Âge voient un «petit animal vorace et insatiable», «une créature autonome qui peut conduire les hommes à la folie». Dans La nuit au musée, c'est Jedediah qui exprime «sa rage impuissante» (impotent rage en VO): c'est un homme raccourci, plus encore que le Napoléon qui apparaît dans le deuxième volet sous les traits d'Alain Chabat; son Smith and Wesson ne tire pas de coup.

Alain Chabat et Christopher Guest dans La Nuit au musée 2.

Lincoln, Dieu et Darwin

Après le petit homme, le très grand. Poursuivis par les hommes de Kahmunrah, le frère diabolique d'Ahkmenrah, Larry et l'aviatrice Amelia Earhart fuient le Smithsonian de Washington pour trouver refuge dans le Lincoln Memorial. Larry devient à son tour minuscule à côté du plus célèbre président américain. Lincoln quitte son siège et l'inspecte du bout des doigts. C'est lui qui viendra en aide à Larry et à ses amis.

«Abe» est le président le plus monumental et le plus muséal du cinéma américain. Il existe une continuité entre son visage taillé dans le Mont Rushmore dans La mort aux trousses, la fameuse scène de La nuit au musée 2 et le biopic Lincoln. Chez Spielberg, l'homme qui a aboli l'esclavage est un géant de l'Histoire, au sens figuré comme au sens propre. Une scène troublante le montre, lui et deux jeunes télégraphistes, se figer comme des statues, à la manière des fantoches reclus dans le château de L'année dernière à Marienbad. Autre exemple: le Lincoln Memorial est là, par anticipation, lorsque, dans la séquence d'ouverture, Lincoln s'adresse à deux couples de soldats (un noir puis un blanc) et que ces soldats, filmés en plongée, s'adressent à lui, lui demandent combien il mesure, récitent son discours, comme s'ils se recueillaient devant le mythique monument de Washington.

La Nuit au musée 2

Le recueillement devant le Lincoln Memorial est devenu un cliché du cinéma américain, à telle enseigne qu'il est parodié dans un épisode des Simpsons («Lisa va au Sénat») et dans le film de marionnettes satirique Team America. Ce moment solennel est souvent l'occasion de rappeler et d'exalter les valeurs qui fondent la démocratie américaine quand celle-ci est menacée: Jefferson Smith, David désespéré de la corruption des Goliaths de la politique, y trouve la force pour les affronter à nouveau (Mr Smith au Sénat de Frank Capra), le lieu fait partie du parcours touristique de l'extraterrestre Klaatu dans Le jour où la terre s'arrêta de Robert Wise, et la traversée d'un Washington post-apocalyptique, avec un Lincoln de marbre intact, simplement recouvert de lierre, permet à Logan de libérer son peuple du totalitarisme dans le kitchissime L'âge de cristal. Et en parlant de totalitarisme, il faudrait mentionner cette dernière scène qui montre un Lincoln au visage de primate à la fin de La planète des singes par Tim Burton...

Une autre saga, dont on connaît le postulat, mais aussi un autre musée! Alors qu’il tente d’échapper à ses assaillants simiesques, Taylor, le héros de la version originale de La planète des singes, entre dans un musée de figures de cire. Plus tard, on découvrira qu’il s’agit d’humains empaillés. Les tableaux décrivent une vie pastorale primitive. Une femme cueille un fruit dans un arbre. Un homme vient de commettre un meurtre. La tentation est grande d’y voir une illustration de la Genèse biblique et de ses moments-phares, d’autant que ces tableaux ont pour toile de fond une végétation luxuriante. La muséologie joue précisément un rôle dans la propagation d'idées religieuses quant à l'origine de l'Homme. Les colons ont importé du Vieux Monde, de l'Angleterre puritaine, le conflit entre la Bible et Darwin, entre créationnisme (l'homme est une créature de Dieu) et évolutionnisme (l'homme descend du singe, pour le dire vite). Cet antagonisme est au cœur de La Machine à explorer le temps (1895) de H.G. Wells. A la surface, vit la communauté édénique des Eloïs. En bas, les répugnants Morlocks n’ont pas dépassé le stade préhistorique de l’animalité cavernicole.

En 2007, on inaugure le musée de la création de Petersburg, dans le Kentucky. Le lieu est un mélange de Disneyland, du musée Grévin et de Jurassic Park. Des Adam et Eve factices sont enlacés, la moitié du corps immergée dans un bassin d’eau. L’image est chaste. Aucun signe extérieur de sexualité. Ailleurs, un Caïn électronique commet le crime fondateur. Le petit plus créationniste consiste à ajouter des dinosaures qui, selon son directeur Ken Ham, «font un tabac avec les enfants». Noé les aurait accueillis dans son arche au moment du Déluge!

Autre coïncidence, c'est encore au cinéma, dans X-Men 2 de Bryan Singer, qu'on trouve comme l’antithèse de cette muséologie créationniste. Le parti pris est ici résolument darwiniste. La scène se déroule dans un musée d’histoire naturelle. Prompts à faire la démonstration de leur pouvoir, les adolescents mutants provoquent la colère du professeur Xavier, qui «gèle» le temps. Les visiteurs se statufient, au même titre que les hommes préhistoriques qui les entourent. Seuls les mutants arrivent à se mouvoir dans ce décor pétrifié. Une bannière rouge apparaît par deux fois. On y lit les quatre premières lettres du mot anglais «evolution»: le mutant est le dernier maillon de la chaîne. La nuit au musée prendrait lui aussi le parti évolutionniste, si on en juge par le double préhistorique que se coltine Ben Stiller dans le troisième épisode.

Pas la plus monumentale des sagas mais certainement l'une des plus éducatives, des plus ludiques et des plus sous-estimées, La nuit au musée touche aujourd'hui à sa fin. Dans la scène finale du premier volet, Larry manque de se faire licencier...heureusement pour lui, le chaos de la nuit précédente a aussi eu pour effet de faire venir la foule. La réalité a rejoint la fiction: la fréquentation du véritable American Museum of Natural History a augmenté en 2007 de 20% (à peu près 50.000 visiteurs de plus pendant la période des vacances). En retour, il existe un  Night at the MuseumTour mais ça ne vaut pas l'animisme des films, peut-être même pas l'attraction cinématographique en 3D du moment: le film animalier Tiny Giants. Un titre qui résonne bien avec l'esprit de la saga.

Nathan Reneaud
Nathan Reneaud (13 articles)
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