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Syriza: avec l'automne viendra la déception

Eric Le Boucher, mis à jour le 27.01.2015 à 15 h 24

Au mieux, le gouvernement d'Alexis Tsipras pourra revenir de Bruxelles avec 2 milliards, 3 milliards d'euros? En tous cas, pas les 12 milliards nécessaires à l'application de son programme.

Un ouvrier démonte un stand Syriza, à Athènes le 26 janvier 2015. REUTERS/Alkis Konstantinidis

Un ouvrier démonte un stand Syriza, à Athènes le 26 janvier 2015. REUTERS/Alkis Konstantinidis

Pour l'heure, les esprits sont échauffés, en Grèce et en Allemagne. Chaque Grec attend de voir sa situation bientôt s’améliorer conformément aux promesses d’Alexis Tsipras: mon salaire ou ma pension relevés, mon licenciement différé, un emploi trouvé dans la fonction publique et, globalement un mieux général grâce à une forte croissance revenue. Les Allemands s’énervent de voir leurs soupçons confirmés, ils avaient raison d’être sceptiques sur le comportement prodigue des Méditerranéens. La négociation s'annonce donc très délicate.

Quel est le rapport des forces? Pas celui que les populistes, à commencer par la France, imaginent.

Alexis Tsipras est fort d’une victoire électorale incontestable, il a fait une très étrange alliance avec un parti souverainiste qui va le forcer à la radicalisation, ce n’est sûrement pas une bonne nouvelle à commencer pour lui. 

Son point faible est qu’il ne veut pas quitter l’euro, il sait, lui, que ce serait lancer son pays dans une aventure catastrophique. Les Grecs n’ont d’ailleurs pas voté pour une sortie de l’euro. Il doit donc trouver un compromis avec les autres pays européens. Il va falloir qu’il accepte une certaine discipline européenne.

En face de lui, les autres pays membres, Bruxelles, la Banque centrale européenne et le FMI ont un point fort: la Grèce n’est plus capable de faire exploser l’euro, comme elle l’était en 2010. Le pays est très petit, 3% du PIB européen, et l’euro, renforcé par Mario Draghi, n’est plus menacé dans son existence. Voyez comme les bourses européennes ont été indifférentes à la victoire de l’extrême gauche grecque, c’est dire que ce pays ne fait plus peur.

La faiblesse de l’Europe n’est pas économique face à Syriza, au contraire, elle est en position de force, mais là où elle est faible, c’est la politique.

La solidarité des Français envers les Grecs pourrait vite s’effondrer si on leur dit qu’un effacement revient à prendre 600 euros dans la poche de chacun

 

Après cinq ans de politique dite d'«ajustement budgétaire», en clair d’austérité, on assiste à un contre-coup violent, un parti d’extrême gauche dirige un pays européen. C’est un échec grave pour la cause de la rigueur, pour les thèses allemandes. Les rigoristes n’ont pas été capables de vanter les vertus de leur politique, de monter qu’elle a réussi en Irlande et en Espagne et que l’échec grec, qu’il fallait reconnaître, avait d’autres explications.

Elles trouvent leur origine dans le manque de réformes et dans la difficulté de la compétitivité et la «production de richesses» qui ont plombé la croissance plus que prévu et enfermé le pays dans une spirale négative. Il y a eu «trop d'austérité», sans aucun doute d’un point de vue macro-économique «keynésien». Mais cette faute a été fatale parce que les gouvernements n’ont pas su s’attaquer aux défaillances de l’Etat, à la corruption, à la captation des aides européennes, au manque de rentrées fiscales. Autant de maux «structurels» que le gouvernement Tsipras aura, de toutes façons, à affronter.

Dans l’immédiat, sur le champ politique, Syriza donne pour les rigoristes le mauvais exemple à d’autres pays, à commencer par l’Espagne ou la France. Il laisse croire que l’austérité est un mal en soi, que les dettes sont répudiables sans mal et qu’il faut relancer à tout va. Pour les défenseurs de la discipline budgétaire, cet échec grec est lourd de conséquence dans toute la zone euro. 

La négociation va concrètement porter non pas sur une restructuration de la dette (le capital) mais sur un différé des paiements.

Un premier recul de Tsipras est déjà acté: ni la BCE ( qui détient 25 milliards d’obligations grecques) ni le FMI (qui a prêté 24 milliards d’euros) ne veulent entendre parler d’une suppression de tout ou partie de la dette (le fameux hair-cut). Quant à celle du fonds européen de stabilité financière (142 milliards), elle est détenue en réalité par chacun des Etats, dont 43 milliards pour la France et 56 pour l’Allemagne. La solidarité des Français envers les Grecs pourrait vite s’effondrer si on leur dit qu’un effacement revient à prendre 600 euros dans la poche de chacun…

Que la Grèce ait un grand problème avec une dette devenue trop grande qui mériterait un examen à froid, est juste. Mais ce poids ne pourrait être réduit que dans un cadre beaucoup plus large d’une vaste intégration budgétaire de la zone euro (création d’un vrai Trésor européen, d’eurobonds, etc). Nous en sommes très loin.

Bruxelles ne peut pas ne rien donner, mais ne peut pas non plus trop donner

 

Rééchelonner de combien? Les Européens vont plaider qu’ils ont déjà donné des conditions exceptionnelles aux Grecs (taux d’intérêt de 0,8%, échéances très longues). Mais au bout du compte, le nouveau gouvernement pourrait revenir de Bruxelles avec… 2 milliards d’euros? 3 milliards? Un peu plus? Ce sera son cadeau, en quelque sorte. Le chiffre ne comblera pas le besoin de 12 milliards évoqué comme le coût du programme de Syriza.

Ici viendra la déception du «peuple» qui a cru en trop de promesses du raser gratis, déception partielle mais inévitable, sans doute vers cet automne. En outre, les Européens vont exiger en compensation que le gouvernement ne renonce pas aux réformes, qu’il les engage plus fortement au contraire et, certainement qu’il abandonne ses idées d’une élévation générale des salaires et des retraites, des lois sur le licenciement, etc.

Cela étant, Bruxelles est pris entre deux dangers. Trop peu accorder conduira les opinions à s’échauffer, à crier au déni de démocratie. Le peuple grec a voté contre l’austérité, personne n’a intérêt à le forcer au «Grexit», la sortie de l’euro. Mais deuxième danger opposé, «trop» donner serait encourager les anti-austérité ailleurs. Il faut donc accorder assez pour garder le lien avec le gouvernement Tsipras pour le plier au réalisme et lui en laisser faire la pédagogie de la patience devant les Grecs.

Cette subtile politique aboutirait à quelque chose de positif pour l’Europe: moins de rigueur mais une rigueur comprise et acceptée. Est-ce possible?

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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