Economie

EDF: pourquoi Gadonneix peut sauter

Philippe Reclus, mis à jour le 31.08.2009 à 15 h 32

Le président d'EDF est convoqué le 1er septembre par son ministre de tutelle. Pour se voir annoncer la fin de son mandat?

Le rendez-vous ne peut pas laisser indifférent. A moins d'un contre-temps de dernière minute, Pierre Gadonneix, le président d'EDF, est convoqué mardi 1er septembre, chez Jean-Louis Borloo, au ministère de l'Ecologie, de l'Energie et du Développement durable. Voiture propre, éolien, développement durable, bilan de l'emprunt, voire les conséquences de l'affaire d'espionnage informatique présumé de Greenpeace qui a vu EDF mis en examen la semaine dernière. les thèmes de discussion ne manquent pas entre le président d'EDF et son ministre de tutelle.

Mais, à l'occasion de cette rencontre, certains anticipent le fait que Pierre Gadonneix se verra officiellement transmettre par Jean Louis Borloo le message de l'Elysée et de Matignon que son mandat, à la tête de l'entreprise publique, ne sera pas prolongé de deux ans au delà de son échéance naturelle, à savoir le 22 novembre prochain. Et qu'il lui appartient d'organiser, compte tenu des délais statutaires à respecter, la transition en prévision notamment du prochain conseil d'administration d'EDF du 24 septembre.

Si c'est bien ce scénario qui est retenu, il viendra clore une séquence de plusieurs semaines d'agitation provoquée par la polémique lancée début juillet par le président d'EDF sur l'augmentation des tarifs d'électricité -il réclamait une augmentation de 20% au cours des trois prochaines années- et le rebond de cette polémique provoquée par la refonte plus qu'opaque et baroque de ces tarifs. Elles auront eu raison du président en place d'EDF dont l'attitude pour le moins téméraire pourrait alors s'expliquer.

Pour trois raisons au moins.

1) Pierre Gadonneix était déja convaincu que son mandat ne serait pas prolongé. Il  n'avait donc rien à perdre à dire la vérité. Cette vérité revient à constater qu'à partir de 2012, le compte d'exploitation d'EDF sera dans le rouge en France si rien n'est fait pour gonfler les revenus. A situation inchangée, les comptes d'EDF risquent en effet de conduire à ce constat que l'électricien gagne de l'argent à l'étranger -en Grande Bretagne, en Italie et en Allemagne- mais accuse une exploitation déficitaire en France qui représente encore la moitié de son activité.

Ce qui apparaît déja en filigrane dans les comptes du premier semestre 2009. Le plus préoccupant n'est pas ce que l'on croît: même sans le service de la dette et sans tenir compte du poids financier lié aux acquisitions réalisées par EDF ces dernières années, le groupe est en perte opérationnelle.  Le problème d'EDF ne paraît pas tant lié aux investissements et à la croissance à tout va. Il tient d'abord au vieillissement de son parc de centrales en France.

Les coûts de maintenance de l'appareil de production de l'électricien sont rendus d'autant plus lourds que l'entretien de cet outil n'a pas été assuré correctement depuis au moins dix ans. Un peu comme une vieille voiture  qui coûte d'autant plus cher à entretenir qu'on n'a pas changé en temps et en heures les pièces maitresses.  EDF n'a pas tant besoin d'argent pour investir et se développer que pour simplement maintenir en bon état son appareil. S'ajoute encore à cela le problème du financement de la rénovation des infrastructures de distribution d'électricité.

Les besoins sont évalués à une trentaine de milliards d'euros dans les prochaines années. Là encore, les investissements de maintenance et de modernisation en ce domaine ont été différés depuis dix ans. Résultat: le réseau de distribution français est en très mauvais état. Si la violente tempête dans les Landes a mis 85% de ce réseau par terre, ce serait d'abord en raison de cet état de délabrement.

2) En adoptant cette attitude apparemment provocante vis à vis de l'opinion et de l'Etat -suicidaire ont même été jusqu'à dire certains- le président d'EDF peut  avoir cherché à piéger ses successeurs en jouant la politique de la terre brûlée. Objectivement, on peut au contraire se demander s'il ne leur a pas rendu service en posant de facto un débat qui ne pouvait plus attendre quitte à attirer sur lui,sur le départ, toutes les critiques.

3) A partir de ces deux premiers constats, il faut se demander si le président d'EDF, en mettant les pieds dans le plat, ne s'est finalement pas contenté d'agir sur instruction de sa tutelle. Quitte à espérer secrètement un sursis de dernière minute à titre de récompense.

Difficile d'imaginer qu'EDF ait pu multiplier les acquisitions à l'étranger, outre-Manche (avec British Energy) et aux Etats-Unis (Constellations) sans que son actionnaire public en soit complètement informé. Les cris d'orfraie poussés il y a quelques années par un Laurent Fabius à Bercy s'estimant avoir été mis devant le fait accompli par François Roussely à la tête d' EDF qui s'était invité dans le capital d'Edison, le deuxième électricien italien, n'avaient déja pas trompé grand monde. De même, comment imaginer qu' EDF se soit lancé dans l'aventure des EPR sans y avoir été ardemment invité par sa tutelle bien consciente des coûts?  Au même titre que ce même Etat a discrètement tordu le bras de l'électricien pour l'inviter à crédibiliser l'offre des groupes français Areva, Total, GDF-Suez pour construire des EPR à Abu Dhabi?

Il n'est pas sûr en revanche que l'Etat se soit en même temps préoccupé vraiment de savoir comment toutes ces missions et ces interventions seraient financées, préférant repousser à plus tard la question. C'est cette question qui est aujourd'hui clairement posée. D'une certaine manière, elle a commencée à être traitée cet été si l'on considère que derrière la hausse moyenne officielle de 1,9% des tarifs d'EDF, c'est plutôt une revalorisation de 2,3 à 2,5% qui a été discrètement opérée.

L'Etat ne peut pas ne pas être au courant de la situation critique dans laquelle se trouve l'appareil de production d'EDF. Depuis longtemps, les correspondants à Bercy et au ministère de l'industrie sont conscients de la courbe inexorable du résultat d'exploitation. Faute de solution, et tétanisés par les risques de polémique d'un relèvement des tarifs, les gouvernements successifs ont toutefois préféré adopter la politique de l'autruche, choisissant de sortir les chiffres de prix de revient du kilowattheure d'EDF sans tenir compte du coût de rachat de l'énergie provenant des éoliennes ni des coûts programmés des EPR. En euros constants, ces derniers coûtent deux fois plus cher que les dernières tranches des centrales nucléaires classiques.

Que le président d'EDF se voit officiellement confirmer la fin de son mandat ouvrira de facto le bal des prétendants à sa succession. Mais quel que soit le candidat retenu - ils sont déja nombreux depuis cet été à se mobiliser pour récupérer ce poste prestigieux- la vraie question sera de savoir si, une fois en place, tout pourra continuer comme avant dans ce mode de fonctionnement d'un autre âge entre l'Etat et EDF.

Philippe Reclus

Image de Une: Pierre Gadonneix, président d'EDF/REUTERS

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