Faux Paris et autres villes en toc: tromper l'ennemi, l'autre art de la guerre

The Illustrated London News du 6 novembre 1920

The Illustrated London News du 6 novembre 1920

Comment se protéger des bombardements? Donner à l'ennemi une fausse cible est un des moyens utilisés, notamment pendant la Première Guerre mondiale. Mais l'art du faux a continué bien après.

Du vrombissement terrifiant d’un bombardier lourd allemand au bourdonnement plus léger d’un Zeppelin, depuis le début de la Première Guerre mondiale, qui a vu les premières bombes tomber du ciel et frapper des civils loin du front, la menace venue du ciel est devenue une réalité en temps de guerre. Mais l’art de la guerre n’est pas seulement celui de la destruction, il est également celui de la confusion et du subterfuge.

Plaque commémorant un raid de Zeppelins en 1915 à Londres. (photographie Christoph Braun/Wikimedia)

De janvier 1915 jusqu’à la fin de la Première guerre mondiale, les dirigeables allemands ont effectué 51 raids aériens contre la Grande-Bretagne et fait plus de 500 morts. Si ces bombardements sont bien souvent mis en avant par les historiens, les villes belges d’Anvers et de Liège furent également bombardées en 1914, tout comme Paris (même si Paris fut, en plus d’être frappée par des bombes incendiaires, également noyée sous les tracts exigeant la capitulation de la France).

A l’origine, le Kaiser Guillaume II avait interdit les bombardements contre Londres, le Roi et la Reine d’Angleterre étant des parents proches (il était le petit-fils de la reine Victoria), mais après avoir constaté les dégâts psychologiques de ces raids sur la population britannique, le Kaiser se rendit à l’avis de ses généraux, et Londres devint une cible.

«Mieux vaut faire face aux balles que d’être tué chez soi par une bombe. Rejoignez l’armée et mettez un terme aux raids aériens. Dieu sauve le Roi.» | Affiche de 1915 via Library of Congress

Au départ, il est presque impossible de faire quoi que ce soit face à la menace silencieuse des dirigeables, les canons anti-aériens de l’époque n’ayant pas la portée suffisante pour les toucher et les armes embarquées à bord des avions n’ayant que peu d’effet sur ces béhémoths volants.

Il fallait donc agir autrement.

En France comme en Grande-Bretagne, des ingénieurs furent détournés de leurs efforts consacrés à la guerre terrestre, ce qui constituait déjà une victoire pour le haut-commandement allemand, les dégâts causés par les dirigeables étant absolument négligeables. Des instruments comme le miroir acoustique ou les balles traçantes furent ainsi mis au point, mais ce sont sans doute les Français qui produisirent la solution de loin la plus élaborée: un Paris artificiel, devant être construit dans la banlieue nord de Paris.

La ville de Maisons-Laffitte, dans le nord de Paris, fut un point névralgique des efforts entrepris par l’armée française pour protéger Paris des bombardiers allemands, même si trois autres sites entourant la capitale furent envisagés. La ville est située sur un des méandres de la Seine qui ressemble grossièrement à la forme qu’elle a en traversant Paris, à un peu plus de 20 kilomètres au sud. Utilisant des structures en bois et en toile, une équipe d’artiste fut embauchée pour peindre une ville et l’ingénieur Fernand Jacopozzi (spécialiste de l’électricité et fameux pour ses travaux d’éclairage de la Tour Eiffel) fut chargé de rendre le Faux Paris (en français dans le texte) plus attirant pour les bombardiers allemands.

Une carte des faux Paris envisagés à Maisons-Laffitte, Roissy-en-France et Marne la Vallée (via JF Ptak Science Books, qui a bien d'autres images du faux Paris sur son site)

Si seule une partie de la fausse capitale fut réalisée, elle était tout de même pourvue de trains roulant et d’une réplique de l’Arc de Triomphe et des Champs Elysées. Elle était partiellement éclairée (avec des lumières assez tamisées pour laisser croire que les Parisiens avaient baissé leurs rideaux pour protéger la ville), et des secteurs industriels, avec une peinture translucide appliquée sur les toits pour imiter les verrières salies.

Cette ville partiellement reproduite ne fut jamais attaquée et rapidement démontée après la guerre. Les Allemands étaient apparemment en train de développer des plans similaires pour leurs bases industrielles, mais la guerre prit fin avant qu’ils ne soient mis en œuvre.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les raids aériens allemands s’intensifièrent au dessus de la Grande-Bretagne. Presque toutes les nuits, les bombardiers de la Luftwaffe ronronnaient dans le ciel de Londres et si l’armement anti-aérien était bien plus puissant que lors du premier conflit mondial, l’aviation elle aussi avait fait des progrès.

La Bataille d’Angleterre fit rage et provoqua la mort de plus de 90.000 civils. Les autorités britanniques n’avaient pas seulement besoin de protéger leurs capacités militaires. Il fallait également protéger les populations des bombardements allemands. Elles décidèrent donc d’emprunter le plan des Français, de manière délibérée ou sans s’en rendre compte.

Un peu partout au Royaume-Uni, des cibles potentielles furent localisées, qui contenaient pour l’essentiel du matériel militaire, et de faux chars, de faux avions et de fausses usines furent ainsi construits pour tromper les bombardiers allemands. Mais après le raid de Coventry, la mesure fut étendue avec la construction des «Q-sites».

Les Q-sites étaient construits à moins de 6 kilomètres de cibles potentielles et bâtis pour ressembler à des villes soumises au couvre-feu, des lumières étant allumées après le largage des premières bombes.

On estime que près de 900 tonnes de bombes furent larguées en pure perte sur ces villes factices. L’idée d’imposer le couvre-feu à des villes entières a sauvé un nombre incalculable de vies en Grande-Bretagne, car à cette époque, avant que les instruments de navigations perfectionnés actuels n’existent, les pilotes et les équipages de bombardiers devaient localiser visuellement leur cible en se fiant à des points de repère au sol, comme des monument connus.

De fait, certains des pilotes allemands les plus meurtriers furent ceux qui avaient étudié l’histoire anglaise ou avaient passé des vacances en Angleterre avant la guerre, qui connaissaient donc la localisation des principaux sites culturels et les dégâts psychologiques potentiels pouvant être infligés en les bombardant.

Mais les Britanniques ne furent pas les seuls à construire des fausses villes. Après l’attaque contre Pearl Harbor en décembre 1941, de nombreux sites industriels de la côte Ouest des Etats-Unis furent déguisés en sites non-militaires.

L’usine Boeing de Seattle, par exemple, chargée de construire les bombardiers quadrimoteurs B17 Forteresses Volantes, fut ainsi recouverte de 10 hectares de rues, parmi elle la délicieuse «Rue Synthétique». Des acteurs étaient payés pour marcher sur le toit, étendre du linge et effectuer quelques activités typiquement urbaines des années 1930. (On en trouvera des photos par ici.)

Un soldat devant un camion gonflable durant la Seconde guerre mondiale (via Imperial War Museums)

Un char Sherman gonflable durant la Seconde guerre mondiale (via Imperial War Museums)

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés déployèrent également la fameuse «armée fantôme», peu avant le débarquement en France de juin 1944. Cette Armée fantôme (ou plus officiellement, le 23e Quartier-Général des Troupes Spéciales) fut déployée en Angleterre puis en France pour tromper l’ennemi. 

Composée, pour l’essentiel, d’acteurs, d’artistes, de soldats du génie et de publicitaires, elle opéra près des lignes ennemies et déploya des chars gonflables, de faux aérodromes, de faux baraquements et de faux parcs d’artillerie.

Les Allemands et les Soviétiques

Pour être parfaitement complet sur le sujet de la Seconde Guerre mondiale, le général Rommel eut, lui aussi, recours à des subterfuges durant la guerre, en faisant par exemple attacher des débris métalliques à l’arrière de ses camions pour créer des nuages de poussière laissant croire que ses colonnes blindées étaient plus importantes qu’elles ne l’étaient réellement ou en organisant un défilé bidon dans les rues de Tripoli, en faisant repasser plusieurs fois les mêmes blindés pour donner une impression de nombre –une ruse qui échoua.

Quant aux Soviétiques, ils étaient passés maîtres dans l’art de la Maskirovka, celui de la dissimulation et de la duperie, employant des méthodes qui tranchent fortement  avec l’image d’utilisation brutale et aveugle de vagues humaines déferlantes généralement associée à l’armée soviétique de la Seconde Guerre mondiale.

A.B.

Naturellement, pour faire bonne mesure, d’authentiques véhicules circulaient à proximité de ces troupes et véhicules et l’Armée fantôme avait une intense activité radio et imitait également les autres unités alliées en utilisant de faux insignes et de vrais grades pour duper encore davantage les Allemands.

Bien avant cela, au cours de la guerre en Afrique du Nord, les Britanniques employèrent ce genre de tactiques pour tenter de duper le général allemand Rommel, en construisant de fausses gares ferroviaires et colonnes de ravitaillement –donnant naissance aux opérations Bodyguard, Titanic et Glimmer qui, à leur tour, finirent par persuader les Allemands que le débarquement en Normandie était une diversion, ce qui eut pour conséquence que de très nombreuses troupes allemandes restèrent près de sept semaines l’arme au pied loin de la Normandie en attendant un autre débarquement qui ne vint jamais.

Faux parachutistes utilisés le Jour-J, dont des simulateurs de tirs en rafale et des pantins explosifs. (Pajx/Wikimedia)

Au cours de la Guerre du Viet-Nam, qui se déroula du début des années 1960 jusqu’à la chute de Saïgon en 1973, le Viet-Cong utilisa lui aussi des villages artificiels pour protéger ses complexes souterrains et de faux tunnels afin de leurrer les soldats américains ou australiens et leur faire perdre du temps.

Ces faux complexes souterrains pouvaient être incroyablement denses, certains d’entre eux disposant non seulement de bunkers et de dépôts de munitions mais également d’écoles de rééducation politique, des centres de commandement, des hôpitaux et même des théâtres (pour y jouer des pièces visant à éduquer les masses, y n’en point douter).

Les plus élaborés de ces réseaux pouvaient mesurer plusieurs kilomètres de long et devaient être méticuleusement inspectés par les fameux «tunnel rats» des soldats de petite taille équipés de pistolets et de lampes torches.

Si la Première Guerre mondiale fut la première occurrence massive de construction de villes artificielles pour tromper l’ennemi, on a également rapporté l’exemple de Grigori Potemkine, dignitaire russe du XVIIIe siècle qui avait fait bâtir de faux villages pour duper la Grande Catherine.

Après la conquête de la Crimée par la Russie dans les années 1780, la tsarine avait nommé Potemkine gouverneur de la région et lui avait confié la mission de reconstruire les villages dévastés.

Bien que l’histoire pourrait être apocryphe, on a raconté que les hommes de Potemkine avaient bâti des villages de toutes pièces le long de la rivière sur laquelle circulait la barge de Catherine et qu’ils y jouaient le rôle des paysans jusqu’à ce que la tsarine soit passée. Le village était alors démonté et rebâti en aval.

Mais le plus célèbre des Villages Potemkine du monde est sans doute celui de Kijong-dong, en Corée du Nord qui, selon le gouvernement de la Corée du Nord , abrite une ferme collective employant 200 familles et dispose du troisième plus grand mât (pour drapeau) au monde (!).

Kijong-dong, en Corée du Nord, surnommé le « Village Propagande » | Don Sutherland, U.S. Air Force via Wikimedia Commons

Hélas, le reste du monde contredit ces assertions car une observation grâce à des télescopes a permis de constater que le lieu est totalement inhabité et que les bâtiments ne sont rien d’autre que des coquilles en béton avec un système d’éclairage automatique et des champs cultivés alentour pour parfaire l’illusion.

En 2010, on a rapporté que le gouvernement russe avait acheté un grand nombre d’avions et de chars gonflables pour tenter de dissimuler le déploiement de son arsenal.

Quand bien même nous vivons aujourd’hui dans un monde où tout semble sous surveillance, il reste encore au moins deux pays qui croient pouvoir nous tromper par des subterfuges aussi éculés.

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