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Hassan Rohani joue gros, et son ambition ne se résume pas au nucléaire iranien

Fred Kaplan, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 28.01.2015 à 14 h 30

Le président iranien est entré en guerre contre les faucons du régime. Espérons qu’il va l’emporter.

Hassan Rohani à l'assemblée générale de l'ONU le 25 septembre 2014. REUTERS/Mike Segar

Hassan Rohani à l'assemblée générale de l'ONU le 25 septembre 2014. REUTERS/Mike Segar

La presse occidentale ne s’en est guère fait le relais, mais le 4 janvier, le président iranien Hassan Rohani a prononcé un discours d’une audace folle, en demandant une diplomatie plus ouverte et plus pragmatique avec l’Occident, et pas seulement pour ce qui concerne le programme nucléaire iranien –pour lequel il a également demandé de sérieux compromis– mais pour toute une série de questions.

Demander son avis au peuple

Rohani a développé son propos d’une manière si abrupte et a si directement défié les partisans de la ligne dure du régime iranien qu’il ne peut y avoir que deux issues: soit l’adoption officielle de ces idées, qui aurait pour conséquence un renversement spectaculaire de la politique iranienne, soit la fin de sa carrière.

Les pourparlers sur le nucléaire ont été la pierre de touche de son discours, à juste titre. Le futur de l’économie iranienne et son rang dans le monde dépendent de ces pourparlers. En cas de succès, l’Iran accepterait de réduire considérablement son programme nucléaire au point que la perspective de son obtention de la bombe s'éloignerait considérablement –et signifierait également que les nations occidentales accepteraient de lever voire d’abandonner entièrement les sanctions qui, actuellement, plombent l’économie iranienne

Le discours de Rohani est important parce qu’il ne se contente pas d’accepter l’idée d’un tel accord avec enthousiasme: «Nos idéaux ne se résument pas à des centrifugeuses», a-t-il déclaré. Au cours des pourparlers sur le nucléaire, les nations occidentales (ou P5+1: Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie, Chine et Allemagne) ont insisté pour que l’Iran réduise son parc de centrifugeuses, qui permettent d’enrichir l’uranium. Les faucons iraniens –dont font partie les Gardiens de la Révolution, la majorité du Parlement et peut-être le Guide suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei– demandent plus de centrifugeuses.

Rohani semble quant à lui proposer l’inverse. A un moment donné de son discours, il va jusqu’à proposer la mise hors circuit des structures étatiques et de recourir à un référendum.

«Sur un sujet crucial et qui nous affecte tous dans nos vies quotidiennes, dit-il, demandons donc directement son avis au peuple, pour une fois.»

Nos idéaux ne se résument pas à des centrifugeuses

Hassan Rohani

Les six mois qui vont venir seront cruciaux pour le destin du nucléaire iranien ainsi que des ambitions de Rohani.

La proposition –ou la menace– avait quelque chose de théâtral. Selon la constitution iranienne, les deux tiers du parlement doivent donner leur accord pour qu’une question soit présentée au référendum et même une fois le scrutin effectué, le Guide suprême a le pouvoir d’ignorer son résultat s’il ne lui convient pas.

Sortir de l'isolement

Néanmoins, dans ses discours (et ceux qui ont déjà eu affaire à lui disent qu’il en va de même en privé), Rohani a fréquemment fait remarquer que le peuple iranien l’a élu pour que les choses changent –et lors de son discours du 4 janvier, il a clairement joué la carte de la popularité. Le fait qu’il ait délivré son discours lors d’une conférence économique, à laquelle assistaient des centaines d’hommes d’affaires –qui ont beaucoup souffert des sanctions et qui ont applaudi ses sorties les plus audacieuses– a encore enfoncé le clou.

Rohani n’a pas caché qu’il considère l’achèvement des discussions sur le nucléaire et l’abandon des sanctions comme la première étape vers un retour au sein de la communauté internationale.

«Par Dieu, par le Seigneur, a-t-il ainsi conclu, c’est impossible: le pays ne peut espérer une croissance stable s’il est isolé.»

Il a également rejeté l’idée selon laquelle les négociations avec d’autres pays devraient être gouvernées par les passions ou l’idéologie –une vision pourtant clé chez les faucons qui considèrent toujours les Etats-Unis comme le Grand Satan et qui considèrent donc toute discussion diplomatique comme un pacte avec le diable. Bien qu’il ait insisté sur le fait qu’il ne plaidait pas en faveur de «l’abandon de nos idées et de nos principes», il fait remarquer que «dans le monde d’aujourd’hui, les grandes questions internationales sont régies par l’intérêt des Etats; chaque pays recherche son intérêt propre. Menaces, opportunités et intérêts mutuels ou intérêts spécifiques –voilà les bases de la politique étrangère».

Rohani prend, avec ce discours, de très gros risques.

En septembre 2013, quand Rohani avait lancé son ouverture historique sur le nucléaire lors de l’assemblée générale de l’ONU, il avait déclaré que l’Ayatollah Khamenei –dont le titre de Guide suprême est pris au pied de la lettre dans la loi iranienne comme politiquement– lui avait donné toute latitude pour débuter les négociations. Mais personne n’avait confirmé qu’il avait donné à Rohani le pouvoir d’approuver les termes d’un éventuel accord.

Comment se maintenir si les Etats-Unis ne sont plus le Grand Satan?

L’armée et les Gardiens de la révolution, les deux factions les plus puissantes et les plus militantes du régime iranien, se sont clairement opposés à tout recul sur le programme nucléaire de l’Iran, surtout face à une pression de l’Occident.

La position de Khamenei est quant à elle ambiguë. D’un côté, il a constamment réaffirmé que l’Iran n’avait aucune intention de se bâtir un arsenal nucléaire, considérant ces armes comme un affront à l’islam. De l’autre côté, lors du discours où il a évoqué les discussions avec le P5+1, il a également demandé que le parc de centrifugeuses passe de 10.000 à 19.000 –bien au-delà du nombre requis pour une utilisation pacifique du nucléaire.

Mais dans le même temps, Khamenei a parfaitement compris l’ampleur du mécontentement grandissant des hommes d’affaire iraniens, de la classe moyenne et de la jeunesse, très cultivée et qui n’ignore rien du monde extérieur grâce à Internet et à la télévision par satellite. Les sanctions permanentes et l’isolement ne peuvent qu’exacerber les tensions et, sur le long terme, mettre le régime en danger.

Mais tout dépend ce qu’entend Khamenei par le «long terme». Car mettre un terme aux sanctions et à l’isolement pourrait également mettre son régime en danger. Lui et son conseil de mollahs justifient la rigidité du régime et son oppression par les menaces posées par l’Occident, et particulièrement par les Etats-Unis.

Si, soudainement, les présidents iranien et américain commencent à signer des accords (des accords qui ne pourront être ratifiés qu’avec la bénédiction du Guide suprême), comment continuer de se mobiliser contre le Grand Satan? Sur quoi fonder la répression des dissidents? Quelle pourrait être la légitimité du régime? Comme Mikhaïl Gorbatchev l’a appris à ses dépends, la réforme est une idée particulièrement dangereuse pour les gouvernements autocrates –et l’est plus encore pour une théocratie.

Comme les mollahs iraniens, les conservateurs américains craignent bien davantage les effets d’un accord réussi que d’un échec

 

Mais les responsables américains feraient bien de prendre Rohani au sérieux, au moins sur ce point: quand il dit que la politique étrangère d’une nation doit être guidée par ses intérêts, car nous avons un besoin aussi profond qu’urgent d’empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire. Nous disposons également d’un intérêt, sur le long terme, à voir l’Iran devenir une puissance régionale moins isolée et plus pragmatique –ce qu’un accord sur le nucléaire pourrait faciliter.

Car malgré les protestations des néo-conservateurs, l’accord provisoire conclu lors des discussions du P5+1 en novembre 2013 constitue un excellent accord: en échange de la levée du gel de certains de ses avoirs, l’Iran a coupé une partie de son programme, mis le reste à l’arrêt et permis aux inspecteurs de visiter librement les installations. L’extension de sept mois de l’accord, fin 2014, est clairement préférable à une rupture.

Mais les six prochains mois (l’extension expire le 1er juillet) seront cruciaux tant pour les discussions sur le nucléaire que pour les ambitions de Rohani et les dirigeants du nouveau Congrès républicain devraient réfréner leur tentation habituelle à tout faire foirer et ignorer les lobbyistes qui pressent et plaident pour la reconduite et même l’aggravation des sanctions; car comme les mollahs iraniens, les conservateurs américains craignent bien davantage les effets d’un accord réussi que d’un échec.

Le succès est loin d’être acquis; il y a de très nombreuses questions délicates à régler. Mais nous sommes sur le point d’atteindre un compromis historique et il serait tragique de ne pas tout faire pour l’atteindre.

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
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