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La vraie-fausse histoire du «film d’Hitchcock sur les camps de concentration»

Alfred Hitchcock, en 1955. Via Wikimédia Commons.

Alfred Hitchcock, en 1955. Via Wikimédia Commons.

Qui a tourné ces six bobines? Quel fut le rôle du réalisateur britannique?

Depuis un an, et avec insistance à l’approche de la commémoration des 70 ans de la libération d’Auschwitz ce 27 janvier 2015, circule une vraie-fausse histoire à propos d’un «film d’Hitchcock sur les camps», qui s’intitulerait Night Will Fall. Il existe bien un documentaire de ce titre, mais il s’agit d’une réalisation de 2014 signée André Singer et consacrée à (une partie de) l’histoire d’un autre film, connu sous le titre Memory of the Camps.

Ce film est issu d’une réalisation commandée en 1945 par le Supreme Headquarters Allied Expeditionary Force (SHAEF, le commandement des Forces alliées installé à Londres), à partir de documents tournés par les armées alliées lors de l’ouverture des camps de concentration et d’extermination.

La conception de ce projet fut confiée à Sidney Bernstein, chef de la section «cinéma» de la Division d’action psychologique du SHAEF. Il devait utiliser du matériel tourné par les armées britanniques, américaines et soviétiques. L’objectif de départ était d’en faire trois versions, une destinée aux Allemands en Allemagne, une aux Allemands prisonniers et la troisième aux autres publics. Selon une formule de Bernstein, il s’agissait de «secouer et d’humilier» l’ensemble des Allemands et de montrer qu’eux tous –et pas seulement les SS ou les nazis– étaient responsables de crimes contre l’humanité.

Ce film de six bobines fut bien réalisé, mais il ne fut jamais projeté, les nouvelles priorités de la Guerre froide naissante menant à minimiser la culpabilisation du peuple allemand et à interrompre la collaboration entre Anglo-Américains et Soviétiques.

Invisible et inconnu jusqu'en 1985

En 1952, cinq bobines étaient transférées du British War Office à l’Imperial War Museum de Londres, accompagnées d’un commentaire tapuscrit.

La sixième bobine, qui contenait les images tournées par les opérateurs soviétiques, a disparu. Le Musée donna alors à ce dépôt le titre Memory of the Camps. Il resta invisible et inconnu jusqu’à ce qu’en 1985, il soit acquis par le programme Frontline de la BBC, qui fit enregistrer le commentaire par l’acteur Trevor Howard et diffusa le film le 7 mai 1985. Il devenait alors une des «archives visuelles de la Shoah», quoique dans un sens un peu particulier.  

Les armées anglo-américaines n’ont en effet libéré aucun camp d’extermination, notion par ailleurs inconnue à l’époque: les six camps spécifiquement destinés à l’extermination de masse, principalement des juifs, mais aussi des tziganes et des homosexuels (Auschwitz, Treblinka, Maidanek, Sobibor, Belzec, Chelmno) étaient tous situés à l’Est, dans la zone d’action de l’Armée rouge. Les images qui figurent dans Memory of the Camps, notamment celles de la libération du camp de Bergen-Belsen par l’armée britannique, ne montrent donc pas un lieu réel de la Shoah.

Mais ces images, qui toutes avaient été montrées et remontrées à l’époque, au sein de montages différents, sont incontestablement un des lieux de construction de l’imaginaire de la Shoah, c’est-à-dire de la manière dont celle-ci est présente, pour nous, aujourd’hui.

Exemplairement, le bulldozer de Bergen-Belsen poussant des monceaux de cadavres décharnés en est devenu une «icône», alors que l’engin est conduit par un soldat britannique poussant dans des fosses communes des déportés morts du typhus –c’est-à-dire effectivement des victimes de la terreur nazie, mais de manière un peu moins directe que ce que ces images en sont venues à symboliser plutôt qu’à représenter.

Memory of the Camps

Quant au rôle d’Alfred Hitchcock dans cette affaire, il existe bien, même s’il est minime.

Bernstein, alors aussi directeur de la chaîne de cinémas Granada (et plus tard fondateur de la chaîne de télévision du même nom) était un ami du réalisateur. Celui-ci avait quitté Los Angeles, où il terminait Lifeboat, pour une visite en Grande-Bretagne aux multiples motifs, personnels, professionnels et aussi politiques: Hitchcock voulait faire quelque chose de plus directement lié à la résistance aux nazis et tournera d’ailleurs en Grande-Bretagne deux courts métrages avec des comédiens français (Bon voyage et Aventure malgache), évocations de la Résistance qui, manquant d’unanimisme simpliste, ne seront jamais distribués en France ni ailleurs –le même grief vaudra à Lifeboat, sorti en 1944, un échec cinglant à sa sortie aux Etats-Unis.

A Londres, fin 1944, Hitchcock voit beaucoup son ami Bernstein, avec lequel il envisage depuis plusieurs années de créer sa propre compagnie de production, au grand dam de l’employeur de Hitch, le producteur américain David O. Selznick.

Travaillant sur le projet de ce qui deviendra Memory of the Camp, Bernstein consulte le cinéaste. Celui-ci lui aurait donné plusieurs conseils de montage très intéressants, en particulier en termes d’écriture cinématographique.

Craignant que le public ne croie pas à la véracité des images atroces ramenées par les opérateurs lors de l’ouverture des camps, Hitchcock (qui apparaîtra au générique comme «Treatment Advisor») recommanda d’utiliser les plans les plus longs possibles, d’établir une continuité sensible entre les images des corps et leur environnement. Cette idée d’une «continuité du monde»[1] où l’horreur s’inscrit, continuité attestée par les images de cinéma, est symbolique d’approches modernes telles qu’elles se développeront dans l’immédiat après-guerre, notamment avec le néo-réalisme italien, et alors même que Hitchcock lui-même en démontrera l’ambiguïté avec le film en faux plan unique La Corde, réalisé en 1948.

Image du générique de Memory of the Camps.

Manipulation et confusion

Quarante ans après, apparition de Memory of the Camps. Puis, 70 ans après, apparition de The Night Fall. La diffusion en festivals du film d’André Singer, qui retrace en partie cette trajectoire, a suscité, non sans manipulation, la confusion quant au rôle effectivement joué par l’auteur de L’Ombre d’un doute.

Au même moment, aujourd’hui, sont présentées une partie au moins des images qui constituaient la «sixième bobine», celle des archives des Soviétiques, qui sont les seuls ayant filmé les camps d’extermination. Elles figurent dans l’exposition «Filmer la guerre: les Soviétiques face à la Shoah (1941-1946)» au Mémorial de la Shoah à Paris.

Par ailleurs, si Hollywood est loin d’avoir totalement ignoré le phénomène concentrationnaire, pendant la guerre et immédiatement après[2] –Orson Welles réalisant dès 1946 la première grande fiction montrant des images des camps, Le Criminel–, il existe bien un «film invisible» signé d’un grand nom de Hollywood sur le sujet. Mais il ne s’agit pas d’Alfred Hitchcock.

Il s’agit de Jerry Lewis et de son Jour où le clown a pleuré, enfoui sous les blocages légaux et financiers depuis plus de 40 ans.

1 — On reconnaît l’idée de la «robe sans couture du réel» chère à André Bazin. Retourner à l'article

2 — Lire à ce sujet l’article de Bill Krohn «Hollywood et la Shoah» dans l’ouvrage collectif Le cinéma et la Shoah que j'ai dirigé aux éditions Cahiers du cinéma en 2007. Dans le même livre, l’article de Jean-Louis Comolli «Fatal rendez-vous» explicite les stratégies de mise en scène de Memory of the Camps. Retourner à l'article

 

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