France

Face à la terreur, une «pédagogie» impuissante?

Pierre-Emmanuel Guigo et Philippe Moreau-Chevrolet, mis à jour le 01.02.2015 à 12 h 17

Le défi de nos responsables politiques est de vaincre la propagande islamiste sans diaboliser des outils de communication comme Internet ou les jeux vidéo.

Un hommage aux victimes des attentats de Toulouse et Montauban en 2012 et de Paris et Montrouge en 2015. REUTERS/Yves Herman.

Un hommage aux victimes des attentats de Toulouse et Montauban en 2012 et de Paris et Montrouge en 2015. REUTERS/Yves Herman.

Opposer la «pédagogie» à la propagande. C'est ce que tentent de faire les responsables français depuis les attaques des 7 et 9 janvier 2015, qui ont mobilisé tout un pays et déclenché une solidarité internationale, symbolisée par le hashtag #JeSuisCharlie.

Cette dynamique a été déclinée par François Hollande sous trois formes: la mise en avant de l'éducation comme réponse au terrorisme; la répétition que la crise avait révélé la «compétence» des socialistes au pouvoir; la nécessité de «maintenir l'esprit du 11 janvier», date de la manifestation historique qui a réuni 3,7 millions de Français, quatre jours après les attaques.

Cette dynamique s'inscrit dans un discours plus large sur l'«unité nationale» et la lutte contre un ennemi, qui est présenté tantôt comme un ennemi intérieur –il faut lutter contre les «réseaux djihadistes» présents sur notre territoire– et tantôt comme un ennemi extérieur –il faut combattre al-Qaida et «l'Etat islamique».

Un vocable commun regroupe ces deux objectifs: celui de «guerre». La France est en «guerre». Lancée à droite par Nicolas Sarkozy, reprise à gauche par Manuel Valls et François Hollande, l'expression fait consensus –un consensus qui n'est pas totalement assumé, mais qui est bien réel. Si l'on résume le discours actuel, la France est un pays «mobilisé», qui mène une «guerre» contre les terroristes, chez lui et ailleurs, en priorité via l'armée, la police et l'éducation. On est face à un «Front républicain» d'un nouveau genre. D'où, trait remarquable, le FN est également absent. La vraie question est: à qui cette campagne de mobilisation s'adresse-t-elle? Et surtout : peut-elle faire reculer le terrorisme «intérieur»?

Les premières enquêtes des instituts de sondage montrent, tout d'abord, que «l'esprit du 11 janvier» n'a pas réuni l'ensemble des Français dans la rue. Comme l'écrit Jean-Daniel Lévy, de l'institut Harris Interactive:

«On retrouve une surreprésentation de personnes âgées de 50 ans et plus (notamment 29% des 50-64 ans) soit, en quelque sorte, une population que l'on pourrait qualifier de soixante-huitarde. Socialement, on identifie, en proportion, plus de cadres et de professions libérales que d'ouvriers (27% contre 20%), ce qui se remarque également lorsque l'on porte le regard sur le niveau du diplôme (32% des personnes les plus diplômées). Enfin, politiquement, la structure est illustrative de cette frange de la population manifestante. Elle est très nettement de gauche. Ceux, à l'inverse, affirmant n'avoir pas eu l'intention de manifester se caractérisent essentiellement à travers un critère: la proximité politique. 36% des Français proches du Front national, 43% des électeurs de Marine Le Pen en 2012, 28% des sympathisants UMP se retrouvent dans cette frange de la population.»

«C'est donc, conclut-il, une population plutôt aisée, insérée et de gauche qui est descendue le week-end dernier et une autre, à droite –voire à l'extrême-droite– qui, volontairement, n'a pas adopté la même attitude.»

Vague conspirationniste

Si #JeSuisCharlie n'a pas réuni l'ensemble du spectre politique, et en particulier dans les milieux populaires, la communication officielle est-elle de nature à dissuader de futurs terroristes? On peut s'interroger. Car la communication qui «répond» à la communication «de guerre» du gouvernement n'est pas située sur le même registre. Ni sur la forme, si sur le fond.

Comme après le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, une vague conspirationniste suit les attentats du 7 janvier 2015. Elle se produit beaucoup plus rapidement en France, parce que le cadre culturel est déjà là et les relais d'opinion déjà installés, précisément depuis les attentats du 11 septembre. Ils ont eu le temps de se consolider, jusqu'à constituer un courant intellectuel à part entière, avec ses codes et son public.

Un détail, en l'occurrence des rétroviseurs de la voiture des frères Kouachi, est utilisé pour jeter le doute sur le récit «officiel» des événements. Ce «pied dans la porte» intellectuel permet ensuite d'introduire les hypothèses les plus invraisemblables. En utilisant, sur la forme, des codes inspirés des codes journalistiques: l'infographie, le documentaire vidéo. Pour crédibiliser la démarche. Ou inspirés des films d'anticipation, comme l'agrandissement photographique. Pour solliciter l'imaginaire, dans ce mélange de faits détournés et de fiction pure qui caractérise le conspirationnisme. Le point commun de toutes ces techniques est d'utiliser les réseaux sociaux et de cibler en priorité un public jeune.

C'est leur grand point commun avec les vidéos de propagande diffusées par Daesh. Au terrorisme «low cost» qui prend un crédit chez Cofidis, achète sa voiture sur Le Bon Coin et fait du troc pour se procurer des armes, correspond une communication virale et immédiate, reprenant les codes des jeux vidéo et destinée à un public adolescent.

Registre classique, moyens nouveaux

Si les moyens techniques utilisés sont nouveaux, le registre est des plus classiques. Le philosophe Laurent Gervereau définissait ainsi les trois effets visés par la propagande: terroriser, manipuler et convaincre. Daesh ne fait pas exception à cette règle.

La violence est clairement affichée et relayée. Les scènes d'exécution sont omniprésentes et présentent une gradation dans le «spectaculaire», réhabilitant la décapitation à la hache, la crucifixion, l'exécution de masse devant des tombes creusées par les victimes ou le saut depuis le haut d'un immeuble. Le plus effrayant est que tout est conçu, dans ces scènes, en fonction du spectateur.

Les vidéos soulignent la «légitimité» des actions de Daesh et mettent en valeur la «cruauté» supposée de l'adversaire. Elles projettent le spectateur dans une dynamique de victoire. Le nom d'«Etat islamique» est, en soi, une arme de communication qui «projette» ses soutiens dans un avenir fantasmé. De ce point de vue, les scènes de défilés en armes et les parades sur des véhicules, dans des sites conquis ou dans des lieux symboliques, ne sont guère éloignées des scènes tournées par Leni Riefenstahl à Nuremberg en 1935, dans Le Triomphe de la volonté.

En 2015, la mise en scène suit les codes du jeu vidéo: rythme soutenu, couleurs sombres, multiplication des angles de vue, usage de ralentis, alternances de scènes esthétisantes et de scènes de guerre, escalade visuelle... Des codes qui rappellent ceux de succès populaires comme, par exemple, le jeu de guerre Call of Duty –qui a été le produit culturel le plus vendu en France en 2011.

Les terroristes sont «héroïsés» par le biais de gros plans, qui personnalisent et favorisent l'identification avec le spectateur. La figure du combattant en treillis, la barbe au vent et le regard au lointain, constitue une sorte de Che Guevara islamiste. Une figure qui ne peut qu'être mobilisatrice pour un public adolescent. On ajoute à cela le drapeau noir de Daesh et l'omniprésence de la kalachnikov, l'arme du pauvre.

Diaboliser Internet et les jeux vidéo est une tentation à laquelle il faudra résister. Il faudra, en revanche, battre les terroristes dans cette «guerre de communication», qui sera déterminante pour notre avenir.

Dans ses buts, cette propagande terroriste n'est pas très loin de celle des anarchistes de la fin du XIXe siècle. Elle vise à polariser la société en deux camps prêts à s'affronter, mettant le chaos dans notre société. D'un côté, ceux qu'elle souhaite terroriser et ainsi paralyser et (ou) radicaliser. De l'autre, une population cible, qu'elle entend séduire et mobiliser contre la première catégorie.

A la fin du XIXe siècle, l'unité nationale a permis de contenir cette déstabilisation, même si des réactions sécuritaires l'ont émaillé de lois liberticides. A notre société de résister aussi fortement. Le tout nouveau site «Stop Djihadisme» lancé par le gouvernement, avec une esthetique moderne et un ton direct, inspiré des méthodes américaines, est un premier pas dans la bonne direction."

Pierre-Emmanuel Guigo
Pierre-Emmanuel Guigo (1 article)
Agrégé d'histoire, enseignant en communication politique à Sciences-Po
Philippe Moreau-Chevrolet
Philippe Moreau-Chevrolet (4 articles)
Communicant et président de MCBG Conseil.
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