Partager cet article

Comment les chiottes d’Internet ont perdu leur administrateur historique

Photo de profil de Christopher Poole sur Twitter

Photo de profil de Christopher Poole sur Twitter

Cet administrateur, Christopher Poole, avait quitté 4Chan en janvier 2015. On apprend aujourd'hui qu'il part travailler pour Google.

Chris Poole –alias moot–, créateur de 4chan, travaille désormais pour Google. Pour Google+, plus précisément: le poussif réseau social qui n'a jamais réussi à atteindre sa cible. Une nouvelle surprenante et qui mérite bien que l'on republie ce portrait du jeune homme, daté de janvier 2015, époque où il quittait 4Chan.

Moot, Christopher Poole à l’état civil, n’a que 25 ou 26 ans. Premier signe de sa singularité, sur sa fiche Wikipédia en anglais, sa date de naissance est «circa 1988». Circa ou pas, on peut sans difficulté le qualifier de jeune. Et pourtant, il est déjà un patriarche d’Internet. Son nom évoque une époque quasi révolue faite de lolcats, de lulz et de chasse à l’homme.  

L’histoire commence en 2003, Christopher Poole a 15 ans. C’est l’été. Deux paramètres qui expliquent son degré d’ennui. Il a peu d’amis, il passe ses journées dans sa chambre à New-York à jouer aux jeux vidéo et boire deux litres de coca quotidiens (il a un problème d’obésité). Cet été-là donc, il se prend de passion pour les mangas. En trainant sur l’Internet japonais, il découvre des forums, dont un certain 2chan dont il trouve le concept très cool. C’est un «image board», un forum où on partage anonymement des images. Comme l’équivalent n’existe pas aux Etats-Unis, il décide d’en créer un. Là, on se dit ok, le mec est un petit génie de l’informatique. Mais même pas tant que cela. Le site 2chan qu’il veut copier a mis son code source en accès libre. Il se contente de le traduire du japonais à l’anglais grâce à des outils en ligne, et demande à sa mère l’autorisation d’utiliser sa carte de crédit pour lancer son petit forum. Ce sera la section/b/ de 4chan. Il l’envoie à 20 amis. 11 ans plus tard, pour vous donner une idée de l’ampleur du phénomène:

  • 42.176.061.890 pages vues,
  • 1.771.091.423 posts
  • 1.071.189.182 visiteurs
  • 620.125.147 pages vues par mois
  • 21.128.887 pages vues par jour  
  • 20.360.487 visiteurs par mois
  • 1.223.807 visiteurs par jour 
  • 2.838 Terabytes par mois
  • 105 Volontaires
  • 63 Boards
  • 1 Administrateur (lui)

Pourquoi un tel succès?

Résumer 4chan est une mission délicate. Disons que c’est l’endroit d’Internet qui a été le plus créatif, où s’est épanouie une webculture que les publicitaires tentent toujours d’imiter. Les channers, les internautes qui postent sur 4chan, ont créé des délires qui se sont propagés à travers le monde. Le plus connu, ce sont les lolcats.

Mais on leur doit aussi pédobear, un mignon ours dont ils avaient fait le symbole de la pédophilie.

Une partie de l’esprit 4chan repose sur la provocation, la jouissance de transgresser les interdits et les tabous, que ce soit la pédophilie, le porno trash, la Shoah, tout est bon à plaisanterie du moment qu’il y a dans le viseur une valeur sacralisée par la société. Ils dynamitent les symboles et le spectacle médiatique, c’est pourquoi la chercheuse danah boyd (comme moot, elle ne souhaite pas de majuscule à son nom) les qualifie de «hackers de l’attention»

Ce parti pris explique que 4chan soit considéré comme les chiottes de l’Internet, capable du pire et du meilleur. Ainsi, en 2010, les channers montent l’opération Bébé Lano. Lano est une marque norvégienne de savon pour enfants qui, chaque année, organise un concours pour choisir sa nouvelle égérie. Les parents envoient des photos de leur gamin et on élit le plus mignon. Normalement, le gagnant ressemble à ça:

C’était l’un des enfants en compétition. Mais les channers s’en mêlent et font gagner Mikael, un enfant handicapé. Lano est coïncé, l’entreprise ne peut pas se permettre de discriminer ce gamin. Il sera donc leur égérie. Ce sont les moments où les channers font preuve d’une forme de génie, quand ils piègent le système à son propre jeu.

Il y aussi eu le rickrolling qui consistait à envoyer un lien à un ami, il cliquait dessus en toute innocence et se retrouvait bloqué sur le clip d’une chanson de 1987, Never Gonna Give You Up. Impossible de faire stop, de fermer la fenêtre, il fallait éteindre son ordi pour s’en sortir. On estime que plus de dix millions de personnes ont été rickrollées. L’auteur de la chanson, Rick Astley, est (re)devenu une star grâce à eux.

 

Les channers, n’étant mus par aucune préoccupation morale, pouvaient aussi bien accomplir de «bonnes actions» (punir un gamin qui avait torturé son chat Dusty, aider la police à arrêter un pédophile) que simplement pourrir la vie de quelqu’un qu’ils trouvaient ridicule. Ils se livraient alors à une chasse à l’homme, récupérant toutes les informations possibles sur la personne et poussant le harcèlement très loin dans l’intolérable. Comme dans l'affaire Jessi Slaughter.

C’est aussi sur 4chan que sont apparus les Anonymous. A l’époque, leur projet politique était de faire chier la scientologie. La seule valeur que cette communauté aux contours flous semble défendre est la liberté. L’Eglise de la scientologie était devenue leur cible parce qu’elle avait censuré une vidéo gênante de Tom Cruise en plein délire. De même, dès que YouTube supprimait une vidéo, ils lançaient des porndays qui consistaient à mettre des vidéos pornos sur YouTube avec des mots clés comme Disney.

Pourquoi cette culture du détournement perpétuel est-elle apparue précisément sur le site d’un inconnu comme Christopher Poole?

Moot lui-même l’explique par la combinaison de plusieurs facteurs propres au fonctionnement du site. D’abord, un anonymat total. Il est convaincu que c’est cette condition qui a permis de laisser libre cours à la créativité des participants. Mais bien sûr, cela donne également lieu à des débordements: 

«J’ai reçu beaucoup de mails de gens qui me remerciaient de leur donner un espace pour décompresser, un endroit pour dire ce qu’ils ne peuvent pas dire dans la vie réelle avec leurs amis et leurs collègues de travail –des choses qu’ils savent mal mais qu’ils veulent tout de même dire. Est-ce que c’est bien? Non, bien sûr. Les gens disent des choses dégoûtantes, insupportables. Mais ce n’est pas parce qu’on les héberge qu’on les cautionne. Ce que je cautionne c’est qu’il y ait un site comme celui-là pour ça.»

Ensuite, aucune archive sur le site. L’intégralité du contenu est effacée toutes les 24h, les posts qui survivent sont donc automatiquement les meilleurs, ceux qui ont été repostés, commentés par les channers. C’est un des rares sites qui n’a pas de mémoire, une particularité qui le sauve aussi de poursuites judiciaires. On y trouve par exemple beaucoup de liens de téléchargement illégal mais le temps que les ayants-droits réagissent, l’objet du litige a déjà disparu.  

Un empire non rentable

Depuis sa chambre d’ado, moot a donc construit un empire et une culture. Mais il va le payer cher.

D’abord, très vite, il s’avère que s’occuper de 4chan et faire ses devoirs sont deux activités difficilement compatibles. Résultat, il sort du lycée avec des notes qu’il qualifie de catastrophiques. Il arrive quand même à entrer à l’université de Richmond, en Virginie, mais n’y passe que quelques semestres, toute sa vie étant phagocytée par le site. En prime, comme il a commencé 4chan en étant mineur et qu’il avait peur que ses parents soient choqués par le contenu porno, il ne parle à personne de son activité en ligne. Il mène donc une double vie, ou ce que 4chan lui laisse vaguement comme temps pour vivre. Finalement, en 2008, le Wall Street Journal révèle son nom. Après cinq années de solitude schizophrénique, il sort de l’ombre et on découvre un gentil type en pleine galère.

Son plus gros souci, c’est l’argent. Non seulement 4chan lui bouffe tout son temps mais en prime, ça lui coûte cher. En 2009, il annonce qu’il a 20.000 dollars de dettes, dus aux coûts de fonctionnement du site. Alors que tous les médias reprennent les créations de 4chan, c’est moot qui y va de sa poche. «4chan n’existerait pas sans eBay» explique-t-il, il y a acheté les serveurs en occase.   

Une éthique peu rémunératrice 

Comment a-t-il réussi à ne pas devenir millionnaire?

C’est un peu triste à dire, mais la vie de moot est une succession d’échecs. D’abord parce qu’il a une éthique dont il ne déroge pas, même quand il est criblé de dettes. Et autant dire qu’à l’heure du web 2.0 c’était assez rare, voire carrément exceptionnel.

Moot a toujours été très clair, alors qu’en 2008, le Time l’appelait the Master of Memes (les memes étant les phénomènes culturels), il a systématiquement refusé de s’approprier le contenu créé sur 4chan. Il se contente de tenir la boutique pour que les internautes aient un espace de liberté totale. 

Evidemment, d’autres n’ont pas eu ces scrupules. Ainsi le site I can has cheezburger, lancé en 2007, a repris tous les lolcats et continue de pomper joyeusement les créations de 4chan (avec Fail blog, et Know your meme). Cette entreprise vaut maintenant plusieurs millions de dollars.

Selon la même logique, moot n’a jamais revendu 4chan. Il affirme qu’il n’était pas contre mais à la condition que l’esprit du site soit respecté. Or l’anonymat, sur Internet, ça ne vaut rien. Ce qu’on monétise ce sont les données personnelles des internautes (coucou Zuckerberg). La démarche de moot allait donc par essence à l’opposé de la logique économique. Il a tout de même signé un bon deal avec une régie pub mais finalement il a trouvé que les publicités en question étaient trop intrusives, qu’elles dérangeaient les channers et il a abandonné. Et comme les annonceurs de prestige, ceux qui payent bien, n’ont aucune envie de voir leurs encarts pubs à côté d’une image de porno trash, il ne reste sur 4chan que des pubs low-cost qui permettent juste de payer les frais de fonctionnement de la machine.

Ensuite, on aurait pu imaginer que le créateur de 4chan serait débauché par d’autres boîtes. Il a effectivement été engagé par une entreprise de Boston mais au bout de quelques semaines, les patrons se sont rendus compte qu’ils ne savaient pas à quoi l’employer. Il a été viré, jamais payé et il est retourné vivre chez sa mère. Il a également été contacté par Hollywood, pour écrire un livre, ça ne s’est jamais fait, pour apparaître dans la série Entourage, ça ne s’est jamais fait.  

Sa situation est paradoxale et assez inédite. En 2009, il est élu Personnalité de l’année par les internautes du magazine Time (grâce aux votes des channers qui ont décidé de lui offrir ce cadeau)

C’est pourtant la même année qu’il déclare avec un brin de mélancolie «Théoriquement, je devrais être capable de trouver une sorte de boulot».

Théoriquement oui. Concrètement, moot n’y arrive pas. Il n’est pas programmeur. Il n’invente pas de service comme Google qu’il pourrait revendre. Il a juste soudé une communauté de plusieurs millions d’individus.

Finalement, en 2011, n’arrivant pas à se faire embaucher ailleurs, ni à rentabiliser 4chan, il décide de monter une nouvelle entreprise et trouve même des investisseurs. Il lance Canvas, un site qui permet de créer facilement des montages photos. Une sorte de 4chan propre. Il passe les quatre années suivantes à gérer 4chan qui est régulièrement attaqué (on ne devient pas les chiottes du web sans se faire des ennemis) et à développer Canvas. En gros, il n’a plus de vie. En 2014, il est obligé de se rendre à l’évidence: Canvas est un échec. Il ferme boutique.

Il a monté un autre projet, une appli mobile, DrawQuest, qui rencontre un certain succès mais là encore, il doit abandonner faute de rentabilité économique.

Le divorce

Les channers ne sont pas une communauté homogène, mais une de ses caractéristiques reste de brûler ses icônes. Il était donc logique que l’histoire d’amour entre moot et eux tourne mal.

Au départ, il y a le gamergate. Plongeons ensemble dans l’univers nébuleux des joueurs de jeux vidéos. Depuis longtemps, les gamers accusent l’industrie du jeu vidéo et les journalistes en charge de ce secteur d’une collusion allant à l’encontre de l’éthique. Au commencement était donc Zoé Quinn, une développeuse de jeux. Le 16 août 2014, son ex petit ami publie sur son blog des accusations voilées mais assez claires: elle aurait couché avec des professionnels du milieu, journalistes inclus, pour avoir de la pub pour son jeu. 4chan a évidemment un «board», un forum, dédié aux jeux vidéo. Les channers outrés s’emparent donc du sujet et discutent des meilleurs moyens de… et bien de ruiner la vie de Zoé Quinn. On assiste alors à un mélange de tout dans un vaste bordel incompréhensible. Les partisans de Zoé Quinn criant à la misogynie, un mal qui ravage les jeux vidéos depuis longtemps, ses adversaires hurlant qu’elle est en train de se faire passer pour une pauvre femme victime pour qu’on oublie qu’elle a couché pour avoir des articles. Déontologie VERSUS misogynie. Chaque groupe sort des dossiers pour discréditer l’adversaire.

Si on doit en tirer une conclusion intermédiaire c’est que le milieu du jeu vidéo a l’air bien pourri, entre collusion et sexisme ordinaires.

Il se trouve que l’un des journalistes avec lesquels Zoé Quinn aurait fricoté travaille pour le site Gawker. Or, entre Gawker et 4chan, ça fait longtemps que c'est la guerre, Gawker s’étant à plusieurs reprises au cours des dernières années prononcé pour une censure de 4chan.

Cette fois, les channers ne loupent pas leur cible. Au terme de cette guerre, Gawker perd pas mal d’annonceurs importants, de fric et revoit son organigramme.

moot et la merde

Les channers sont devenus incontrôlables. Que fait moot dans ce bordel? Il se retrouve comme un con. D’un côté, il semble qu’il ait reçu pas mal de menaces des partisans de Zoé Quinn et de mouvements féministes. En outre, il trouve que les channers vont trop loin dans le harcèlement. Il décide donc de supprimer tous les posts évoquant le gamergate et de bannir les plus enragés. Je vous le dis tout de go: c’était une idée de merde. 

Sa propre communauté se retourne contre lui. L’encyclopedia dramatica (le wikipédia des channers) en parle comme du dernier clou dans le cercueil de l’intégrité de moot.

Comme si ça ne suffisait pas à ses emmerdes, circule une rumeur selon laquelle sa nouvelle copine bosse chez… Gawker. Et que des patrons de Gawker auraient promis de lui filer de l’argent pour son prochain projet. (L’hypothèse des channers étant: «du fric en échange de la censure de 4chan».)

Il est devenu l’homme à abattre et sa propre communauté balance pas mal de dossiers personnels sur lui.  

Il aggrave encore son cas aux yeux des channers pendant le fappening, en termes compréhensibles: ce moment de septembre où des photos de stars à poils sont sorties de nulle part et de partout. Le premier endroit où elles ont été postées était bien sûr 4chan. Les avocats des stars en question menacent moot de poursuites, il décide de supprimer tous les posts incriminés. Si le gamergate avait laissé certains channers totalement indifférents, cette nouvelle censure commence à poser des questions. Moot serait-il en train de vouloir nettoyer 4chan, ce qui, concrètement, revient à le tuer? Dégoûtés, nombre de channers quittent le site et partent sur un autre, nommé 8chan.

Quand Christopher Poole annonce son départ de 4chan le 21 janvier dernier, la nouvelle n’est donc pas complètement une surprise. 

La situation l’avait dépassé et on voyait mal ce qu’il pouvait faire d’autre. Mais huit mois auparavant, il écrivait déjà sur son blog que l’échec de Canvas l’avait forcé à s’interroger sur son avenir:

«Qu’est-ce que j’aurais envie de dire à mon moi plus jeune à propos de la vie que j’ai menée? Je n’ai pas de grande réponse, mais je sais que ce qui m'intéresserait ne serait pas de parler de richesse ou de possessions matérielles –ce que je trouve incroyablement libérateur. Je veux juste être à l’aise et heureux. Pour cela, je prévois de passer le futur proche à apprendre à me connaître. J’espère passer plus de temps loin de mon ordinateur, à faire des choses que j’apprécie vraiment comme du vélo ou de la cuisine, en apprendre de nouvelles, comme la danse ou le jardinage. (…) Je veux me mettre dans des situations qui sortent de ma zone de confort. Je veux passer du temps avec des gens différents de moi, apprendre d’eux et construire des relations fortes. (…)

J’espère que quand je reviendrai de ce congé sabbatique, j’aurai une idée claire de comment aller de l’avant. Tout est possible, en particulier des choses qui n’ont pas de lien avec mon univers habituel –le Web.

Chaque jour, je me rends compte qu’il y a des problèmes importants qui ne peuvent pas être réglés avec un OS. Je ne suis pas capable de les résoudre maintenant, mais c’est précisément le bon moment pour acquérir de nouvelles compétences et en apprendre plus sur le monde que je ne connais pas vraiment. Ou alors je deviendrai simplement un pilote, un travailleur bénévole ou un guide de randonnée –qui sait. C’est ce qui m’excite le plus: je ne sais pas vraiment ce que je cherche, mais j’ai tellement hâte de le trouver.» 

Je ne sais pas s’il existe une morale à cette histoire. Que l’évolution du web des dernières années est incompatible avec certaines valeurs? Que quand on crée un monstre, le risque c’est qu’il vous dévore? Même si 4chan va continuer d’exister avec un nouvel admin, la «démission» de moot est un énième signe du changement d’Internet, ce que certains appellent l’âge adulte. C’est un peu triste, un peu chiant mais inéluctable.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte