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«Friends»: 20 ans après, Chandler Bing n'est vraiment plus cool du tout

Chandler (interprété par Matthew Perry) dans «Friends»

Chandler (interprété par Matthew Perry) dans «Friends»

En 1994, il pouvait passer pour le sarcastique de la bande. Aujourd'hui, on voit un homophobe et un tocard misogyne.

J’ai adoré Friends pendant sa diffusion de 1994 à 2004, mais lorsque son arrivée sur Netflix  le 1er janvier 2015 [aux Etats-Unis, NDLE] m’a permis de le revoir, je me suis préparée psychologiquement à essuyer une grande déception. Je savais que du haut de notre modernité, la mode et la technologie de la série paraîtraient parfois dépassées (le «marathon de vidéodisque» de Ross, dans la saison 3!) Je me doutais que certains ressorts narratifs sentiraient aussi un peu le moisi: la relation de Ross avec une étudiante, par exemple, et Monica dans un costume de grosse. Mais en tant que fan de la première heure, c’était surtout Joey qui m’inquiétait.

Le «truc» de Joey était sa personnalité de séducteur impénitent. Dans l’épisode pilote, il compare les femmes à de la glace et enjoint un Ross déprimé à «prendre une cuillère». Est-ce que ce genre de machisme séducteur fonctionnerait en 2015? Le cliché du Don Juan concupiscent me paraissait si démodé, si peu drôle, si douloureusement CBS[1]. Mais au fil de la série, les autres qualités de Joey n’ont pas tardé à me sauter aux yeux: sa chaleur, son insouciance confiante et sa passion pour la confiture. Joey est génial!

D’accord, il aime les belles femmes, mais dans un certain sens son ouverture d’esprit et sa niaiserie –et la performance de Matt LeBlanc– le rendent toujours aussi agréable à regarder.

Savez-vous qui ne l’est pas en revanche? Chandler Bing.

C’est vrai: de tous les aspects de Friends qui semblent prisonniers du passé, l’obsolescence la plus insupportable est celle de Chandler Bing.

S’il pouvait passer autrefois pour le sarcastique décontracté de la bande, le rigolo de service, aux yeux d’un spectateur de 2015 pourvu d’une connaissance même extrêmement floue des discussions sur le genre d'aujourd'hui, il est celui qui fait le plus grincer des dents.

Chandler, identifié dès la saison 1 comme dégageant une sorte de «qualité» homo, fait montre d’une incessante paranoïa à l’idée d’être perçu comme manquant de virilité. Les étreintes le font paniquer, tout comme le fait que Joey mette un coussin rose sur son canapé («Si tu laisses passer ça, tu vas te retrouver assis à une table avec les doigts qui trempent dans un bol!»).

Rétrospectivement, toute l’approche des questions LGBTQ de la série est atroce, défaut ostensiblement illustré par le montage vidéo exhaustif Homophobic Friends


La façon dont Chandler traite son père gay, une drag-queen de Vegas interprétée par Kathleen Turner, est particulièrement choquante, et il n’est pas certain que la série en soit consciente. On peut comprendre que Chandler se souvienne avoir eu honte quand il était enfant, mais il en veut vraiment à son père aimant et impliqué, dont il se moque, et ce jusqu’à son propre mariage (auquel il commence par ne même pas l’inviter!) Même une réplique comme «Salut papa» devient méchamment sarcastique. 


Monica finit par le convaincre d’accepter une réconciliation sans enthousiasme, ce que la série présente comme une conclusion d’une chaleur acceptable. Mais sa gêne permanente paraît aujourd’hui extrêmement déplacée pour un supposé trentenaire new-yorkais branché—sans parler d’un type bien, tout simplement.


En ce qui concerne la gent féminine, Chandler s’avère tout aussi rétrograde que Joey mais son désir s’accompagne d’un désespoir amer sous-jacent que je trouve aujourd’hui non seulement très désagréable, mais même potentiellement menaçant.

Avec les femmes, Chandler est présenté comme un loser qui s’insupporte lui-même jusqu’à ce qu’il finisse par ferrer Monica à la fin de la saison 4: la première fois qu’il a touché des seins, il avait 19 ans, par exemple. Et puis c’est lui qui suggère de décider «qui a le plus joli derrière» dans l’épisode sur l’excursion au ski de la saison 3. C’est encore lui qui choisit un colocataire parce que sa sœur est star du porno.

Et c’est toujours lui qui sort pendant des années avec Janice, une femme qu’il déteste ouvertement. Certes Janice est repoussante, mais quelqu’un d’équilibré n’a pas de problème pour éviter les relations avec des gens repoussants. 


C’est de la faute de Chandler s’il la suit épisode après épisode, se moquant d’elle alors même qu’il est trop faible pour garder ses distances (à un moment il s’enfuit au Yémen pour lui échapper).

Si un de mes amis se comportait comme ça, je serais tenté de lui en coller une. Après tout, si nous avons appris une chose ces dernières années, c’est que les nerds ne sont pas nécessairement charmants et aimables; ils peuvent aussi être des tocards misogynes, voire pire.

Peut-être qu’en 2015 Chandler ferait une thérapie et lirait du Roxane Gay. Il pourrait grandir, accepter son côté féminin, s’excuser auprès de son père et devenir un adulte bien dans sa peau et sûr de lui. Peut-être même deviendrait-il un ami que le doux Joey, gentillet et loyal, aurait avantage à garder.

Mais quand on regarde le Chandler des années 1990 et du début des années 2000, on ne peut que se demander: franchement, peut-on imaginer un plus sale type?

1 — CBS est la chaîne des Feux de l'amour ou des Experts, NDLE Retourner à l'article

 

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