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Le phénomène Syriza peut-il engloutir le PS français?

Eric Dupin, mis à jour le 26.01.2015 à 10 h 26

Le Parti socialiste français n'a pas la même histoire que ses équivalents grec ou espagnol. Notre pays n'a pas non plus subi aussi sévèrement les effets de la crise.

Athènes, le 25 janvier 2015. REUTERS/Marko Djurica

Athènes, le 25 janvier 2015. REUTERS/Marko Djurica

Le paysage de la gauche européenne devient méconnaissable à une vitesse impressionnante. Le PASOK («mouvement socialiste panhellénique»), parti grec membre de l’Internationale socialiste à laquelle appartient le PS français, parvenu au pouvoir quelques années après le retour de la démocratie dans ce pays en 1974, vient d’être ramené au rang de formation marginale avec moins de 5% des suffrages exprimés aux élections législatives du 25 janvier.

Ce parti emblématique de la gauche européenne, qui a gouverné de longues années la Grèce, obtenait plus de 40% des suffrages jusqu’il y a seulement dix ans. Le voici supplanté par une formation de la «gauche radicale», Syriza, qui ne recueillait encore que 4,6% des voix aux législatives de 2009!

En Espagne aussi, de spectaculaires tremblements de terre électoraux menacent le socialisme traditionnel. Un sondage a fait sensation, en novembre 2014, en plaçant Podemos, la formation issue du mouvement des Indignés, devant le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol), lui aussi membre du Parti socialiste européen auquel appartient notre PS national. Le PSOE est un ancien et puissant parti qui a gouverné l’Espagne pendant plus de treize ans après le retour de la démocratie dans cette contrée.

Les socialistes espagnols avaient l’habitude de tutoyer la barre des 40% des voix lors des scrutins électoraux. Ils sont désormais crédités de la moitié de ce potentiel électoral, sévèrement concurrencés par le surgissement de Podemos, dont l’influence est apparemment d’un ordre analogue.

La faiblesse du PS français

Le PS français est-il menacé d’un sort comparable? Le parti fondé en 1905, et tôt dominé par l’autorité de Jean Jaurès, affaibli par la scission communiste de 1920, est certes historiquement très fragile. Electoralement, il n’a jamais dominé de façon incontestable et durable une gauche française dont la diversité idéologique fait à la fois le charme et la faiblesse.

Ce n’est que dans les dernières décennies, à partir du renouveau des années 1970, que le PS s’est imposé comme le parti dominant d’une gauche éternellement travaillée par l’irréductible opposition entre des «pragmatiques» héritiers de la tradition girondine puis radicale et des «révolutionnaires» successeurs du combat jacobin puis communiste. En ses belles années, le parti dirigé par François Mitterrand savait pourtant rassembler en son sein, non sans de sérieuses turbulences, certaines sensibilités proches de ces références antagonistes.

Cette époque est bien révolue. Le PS est aujourd’hui profondément dévitalisé, à la fois idéologiquement et sociologiquement. Son discours entre trop brutalement en contradiction avec sa pratique au pouvoir pour convaincre. Sa rupture, de plus en plus franche, avec des classes populaires, certes fragmentées, lui interdit d’accomplir sa mission historique. Il ne survit que grâce à un vaste réseau d’élus locaux, souvent de qualité, toutefois promis à un redoutable rétrécissement dans avenir très proche.

Grand remplacement à gauche?

Ces bouleversements de la gauche en Europe du sud et les fragilités du PS hexagonal autorisent bien des rêves. La «gauche de la gauche» –selon une expression un brin tautologique qui suggère, non sans raison, que la gauche n’est plus dans la gauche– se prend à parier sur un «sorpasso» salvateur. Elle parviendrait alors, trahisons programmatiques du PS et crise approfondie aidant, à «dépasser» électoralement ces «traîtres» de la social-démocratie.

Le meeting de soutien à Syriza qui s’est tenu, lundi 19 février au gymnase Japy à Paris, a pu incarner cette ambition en dépit de l’ambiguïté stratégique pesant sur ses participants. Tous les dirigeants de cette mouvance s’y sont retrouvés, du trotskiste NPA à Cécile Duflot (EELV) en passant par Jean-Luc Mélenchon (PG) et Pierre Laurent (PCF).

Mais c’est bien l’ancien candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle de 2012 qui théorise le mieux cette stratégie. Profondément atteint par l’insuccès de cette coalition aux dernières élections européennes, attentif aux mutations de la gauche sud-européenne, «Méluche» mise désormais ouvertement sur «l’ère du peuple».

L’ancien militant trotskiste, membre du PS pendant plus de trente ans, créateur d’un nouveau parti porté par l’original message de « l’éco-socialisme », avoue maintenant sa lassitude de la forme partidaire. Il l'a confié sur iTélé, reprenant la phrase sur son compte Twitter:

Austérité et rigueur

L’imitation stratégique des novations qui revitalisent la gauche sud-européenne est-elle, pour autant, pertinente? Plusieurs raisons de fond peuvent inciter au scepticisme. La première est que la France n’a pas connu les terribles épreuves subies par les peuples grec et espagnol.

Notre cher et vieux pays souffre assurément, et cela depuis plusieurs décennies, d’une «rigueur» qui parvient admirablement à provoquer le mécontentement populaire sans pour autant assainir les comptes publics. Mais les sacrifices imposés aux populations d’ici n’ont, reconnaissons-le, rien à avoir avec les terribles épreuves subies par des Grecs et des Espagnols condamnés à la paupérisation absolue et à un chômage d’un niveau encore inconnu pour le moment.

Le ministre autocariste (dans les textes) Emmanuel Macron n’est certes pas un allié très fiable des classes populaires. Mais le « social-libéralisme» à la sauce hollandaise reste tout de même bien en-deça des purges austéritaires éprouvées en Espagne et, plus encore, en Grèce.

Soulèvement sociétal

Cette différence de traitement, dont nous ne saurions nous plaindre, explique en partie pourquoi la société française n’a pas réagi à la crise de 2008 comme les pays précités. Les phénomènes Syriza et Podemos seraient incompréhensibles sans les soulèvements populaires suscités par les politiques d’attaques directes contre les acquis sociaux menées dans ces pays.

On se souvient des manifestations violentes, à Athènes comme dans d’autres villes grecques, contre des réductions de salaires ou de pensions menaçant directement foyers et familles. Ces rébellions ont été efficacement réprimées, mais Syriza en est devenue la traduction politique ultérieure.

En Espagne, le mouvement des Indignados a rencontré un immense succès populaire, se traduisant par d’admirables et concrètes initiatives de solidarités locales, avant de s’essouffler. Mais Podemos a su, là encore, lui donner une traduction politique et électorale quelques temps plus tard.

Il n’en est pas vraiment de même en France. Plusieurs mouvements, associatifs ou syndicaux, ont certes tenté, ces dernières années, d’incarner la résistance populaire à la crise et aux politiques qui l’accompagnent. Ils n’ont jamais atteint le seuil de crédibilité nécessaire pour mettre en danger les pouvoirs établis.

Inventivité politique

Parallèlement, force est de constater que la «gauche radicale» française n’a pas su s’ouvrir sur les mutations en cours. Podemos est une variété de parti de type nouveau, même si le charisme de son principal dirigeant ne le prémunit pas contre les risques d’autoritarisme personnel.

La genèse de Syriza est plus classique, avec le lot de scissions qui caractérisent habituellement l’extrême gauche, mais son leader, Alexis Tsipras, sait apparemment faire preuve d’une souplesse et d’une intelligence des situations qui semble quelque peu manquer à Jean-Luc Mélenchon.

Le prochain homme fort de la Grèce ne va sans doute pas se muer en sage social-démocrate, comme l’espèrent ceux qui n’ont que l’opportunisme comme boussole, mais il saura, à raison, négocier les compromis nécessaires. Ce pragmatisme radical, seule manière de répliquer efficacement au désordre établi, fait encore défaut en France.

Pour autant, et fort heureusement, la messe n’est pas dite, et l’histoire française bien assurément pas écrite d’avance. Notre pays est coutumier de soubresauts révolutionnaires, assez rares mais plutôt violents. Leurs conséquences à terme n’ont, au demeurant, pas été toujours heureuses. Raison de plus, peut-être, pour espérer des révolutions citoyennes raisonnées et produites par une vraie maturation.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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