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Et si on arrêtait d'infantiliser les footballeurs?

Jérémy Collado, mis à jour le 02.02.2015 à 7 h 08

Punitions, interdiction de sortir en boîte, mises au vert: le monde du football infantilise bien souvent les joueurs, qui parfois commencent très tôt leur carrière et n'ont pas le temps de grandir. Pour quel résultat?

Lionel Messi lors de la Coupe du monde 2014.  REUTERS/Sergio Perez.

Lionel Messi lors de la Coupe du monde 2014. REUTERS/Sergio Perez.

Pour Guy Roux, cueillir ses joueurs au petit matin à la sortie d'une boîte de nuit n'a jamais été très difficile. Il faut dire qu'à Auxerre, où il fut entraîneur pendant près de quarante ans, il n'y avait qu'une seule «discothèque», comme on dit sur les bords de l'Yonne. Cyril Jeunechamp, Bernard Diomède ou Steve Marlet n'avaient donc pas d'autre choix que de se coucher tôt car, comme tous les bons pères de famille, Guy Roux veillait au grain. «En termes de rigueur, on ne peut pas faire mieux», se souvenait en 2012 Steve Marlet, qui fut sous ses ordres entre 1996 et 2000. «Guy Roux était le papa et le maître d'école à la fois.»

Si bien qu'aujourd'hui encore, malgré un palmarès impressionnant pour un si petit club et des statistiques records (890 matchs en D1, 100 matchs de Coupe d'Europe, quatre coupes de France et un titre de champion), c'est surtout l'image du coach paternaliste à l'ancienne qu'on retiendra de cet entraîneur qui a marqué l'histoire du foot français. Les déclarations façon patriarche ont entretenu le mythe du père protecteur, prompt à recadrer et surveiller ses gosses, à la manière d'un Lino Ventura du ballon rond. C'est à ce prix qu'on acquiert la réputation «d'éleveur de champions».


Quand Djibril Cissé quitte Auxerre en 2004, il a moins de 25 ans. Dix ans plus tard, les deux hommes sont reconnaissants l'un envers l'autre: «Djibril, c'est un autre de mes fils», déclare Guy Roux avec bienveillance. Le fils lui répond benoîtement sur Facebook: «Ma mère ne voulait pas me laisser partir. Il a su trouver les mots pour la convaincre. Guy Roux, mon papa. Merci.» Le tout agrémenté d'un joli smiley.

Si la figure de Guy Roux reste particulière, le football d'aujourd'hui est rempli d'anecdotes comme celles-ci. Courants dans le milieu amateur, où les bénévoles de la mairie servent souvent de soupapes sociales, ces discours «infantilisants» vis-à-vis des joueurs ont conquis le milieu professionnel. Les discours des entraîneurs qui motivent leurs équipes aux cris de «Tire mon grand» ou «Allez bonhomme» ne sont plus confinés aux équipes de jeunes ou aux centres de formation, mais s'entendent aussi dans les équipes pros. Une vague de «déresponsabilisation» semble avoir pris le pouvoir dans le milieu du foot.

«J'ai beaucoup d'enfants, de grands enfants»

L'épisode récent de la «punition» de deux joueurs du PSG, Ezequiel Lavezzi et Edinson Cavani, vient le démontrer avec force aux plus sceptiques. Coupables d'avoir prolongé leurs vacances d'hiver et séché la rentrée de leur club au Maroc, les deux hommes ont fait la une des journaux pendant plusieurs semaines. Ce fut même le feuilleton de la reprise, feuilleton qui s'est conclu par la rentrée en jeu des deux Sud-Américains le dimanche 18 janvier face à Évian au Parc des Princes (victoire 4-2, et but de Cavani au passage) et par des sanctions financières et sportives.

Si au départ, c'est ce terme de «sanction» qui est retenu, très vite les mots vont changer. Dans la presse, on évoque les «bannis», puis surtout les «punis». Laurent Blanc lui même, après la victoire de son équipe face à Évian, revient sur la «punition» de ses deux joueurs, qui lui permet d'asseoir son «autorité» sur le groupe. Le discours se veut celui d'un patron, qui rappelle les droits et les devoirs de chacun, mais s'apparente finalement plus à un sermon de bon père de famille.

Ce que tend à prouver l'interview du coach parisien sur BeIn Sports, où il évoque la figure très «paternelle» de Sir Alex Ferguson, son entraîneur à Manxchester United, et l'«esprit de famille» qui y régnait. Et lui alors, Laurent Blanc, est-il aujourd'hui un «père de famille» au PSG, lui demande le journaliste? «J'ai beaucoup d'enfants, de grands enfants, sourit Blanc, mais cela s'est construit avec le temps

Des enfants qui ont tout de même, pour Cavani et Lavezzi, respectivement 27 et 29 ans... Les deux hommes ont d'ailleurs signé un contrat avec l'entreprise qui les emploie: le PSG. Ils perçoivent donc un salaire (ils doivent même cotiser), dont une part a été retenue pour «faute professionnelle». Rien à voir avec des enfants en réalité, sauf dans la gestion humaine et sportive de Laurent Blanc, qui voit dans leur comportement une «bêtise»: «Il faut qu'ils assument leur bêtise, ils sont conscients qu'ils en ont fait une, déjà». «Le Président» sait aussi parfois se transformer en «Professeur», voir en maître d'école, donc.

«Les joueurs sont totalement pris en charge, tout le temps»

Dans un milieu où les stars le deviennent de plus en plus jeunes, ce qui passe pour du professionnalisme est en réalité une véritable infantilisation des joueurs. Très tôt, l'entourage et le staff gèrent le quotidien, des sorties nocturnes aux repas, en passant par l'hygiène de vie. «Le milieu du football professionnel est un milieu bien particulier. Il faut comprendre que les joueurs sont totalement pris en charge, tout le temps: ils ont des emplois du temps à suivre, on leur dit quoi manger, leurs repas sont préparés, quand se coucher, un programme établi… Il peut être difficile de s'affirmer dans un cadre où l'on n'a que peu la parole», expliquait l'an dernier Sophie Huguet, psychologue du sport à l'Académie Royale Mohammed VI de football (Maroc), qui mettait en avant la difficulté de ne pas faire n'importe quoi pendant les quelques heures de liberté qui sont accordés à ces jeunes: «Avec une telle prise en charge, certains joueurs ont du mal à gérer les sollicitations. D'où l'importance pour eux d'avoir un environnement sain, d'être capable de prendre du recul. Car quand ils sortent de leur cocon, ils peuvent se retrouver perdus.»

Sans parler du rôle des agents, dont certains peu scrupuleux profitent de cette faiblesse et de l'incompréhension totale des joueurs pour les transactions qui sont menées en leur nom, comme l'avait mis en avant la commission d'enquête parlementaire sur les transferts en 2007.

À force de les considérer comme des gamins, les footballeurs finissent par le devenir. Ou peut être n'ont-ils jamais cessé de l'être? Car attention, il ne s'agit pas de contester que certains joueurs sont de vrais gamins. Gary Neville, ex-joueur de Manchester United, s'est un jour moqué de David Luiz en affirmant que le défenseur brésilien jouait «comme si son cerveau était contrôlé par un enfant de 10 ans à la Playstation». Le même David Luiz avait en effet transformé tout un étage de son appartement londonien en véritable salle de gaming. Zlatan Ibrahimovic, 33 ans, crie comme un ado en jouant en réseau à Call of Duty sur XBox avec son coéquipier Thiago Motta, 32 ans. Quant à Thiago Silva, 30 ans, il se baladait récemment en Ferrari miniature dans son appartement géant. Faut-il rappeler les frasques de Mario Balotelli, dont la salle de bain a pris feu après un accident de pétards?

Mais est-ce une raison pour prétendre diriger toutes les sphères d'une vie humaine, jusqu'à la plus intime? Pendant la dernière Coupe du Monde à Rio, la présence ou non des femmes des joueurs avait une nouvelle fois suscité le débat, entre les sélections qui les acceptaient et celles qui refusaient leur entrée dans les chambres. «Chez les entraîneurs, il y a deux écoles», expliquait alors Lucio Bizzini, psychologue et ancien international suisse. «Ceux qui privilégient le rapport de confiance –chacun fait ce qu’il veut, pourvu qu’il donne le meilleur pendant le match. Et ceux qui veulent entretenir un état d’esprit commando, où tout se fait en collectivité, entre mecs, à huis clos, pendant la préparation et le tournoi.»

Philippe Liotard, enseignant-chercheur en anthropologie du corps et du sport à l’Université Lyon 1, avançait alors une autre explication: «Certains entraîneurs préfèrent que les femmes restent dans le même hôtel que les joueurs, parce qu’au moins, comme ça, tout le monde est à sa place. Personne ne sort en ville, personne ne prend de risque.» Ou comment garder le contrôle sur des enfants irresponsables qui pourraient se mettre en danger inutilement...

Les «enfants terribles» du football français

Certaines expressions laissent également songeurs. Ainsi Nicolas Anelka, Samir Nasri ou Yann M'Vila sont régulièrement considérés comme les «enfants terribles» du foot français, Le premier, débarqué au Real Madrid à l'âge de 20 ans, fut l'un des plus talentueux de sa génération, mais aussi le plus «turbulent», pour reprendre le vocabulaire fréquemment utilisé. De provocations mal comprises en crises mal gérées par son entourage, l'attaquant français s'est marginalisé, ne parvenant jamais à s'intégrer dans le vestiaire madrilène.

Le cas M'Vila, lui, est encore plus emblématique de cette «infantilisation» perverse. Tout est allé très vite pour l'ancien joueur de Rennes, qui évolue aujourd'hui en Italie: crack à 20 ans, promu futur taulier des Bleus pour les quinze prochaines années, jeune papa... La pression était trop forte pour celui qu'on qualifie volontiers de «bad boy»: «Peut-être que je l'ai été. Peut-être aussi que ce sont des conneries de journalistes français, je ne sais pas», concédait-il l'an dernier du bout des lèvres. Avant un match avec l'équipe de France espoirs au Havre, en 2012, il fait le mur avec quelques copains (dont Antoine Griezmann ) et prend la route faire la fête à Paris, à deux heures de la côte normande. Rattrapé par des photos postées sur Facebook, il sera suspendu par la FFF de toute sélection en équipe nationale pendant 19 mois. Un bon moyen pour la Fédération d'asseoir son autorité pour pas cher. Et une sanction sportive très lourde qui ne prendra fin qu'en juin 2014. En ces temps d'exemplarité ostentatoire, on ne tolère pas une soirée entre potes, même quand on a 21 ans...

Récemment, c'est Hatem Ben Arfa qui s'est vu comparé à un enfant à l'occasion de sa tentative mouvementée de transfert à Nice. Venu pour s'expliquer sur le plateau du Canal Football Club le 18 janvier, il laisse entendre qu'il pourrait arrêter sa carrière s'il ne pouvait pas revenir sur les terrains avant la fin de la saison. «Si tu arrêtes, on va venir te mettre des fessées», rigole alors Pierre Ménès, pourtant d'accord avec le joueur pour dénoncer le zèle absurde de la Fifa, qui a rendu un avis négatif sur la régularité du transfert. Comme si Hatem Ben Arfa, régulièrement cité comme l'un des «enfants terribles» du foot français, n'avait jamais grandi depuis qu'on l'a découvert dans le célèbre documentaire À la Clairefontaine, réalisé par Bruno Sevaistre, qui avait suivi pendant trois ans la formation de la fameuse «génération 87».


 

Sur les plateaux de télévision, cette infantilisation extrême avait fait florès lors du psychodrame de Knysna, pendant la Coupe du monde 2010. Chacun avait glosé sur la responsabilité de ces «enfants gâtés» qui refusèrent de descendre du bus pour l'entraînement. Même Dominique Sopo, président de SOS Racisme, plus connu pour son combat antiraciste que pour sa connaissance du football, reprit l'expression à son compte dans une tribune à Libération, voyant dans la grève le «symbole d’une équipe qui n’a manifestement aucun plaisir à jouer, [et] fait éclater au grand jour la réalité d’enfants gâtés gorgés d’orgueil et pensant manifestement n’avoir aucune responsabilité envers un pays dont ils portent le maillot». Tout en pointant en même temps «un conflit avec la Fédération française de football, dont l’infantilisation des joueurs renvoie à un paternalisme hors d’époque»...

Sans parler d'Alain Finkielkraut, qui pensait alors qu'«à la différence des autres équipes nationales, [les Bleus] refusent, en sales gosses boudeurs et trop riches, d’incarner leur nation»: «On a voulu confier l’équipe de France à des voyous opulents et pour certains inintelligents, il faudra maintenant sélectionner des gentlemen», concluait le philosophe dans le JDD.

Qu'est-ce qui se cache derrière ces expressions? D'abord, une incompréhension totale face au foot français tel qu'il existe aujourd'hui. Dans un système où les gamins sont parfois arrachés à leurs familles dès leur plus jeune âge, les entraîneurs, dirigeants ou conseillers peuvent vite devenir des pères de substitution. Et les coéquipiers des frères: Divock Origi a ainsi décrit son coéquipier Salomon Kalou comme son «grand frère». Un rôle de grand frère qui revient souvent dans la bouche des joueurs pour expliquer leurs parcours, l'importance qu'ont eue les anciens dans leur intégration dans un vestiaire. Se trouver un «parrain», par exemple, est important: «Je pense que ce qui a manqué à Gourcuff, c’est d’avoir une personne proche de lui. Pour lui donner un coup de main, le gérer un peu», regrettait ainsi le Milanais Gennaro Gattuso à propos du passage au club de Yoann Gourcuff.

Des joueurs qu'on ne prépare pas à la vraie vie

Derrière ces expressions infantilisantes se cache aussi un mépris de classe pour des jeunes joueurs qui viennent de milieux populaires et qui n'ont pas forcément appris les codes de conduite des adultes responsables de bonne famille. Les «enfants» décrits par les entraîneurs sont le miroir inversé de ceux qui dirigent les instances nationales, où la sagesse prime. Les joueurs ont grandi trop vite, accédant à des salaires mirobolants sans y être forcément préparés psychologiquement, quand les jeunes de leur âge doivent se contenter d'un Smic. De quoi faire tourner des têtes.

Les témoignages d'anciens joueurs de haut niveau, dans d'autres sports, donnent des clés de compréhension du phénomène de «vulnérabilité» créé par cette situation. Le rygbyman Raphaël Poulain, ancien espoir du Stade Français, a arrêté sa carrière à 28 ans, en 2008, et est aujourd'hui comédien. Il a raconté à Rue89 la chute, après sa retraite: «Je n’étais pas préparé à la "vraie" vie.»

Il ne faut pas oublier que cette infantilisation sert d'abord et surtout les entraîneurs, présidents et dirigeants. C'est la raison pour laquelle certains clubs recrutent de plus en plus tôt, avec les risques que cela comporte, comme l'a récemment expérimenté le Barça avec sa condamnation par le Tribunal arbitral du sport.

Comme l'a démontré l'enquête de Stade 2 sur le «mercato des enfants», avoir une emprise sur les joueurs dès leur plus jeune âge peut s'avérer efficace pour mieux disposer de joueurs «assistés» dans toutes les facettes de leurs vie. Mais la pratique peut avoir des conséquences. Couper les enfants de leur milieu social, de leurs parents, c'est prendre le risque de les déboussoler, de les empêcher de grandir. «Ce n'est pas le football que l'on aime», répondait l'entraîneur de l'OGC Nice Claude Puel, dont le club s'applique à recruter dans la région Paca en priorité, en voyant le reportage. Former des joueurs dès leur plus jeune âge, les maintenir dans un état assisté, les déresponsabiliser par des punitions disproportionnées: voilà qui participe à une vision du football propre au business, qui privilégie la performance à l'amusement, le sport au jeu.

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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