Les quartiers gays, une espèce en voie de fossilisation, mais pas d'extinction

Devant le Stonewall, bar gay emblématique, à New York le 27 juin 2014. REUTERS/Carlo Allegri

Devant le Stonewall, bar gay emblématique, à New York le 27 juin 2014. REUTERS/Carlo Allegri

A l'heure de l'égalité des droits et d'une acceptation toujours grande de l'homosexualité, les quartiers gays, à l'image du Marais à Paris, sont en pleine reconfiguration. Alors que la presse s'interroge sur leur possible disparition, les «gayttos» semblent pourtant garder leur importance comme espace de sociabilité pour les gays.

Les quartiers gays sont-ils voués à être rayés de la carte? Depuis quelques années, la presse nord-américaine s’inquiète du sort réservé à la culture gay et par extension, aux quartiers ou «villages» gays, territoires de son expression, investis en masse par les homos à partir des années 1980. Elle est suivie aujourd’hui par la presse française. En décembre dernier, par exemple, un article de Next alertait ses lecteurs sur la gentrification et la pression immobilière à l’œuvre dans le IVème et le IIIème arrondissement de la capitale, en plein «tournant commercial aux airs de "champs-élysation" rampante».

«L’installation des enseignes de l’hyperluxe rue des Archives, en lieu et place d’un Starbucks et d’un Daily Monop’, illustre à quel point le secteur est devenu désirable, est-il écrit. Il prouve aussi que le village, aussi gay que juif, aussi tradi que folle dans les années 90, se dilue avec le développement des commerces de prêt-à-porter.»

De moins en moins gay le Marais alors? La réponse n’est pas si évidente.

Dans son dernier numéro daté de février 2015, le magazine Têtu consacre d’ailleurs un dossier spécial à l’avenir des «villages» gays en France et dans le monde –plus particulièrement sur le Marais parisien. Et loin d’observer la fin des quartiers gays, le magazine décrit plutôt «la fin d’une époque» faste, celle de la fin des années 1980 début des années 1990 où les homos français, en quête de visibilité, se sont appropriés ce territoire pour en faire un espace de liberté et de tolérance.  Mais «c’est un phénomène assez difficile à analyser» souligne pour sa part Frédéric Martel, auteur de Global Gay(2013)– et chroniqueur de Slate.

La baisse de l'homophobie dans les pays occidentaux

«A Paris et à Montréal, les formes d’inscription spatiales des gays se transforment avec l’évolution de la place de l’homosexualité dans la société» observe le sociologue Colin Giraud, auteur de Quartiers gays (2014), et maître de conférence en sociologie à l’université Paris Ouest Nanterre. L’homosexualité, autrefois marginalisée et ostracisée, est aujourd’hui beaucoup plus acceptée. En France, 87% de la population considérait en 2012 que c'était une «manière acceptable de vivre sa sexualité», contre 24% en 1973, relève le sociologue Pierre Bréchon dans une étude intitulée «Comment expliquer les opinions sur l’homosexualité?».

En Amérique du Nord et en France –malgré une culture du coming-out moins développée qu’outre-Atlantique–, les célébrités ouvertement homosexuelles sont de plus en plus nombreuses, y compris dans les milieux (ultra)conservateurs. Enfin, au cinéma et dans les médias de masse, la visibilité des lesbiennes, gays, bis et trans’ (LGBT) a considérablement augmenté –même s’il reste encore beaucoup à faire– avec des héros et des personnages homos toujours plus nombreux et de moins en moins caricaturaux, comme dans, récemment, Saint-Laurent (2014), Eastern Boys (2014), La Vie d’Adèle (2013), L’inconnu du lac (2013), les films de Xavier Dolan, de Céline Sciamma, Christophe Honoré, etc...

«Les nouvelles générations ne se définissent plus de la même manière par rapport à cette identité homosexuelle» renchérit Colin Giraud. La tendance des gays les plus jeunes (et plus diplômés) selon lui est de mettre à distance les quartiers investis par la communauté car le besoin de s’approprier un espace géographique déterminé pour être soi est beaucoup moins présent. C’est le cas de Milan, par exemple, tout juste la vingtaine, consultant dans le financement informatique. «Pour moi,  le Marais est un endroit comme un autre», admet le jeune homme qui s’y rend tout de même deux à trois fois par mois «pour sortir en semaine et se vider la tête».

«Mais personnellement, je trouve ça con d’attendre d'être dans le Marais pour se sentir gay. C'est là-bas qu'on se stigmatise plus qu'on ne se libère!», poursuit-il. Avant de conclure: 

«Il ne devrait pas y avoir un quartier gay, mais des bars gays dans chaque quartier!».

L'évolution des villages

«Il y a des phénomènes contradictoires entre des quartiers qui se dissolvent et d’autres villes où ils se forment toujours» affirme de son côté Frédéric Martel. 

La ville de New York où les «villages» se sont successivement formés –Greenwich dans les années 1960-70, puis Chelsea et East Village dans les années 1980, et Brooklyn plus récemment– est d’ailleurs significative du processus d’éclatement des quartiers gays, qui font aujourd’hui de la «grosse pomme» une cité entièrement friendly.

Chelsa, Greenwich Village, East Village, Brooklyn

«Dans cette ville typiquement post-gay, l’espace clos des "Villages" n’est plus de mise. Les gays sont partout chez eux. Manhattan est entièrement gay-friendly –ce qui explique l’irrésistible magnétisme de la métropole new-yorkaise sur la culture gay du monde entier» écrit l’auteur de Global Gay dès le premier chapitre. Un modèle d’étalement urbain –Frédéric Martel parle de «sprawl»– suivi par les capitales gays continentales: Amsterdam et Londres en Europe, Hong-Kong en Asie réputée très gay-friendly ou encore Buenos Aires en Amérique latine.

«A partir du moment où on peut draguer partout plus besoin d’aller dans un quartier, un gayborhood, fréquenté par les plus anciens» s’exclame le directeur de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). D’autant qu’Internet, compris comme un espace de sociabilité et de rencontre accélère les choses. 

A Montréal, si le Village reste un lieu de concentration, avec ses bars, ses discothèques ou ses commerces gays, «les gays plus jeunes et/ou plus diplômés se sont déplacés vers le Mile End», un quartier artistique du «plateau», en gentrification depuis les années 1980.

Le Village, à Montréal

«Ces quartiers ont pu évoluer, se transformer, s’éclater, se diluer» constate Stéphane Leroy. 

A l’inverse, dans certains pays, où la question gay émerge, comme en Chine (à Pékin ou à Shangai où des centres gays et lesbiens ont été créés respectivement en 2008 et 2011), à Singapour, à Taïwan ou dans certaines grandes villes sud-américaines, les quartiers gays sont dynamiques et continuent de revêtir de leur importance. Leur visibilité est aujourd’hui rendue possible explique Frédéric Martel, qui a pu observer le phénomène en Asie entre 2008 et 2012.

Quartier gay de Singapour

A Singapour, aussi paradoxal que cela puisse paraître, si l’homosexualité reste pénalisée, les gays et les lesbiennes sont plutôt tolérés. Le statu quo prédomine et la loi anti-gay n’est pas vraiment appliquée, ce qui a permis l’appropriation d’un territoire hybride «entre tradition et modernité» dans le quartier chinois de la cité-Etat, «autour de Neil Road et de South Bridge Road». «Les temples jouxtent les bars gays, les Rainbows flag avoisinent les lanternes rouges, des préservatifs roses sont accrochés aux treillis en bambous, et ces cohabitations ne semblent pas poser problème» décrit l’auteur de Global Gay.

Le cas du Marais

«Dans le Marais, il n’y a pas eu de renouvellement générationnel» relève pour sa part, Stéphane Leroy, géographe, auteur en 2005 d’un article Le Paris gay. Eléments pour une géographie de l’homosexualité dans la revue Annales de géographie. Conséquence: depuis les années 2000-2010 le nombre d’établissements et de commerces gays reste stable ou à tendance à diminuer. 

Le Marais, Paris

«Effectivement, les jeunes dans la vingtaine sortent beaucoup plus dans des soirées que dans les bars du Marais» fait remarquer pour sa part Hugues Fischer, 58 ans, figure de la vie queer et cuir parisienne, proche d’Act Up-Paris, où il milite depuis 1989. «Et puis, il y a des endroits qui vieillissent avec leur clientèle» enchaîne le premier directeur technique de Fréquence Gaie, la première radio exclusivement homosexuelle à émettre en 1981. 

Et de prendre l’exemple du Waterloo Bar, le plus vieux bar gay de Glasgow situé dans le Pink Triangle de la plus grande ville d’Ecosse: 

«Rien n’a bougé donc forcément ça n’attire plus les jeunes. Les bars gays modernes sont ailleurs. Là fois où je suis rentré dedans, je me suis dit que je préférais quand même les lieux un peu plus modernes».

Le Waterloo, dans le Pink Triangle à Glasgow

 «Mon affirmation s’est plus faite par l’associatif que par le Marais que je ne fréquentais que pour les restaurants avec les jeunes de mon asso’» confie à ce propos Gary Roustan, 27 ans, fonctionnaire à la Mairie de Paris et ancien président d’une association de jeunes LGBT. «Certains établissements de nuit accueillent des mineurs dans des soirées où se mélangent alcool et sexe sans association de prévention présente, ce que je regrette fortement. Je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure façon pour un jeune de se découvrir et s'affirmer» ajoute cet ancien militant qui souhaite un Marais plus convivial avec plus de cafés et d’associations ayant pignon sur rue.

Les modes de rencontre ont changé et la multiplicité et la mixité des lieux fréquentés, moins rattachés à une identité homosexuelle figée, sont revendiquées face à la commercialisation à outrance, le caractère trop normalisant voire une forme d’hétérosexualisation des quartiers gays. Un double paradoxe qui rend désuète l’existence de ces quartiers pour les jeunes générations qui penchent –pour les plus privilégiés– pour l’affirmation partout d’une identité moins radicale, plus discrète, mais aussi par les plus vieux qui voudraient un Marais plus radicalement gay.

Gentrification et pression immobilière

Les doubles phénomènes de gentrification et d’augmentation des loyers font le reste du travail de dillution pour les pays occidentaux. Avec l’installation des homos, de commerces gays et d’établissements nocturnes, les quartiers gays et interlopes sont peu à peu devenus des lieux branchés et attractifs ce qui accélère la montée des prix du foncier, selon Colin Giraud, particulièrement à Paris et en Europe.

Vue du Marais prise sur GoogleMap

Aujourd’hui, le Marais est devenu un quartier de plus en plus touristique investi par le prêt-à-porter. Et puis pour ce qui est des établissements gays, «on observe aussi une forme de patrimonialisation avec des lieux emblématiques» regrette Stéphane Leroy. Une muséification du quartier gay qui lui fait défaut. 

Mais pour Frédéric Martel, dans la nuance, il ne faut pas non plus exagérer ce qui se passe dans le Marais parisien. «Ce qu’on observe ce sont aussi des bars qui ont fermé car ils n’avaient plus de clientèles, des phénomènes dus aux loyers, etc. Si le quartier évolue, il reste le seul quartier gay parisien».

«De la rue Saint-Anne dans les années 1970, au quartier des Halles et jusqu’au Marais dans les années 1990-2000: il y a toujours eu un centre de la vie gay quelque part», se souvient Hugues Fischer. «Aujourd’hui, le Marais reste le centre de la vie gay parisienne» soutient l’organisateur du concours de beauté fétichiste Mr Leather France,qu’il a remporté en 2013.

De l'acceptation à la gentrification

Dans les grandes villes occidentales, même topo: la gentrification est également mise en cause. De San Francisco à Londres en passant par New-York, Amsterdam ou Berlin, malgré les nuances locales, les villages comme le Castro, Greenwich Village, Soho (quartier interlope) ou Schöneberg font aujourd’hui plus office de musée à ciel ouvert de la culture gay mondialisée pour touristes que de véritables faubourgs dynamiques et créatifs.

Destination, bar gay à Pékin

Des «refuges» toujours nécessaires?

Cependant, la reconfiguration des «gayttos» dans les pays où l’homosexualité est acceptée de manière beaucoup plus forte qu’auparavant interroge leur actuelle nécessité. Les homos ont-ils toujours besoin des quartiers gays pour affirmer leur identité? Ces quartier-musées n’appartiennent-ils pas au passé à l’heure du «mariage pour tous», de Grindr, Tinder ou des soirées entièrement mixtes? 

«Je pense qu’il est plus aisé de se tenir la main dans le Marais ou d’embrasser son copain, sa copine qu’ailleurs à Paris» reconnaît Gary Roustan qui, à l’approche de la vingtaine, s’est installé à Paris, afin de s’affirmer et de s’accepter «plus facilement»

«En revanche je n’ai jamais trouvé refuge dans le Marais à un moment où je n’allais pas bien», affirme le jeune homme. Un sentiment que partage Julien, 24 ans, étudiant en biologie moléculaire à Paris V. «Je traîne parfois dans le Marais mais plus pour suivre des potes qu'autre chose» confie le jeune homme. «Personnellement, ce n’est pas un quartier qui m’est nécessaire puisque j'ai tendance à draguer ailleurs (potes de potes, hornet, etc) et que mon identité ne se construit pas tant autour du fait que je sois gay - bien que ce soit une partie importante de moi-même»

Mais il nuance: 

«En revanche, je trouve que c'est important qu'il y ait un quartier "gay" comme endroit safe quoi qu'il arrive. J'ai eu la chance de ne pas en avoir besoin mais ça permet à des gens d'avoir un endroit où ils sont à l'aise pour se construire».

C'est important qu'il y ait un quartier gay comme endroit safe. 

Julien, étudiant

Pour Stéphane Leroy «ces lieux sont importants à ceux qui n’ont pas accès à une vraie sociabilité homosexuelle». Ce sont aussi «des quartiers de résistance avec des lieux de sociabilité et des lieux de drague relativement sûrs, poursuit le géographe. C’est bien qu’ils existent même pour ceux qui n’y vont jamais!»

Mais c’est aussi une question d’appartenance identitaire –et de visibilité– qu’il ne faut pas sous-estimer selon Hugues Fischer. «Dans le communauté queer, les bars font partie de l’identité. Rien ne peut remplacer la réalité physique d’une rencontre, et si il y a bien une sous-culture où on le sait, c’est dans la queer culture», relève le coprésident d’Act Up-Paris entre 2006 et 2008. «D’un point de vue militant, le fait d’avoir un espace [comme le Marais] assez dense qui réunis des associations, des établissements et des commerçants gays, c’est important pour la visibilité et pour mobiliser» complète Flora Bolter qui voit dans l’existence d’un quartier gay «un besoin spécifique liée à une histoire».

Colin Giraud, pour sa part, émet plusieurs hypothèses. «Pendant des siècles, il n’y a pas eu de quartiers gays, et en l’absence de ce type d’espace, les gays ont toujours su créer des espaces pour se rencontrer, se regrouper ou s’aimer». Dans sa nouvelle enquête sur les homosexuels vivant dans la Drôme, le lauréat de la Fondation pour les sciences sociales (FSS) montre notamment que les gays de ce département rural et périurbain se distancient du modèle parisien, et sont très étrangers à l’idée d’un quartier spécifique aux homosexuels.

«On pourrait s’inquiéter de la disparition des quartiers gays, si on considère ces espaces comme importants, explique-t-il. Mais même en l’absence de tout bar gay, les individus de la Drôme me surprennent dans leur façon de trouver des ressources. Il y a par exemple une vraie sociabilité qui naît des lieux de dragues».

Pourtant le sociologue reconnaît l’importance que garde les Marais et autres Village pour d’autres homos qui vivent ces territoires sur le mode du refuge: «C’est valable pour les plus âgés, et pour ceux qui ont des origines populaires et qui ont vécu des formes de stigmatisation ailleurs».

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