France

De quelle laïcité «ouverte» est-il question?

Xavier Landes, mis à jour le 02.02.2015 à 11 h 22

Non, la «laïcité ouverte» n'est pas la soumission de l'Etat aux religions, ni une remise en cause de l'idéal républicain ou la légitimation du floutage des caricatures. Xavier Landes, chercheur à l'Université de Copenhague, répond à une autre tribune parue sur Slate, «Vous en voulez, franchement, de la “laïcité encore plus ouverte”?» .

Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris, Joël Mergui, président du Consistoire israélite, François Clavairoly, président de la Fédération protestante, Georges Pontier, président de la Conférence des évêques de France, Emmanuel Adamakis, métropolite orthodoxe grec de France, et Marie-Stella Boussemart, présidente de l'Union Bouddhiste de France, le 7 janvier 2015 à l’Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer

Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris, Joël Mergui, président du Consistoire israélite, François Clavairoly, président de la Fédération protestante, Georges Pontier, président de la Conférence des évêques de France, Emmanuel Adamakis, métropolite orthodoxe grec de France, et Marie-Stella Boussemart, présidente de l'Union Bouddhiste de France, le 7 janvier 2015 à l’Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer

Dans une récente tribune sur Slate, François Braize et Jean Petrilli sonnent la charge contre ce qu’ils nomment la «laïcité ouverte».

Leur réquisitoire est en fait adressé à l’interprétation très particulière qu’ils en ont. Selon eux, la récente tragédie de Charlie Hebdo aurait donné l’occasion à certains commentateurs de remettre en question l'«extrémisme laïcard» au nom de la laïcité ouverte, ce contre quoi les deux auteurs s’insurgent.

Qu’il y ait ou non un extrémisme laïcard et qu’il profite ou non de la tragédie qui vient de se passer est une chose. Par contre, il est clair que les termes du débat tels que posés par les deux auteurs ne risquent pas de mener très loin vu la présentation caricaturale qu’ils donnent de la «laïcité ouverte». Pour le dire sans ambigüité, on peut partager leur inconfort quant aux propos et motivations de Benoist Apparu sans les suivre dans leurs raccourcis sur la laïcité ouverte. Rapide explication.

Tout d’abord, ils placent la laïcité ouverte sous influence (forcément néfaste car...) anglo-saxonne. Le problème est que parmi les défenseurs contemporains de la laïcité ouverte nous retrouvons des Français, mais aussi des Québécois (Sébastien Lévesque, Jocelyn Maclure, Daniel Weinstock). Il est donc réducteur de la présenter comme anglo-saxonne, à moins de se livrer à quelques simplifications.

Ensuite, toujours selon les deux auteurs, la laïcité ouverte conduirait forcément à des actes inacceptables comme, par exemple, flouter de futures caricatures. Le raisonnement est fallacieux.

La laïcité ouverte est fondée sur la liberté pour les croyants de pratiquer leur religion et d’assumer leur identité religieuse, y compris dans la sphère publique, avec le moins d’entraves possible

 

Il y a bien entendu des interprétations différentes de la laïcité ouverte, donc il est possible de trouver quelqu’un qui dit soutenir à la fois la laïcité ouverte et le «floutage». Toutefois, présupposer que la laïcité ouverte conduirait forcément à flouter des caricatures est tout aussi absurde que de considérer que la «vraie» laïcité («fermée» j’imagine) défendue par les auteurs conduirait forcément à la suppression de toute appartenance religieuse au sein de la société. (Ce à quoi les auteurs, en défenseurs conséquents de l’idéal républicain et de la liberté d’expression, se refusent très certainement.)

Sur ce point, la laïcité ouverte est avant tout fondée sur la liberté pour les croyants de pratiquer leur religion et d’assumer leur identité religieuse, y compris dans la sphère publique, avec le moins d’entraves possible, en tout cas moins que sous un régime de laïcité radicale. C’est un droit que l’on qualifie de «négatif»: l’Etat s’interdit d’interdire. L’absence d’interdiction des signes religieux ostensibles dans les écoles publiques ou sur le lieu de travail en est une illustration.

Le fait de demander de «flouter» des caricatures ou de bénéficier d’un enseignement religieux dans les écoles publiques est un droit dit «positif». Il s’agit d’une obligation que l’on impose à autrui par l’entremise de la puissance publique. On impose au journal de ne pas publier quelque chose. C’est un droit qui requiert une action de la part des institutions et pas une abstention. Cela va au-delà de la liberté de culte. C’est différent.

On peut tout à fait adhérer à la liberté de culte et estimer que l'Etat (ou quiconque) n’a aucune obligation de contraindre qui que ce soit à modifier son comportement afin de se conformer à des obligations religieuses. D’ailleurs, la plupart des partisans de la laïcité ouverte sont opposés à des droits positifs comme le catéchisme à l’école.

Au Québec, beaucoup ont d’ailleurs participé aux débats qui ont conduit au remplacement des cours de religion par des enseignements d’éthique et culture religieuse. Ils ont donc contribué à laïciser les écoles publiques, même si certains se réservent le droit d’en critiquer les modalités.

Reconnaître les communautés?

A ce propos, une autre précision s’impose: «laïcité ouverte» ne va pas obligatoirement de pair avec «reconnaissance des communautés», contrairement à ce que prétendent les auteurs. Comme dit précédemment, on peut laisser les individus libres de porter des signes religieux dans les lieux publics, entreprises, administrations sans reconnaître de manière officielle aucune communauté (en prenant pour acquis que religion=communauté, ce qui ne vas pas de soi).

Par ailleurs, les auteurs attribuent la défense de la «laïcité ouverte» à un conglomérat de forces obscures rassemblant musulmans et chrétiens unis dans une même détestation du modèle républicain et de la séparation des Eglises et de l'Etat.

Première remarque: on peut être partisan de la laïcité ouverte telle que décrite plus haut, sans remettre en cause le modèle républicain ou la séparation des Eglises et de l'Etat. Pour rester dans le même registre, en quoi la tolérance du port de signes religieux ostensibles conduirait à remettre en cause la séparation des Eglises et de l'Etat? Qu’est-ce qui, dans le droit de porter des signes religieux ostensibles, implique nécessairement de mettre fin à cette séparation?

Un Etat peut reconnaître des cultes, taxer les croyants et participer au financement

 

Si on creuse un peu la question, force est de reconnaître que les auteurs commettent une série d’assimilations abusives. La principale est l’identification de la reconnaissance des religions à une soumission de l’Etat à une religion particulière. En résumé, la séparation des églises et de l’Etat empêcherait que les premières commandent au second.

Mais il s’agit de deux problèmes distincts. Par exemple, un Etat peut décider de reconnaître un certain nombre de cultes et de ne pas en reconnaître d’autres (car porteurs de dérives sectaires) afin de les forcer à se structurer (toute ressemblance avec le Conseil français du culte musulman n’est que fortuite), sans pour autant donner un quelconque pouvoir politique aux différents cultes.

L'Etat pourrait aussi aider au financement des cultes en demandant aux individus de déclarer une religion, s’ils le souhaitent, et attribuer les revenus d’une taxe spécifique aux différents cultes reconnus au prorata de leurs adhérents. Le reliquat (c’est-à-dire les montants versés par les personnes ne se réclamant d’aucun culte) pourrait être reversé à des associations athées, laïques ou des œuvres séculières. Il y aurait reconnaissance, mais où serait la domination? Qui serait dominé par qui? Le religieux risquerait alors d’être assujetti au politique, plus que l’inverse, puisqu’il dépendrait de ce dernier pour une partie de ses revenus.

L'exemple de la kippa à la synagogue

En ce qui concerne l’affaire du port de la kippa par des hommes politiques dans une synagogue, l’argument mobilisé est étrange. Les auteurs y voient une soumission des institutions à la religion. De plus, le port de la kippa dans la grande synagogue aurait été imposé ou adopté par François Hollande alors que certains coreligionnaires en auraient été dispensés.

Tout d’abord, le fait que certains juifs ne portaient pas de kippa prouve que les pratiques dans les communautés religieuses sont loin d’être aussi monolithiques et répressives que les auteurs le sous-entendent lorsqu’ils agitent le risque communautaire. En effet, certains juifs peuvent se dispenser du port de la kippa. Ensuite, il s’agit de la part de politiciens de l’expression d’un respect pour certaines coutumes dans un lieu précis: une synagogue (et non le parvis de la Défense ou le jardin du Luxembourg). Jusqu’à preuve du contraire, les cultes ont encore le droit d’imposer certaines règles dans les lieux qu’ils gèrent. Alors, c’est peut-être irritant, mais c’est la liberté de culte qui est en jeu.

De plus, penser que les religions ne sont même pas légitimes à poser ce genre d’obligation, c’est tomber dans la caricature du fondamentalisme laïque (faire disparaître toute religion) que je décrivais en début d’article. Quelque part, c’est faire aussi le jeu des partisans de la «laïcité ouverte» en suggérant que la vraie laïcité a bien comme projet la disparition des règles qui structurent les cultes, voire la disparition des cultes eux-mêmes. En plus, ce genre de raisonnements alimentent aussi les discours fondamentalistes qui prétendent que la République française est incompatible avec la foi.

Bref, lorsqu’on porte la kippa dans une synagogue, il s’agit de respecter certaines règles formelles attachées au lieu sans adhérer à l’esprit religieux ou au dogme qui les inspire. Il s’agit de les respecter dans un cadre bien précis: dans des lieux de culte, comme on respecte d’autres règles dans d’autres lieux privés. Par exemple, en se déchaussant à l’entrée des maisons. On ne le fait pas parce qu’on est dominé par ceux qui nous ont invités ou parce qu’on se réprime, mais parce qu’on a un certain sens de la bienséance.

La liberté de critiquer

La laïcité ouverte, c’est un peu ça: le sens de la bienséance. De nombreux intellectuels défendent la laïcité ouverte pour ce genre de raisons: on laisse les individus tranquilles, on fait mutuellement preuve de bienséance tant que les cultes n’essaient pas de prendre le contrôle des institutions ou ne dominent pas les individus, en particulier les plus vulnérables. Les Canadiens appellent cela des «accommodements raisonnables»: on s’accommode les uns les autres en faisant usage de la raison.

A l’instar de sa version la plus exigeante, la «laïcité ouverte» est une position nuancée qui abrite une diversité d’interprétations

 

Il y a bien entendu matière à débat. Nombreux sont les sujets sur lesquels les partisans de la «laïcité ouverte» sont en désaccord entre eux, mais aucun n’est en faveur de la prise de contrôle de l'Etat par une religion ou de la soumission des autorités publiques à des impératifs religieux.

Que François Braize et Jean Petrilli se rassurent. Tous sont conscients de ce risque, quand risque il y a. Par exemple, tous les partisans que je connais sont opposés à la censure des caricatures dans les journaux, mais beaucoup se réservent le droit d’en critiquer la pertinence ou le caractère éthique à des moments donnés. Attendez… ah oui, cela s’appelle la «liberté d’expression», la liberté de critiquer, et apparemment c’est l’une des valeurs fondatrices de la République.

La fin de l’article est une suite d’assimilations abusives de la «laïcité ouverte» à tout et n’importe quoi et de généralisations douteuses. L’objectif est évident: effrayer le lecteur afin de le convaincre de ne pas tomber dans le piège tendu par la mauvaise laïcité. L’appel à l’émotion est évident et la technique est à mille lieues de l’idéal laïque du débat rationnel et raisonné.

A l’instar de sa version la plus exigeante, la «laïcité ouverte» est une position nuancée qui abrite une diversité d’interprétations et suscite des débats stimulants sur la meilleure (ou la moins mauvaise) manière de vivre ensemble.

De tels débats sont essentiels pour une démocratie. Cependant, l’article de François Braize et Jean Petrilli manque sa cible en discutant moins la «laïcité ouverte» pour ce qu’elle est que pour ce qu’elle est supposée être. Les auteurs ont en quelque sort lâché la proie pour l’ombre. C’est regrettable, car en fin de compte c’est le débat citoyen qui en pâtit.

Xavier Landes
Xavier Landes (24 articles)
Professeur en éthique des affaires et développement durable à la Stockholm School of Economics de Riga
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