Monde / France

Les Américains aussi s'interrogent sur leur rapport à la liberté d'expression

Temps de lecture : 2 min

Capture d'écran du NY Daily News
Capture d'écran du NY Daily News

La volonté de lutter contre le racisme et les discriminations a, au moins depuis les années 1970, régi en France notre rapport à la liberté d'expression. Depuis la loi Pleven (1972), la législation, qui réprime «la provocation à la discrimination, à la haine, ou à la violence», limite de fait la liberté d'expression. Et cette loi a été renforcée par les lois Gayssot (1990) et Taubira (2001). Un arsenal qui permet de censurer certains propos et a conduit la France à de nombreuses condamnations pour violation de la liberté d'expression par la Cour européenne des droits de l'Homme.

Depuis l'attentat du 7 janvier, et dans son sillage la demande de la Garde des Sceaux aux parquets de sanctionner les propos –ou actes– racistes ou antisémites «avec rigueur et fermeté» et depuis la multiplication impressionnante de condamnations pour «apologie du terrorisme», ce rapport que nous avons à la liberté d'expression est fortement interrogé. Avec notamment cette question lancinante: pourquoi Charlie Hebdo avait-il le droit de faire des caricatures que certains musulmans trouvent offensantes quand Dieudonné n'a pas le droit de dire «Je suis Charlie Coulibaly»?

Dans le cadre de cette réflexion, beaucoup s'interrogent: est-ce mieux aux Etats-Unis? La liberté d'expression y est plus large qu'en France, protégée par le 1er amendement de la Constitution, et limitée seulement quand il y a une incitation à la violence imminente, des menaces concrètes, des discours diffamatoires ou des obscénités...

Vu d'ici, et en ce moment, la législation américaine permet d'échapper à ce que nous sommes en train de vivre: des condamnations étonnantes, des poursuites pour des tweets, la garde à vue et les menottes pour un adolescent de 3e qui raconte à son avocate, sur Rue89, en parlant des terroristes:

«J’ai levé la main et j’ai dit: "Ils ont eu raison". J’ai dit ces quatre mots, madame. Je sais même pas pourquoi j’ai dit ça, je le pense pas, c’est sorti tout seul. Les copains ont dit: "Pourquoi tu dis un truc comme ça? T’es fou!" Le prof m’a dit: "Si tu penses ça, tu sors de la classe." Alors je suis allé chez la CPE. Elle m’a expliqué, bien, pourquoi c’était grave ce que j’avais dit.»

Le questionnement des américains

Mais en voyant que la presse américaine, qui subit beaucoup moins de procès que les journaux français et qui dénonce l'hypocrisie des restrictions françaises à la liberté d'expression, était paradoxalement gênée de montrer les couvertures de Charlie Hebdo à ses lecteurs, les Français peuvent constater que les Américains eux-mêmes se demandent s'ils ne devraient pas définir des limites au premier amendement... Ce qui les conduirait à un système plus proche du système français.

On peut ainsi lire dans le New York Times une tribune de Martin London, avocat, qui explique qu'il en a assez de ceux qui défendent aveuglément le 1er amendement –dont il est spécialiste.

Ces défenseurs, écrit London, «semblent avoir persuadé notre procureur général que cet amendement l'empêche d'agir contre le magazine Inspire, publié sur Internet par Al Qaida dans la Péninsule arabique. L'organisation est un ennemi juré des Etats-Unis, et sa publication en ligne est accessible partout dans notre pays.»

Cette publication est dangereuse selon London, elle justifie la violence contre les Etats-Unis et d'autres pays occidentaux –dont la France, et elle devrait être sanctionnée.

«L'idée derrière le Premier Amendement, écrivirent les fondateurs, était que les citoyens soient libres de critiquer le gouvernement. Et au cours des siècles qui suivirent, nos tribunaux ont développé tout un arsenal de lois précisant et élargissant ce concept. Dans le domaine de la sécurité nationale et de la politique, il n'y a pas de mauvaises idées, et la liberté d'expression est indispensable pour parvenir à la vérité».

Mais globalement, selon London, cela ne signifie pas que le Premier Amendement doit être pensé au pied de la lettre: il faut se méfier des fondamentalistes de la loi. Et ne pas tolérer de publication terroriste.

Slate.fr

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