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L'extrême gauche ne profite pas de la crise par Eric Le Boucher

Eric Le Boucher, mis à jour le 01.09.2009 à 9 h 44

Les solutions faciles, «faisons payer les riches», «interdisons les licenciements», «changeons de système», ne sont plus crédibles.

Ce devait être son heure. Ce devait être le Grand moment, sinon tout à fait le Grand soir. La crise, la crise annoncée du capitalisme, la crise de la finance, l'effondrement de l'ultra-libéralisme, devaient pousser les masses à suivre les vaillantes « avant-garde » d'extrême gauche.  Le rapport de force rendu favorable par la dégradation des conditions de la vie ouvrière, devait conduire à... on ne sait trop quoi, mais en tous cas à quelque chose comme une grande avancée. L'extrême gauche, trotskiste et alter, allait franchir un nouveau cap et reprendre l'ascendant politique et intellectuel à gauche en France. Et pour longtemps.

C'est l'inverse qui s'est passé. La crise n'a pas profité à l'extrême gauche, au contraire. On peut dire en cela que la crise 2008-2009 est l'envers de 1995, la grande crise française déclenchée par les retraites dans les services publics et qui avait permis l'ascension du «mouvement social», ensemble disparate mais combatif regroupant le syndicat Sud, les «alter» de toutes sortes dont Attac et, derrière ou devant comme on veut, la LCR (Ligue communiste révolutionnaire), de Krivine-Besancenot. Les esprits français resteront, jusqu'à hier, marqué par 1995 et l'idéologie de la «juste résistance» contre le capitalisme qui nous pousse vers une société toujours plus pénible.

La crise démontre ce que cette vision avait (en partie) de juste: la destruction des régulations, les spéculations, le règne de l'argent, les inégalités ont provoqué l'explosion. Mais, au moment même de son triomphe, le vainqueur est privé de sa victoire. Les élections en Europe marquent des défaites de la gauche et en France s'engage un tournant historique à notre échelle. La pensée radicale perd son hégémonie. Ce qui fut la force du PC puis la mauvaise conscience marxiste plombant le PS depuis plus d'un siècle puis la vigueur anachronique du trotskisme, en un mot le sur-moi révolutionnaire, est en train de se dissoudre dans les acides de la crise. Un vrai paradoxe: le chômage ne serait plus favorable à la Révolution! Le Nouvel Obs a beau appeler le vieux Karl au secours, la main change: le réformisme s'impose en France. La «lutte finale» est rangée aux oubliettes. Les traders, ces «salauds», ont eu la peau de Besancenot.

Pourquoi? Comment? Que se passe-t-il? Il faudra des thèses et des thèses pour répondre. Mais aujourd'hui il faut bien faire le constat : le mouvement Attac ne sait plus où il habite et le NPA est totalement isolé dans son radicalisme face au réalisme multicolore de Daniel Cohn-Bendit et il est combattu sur le terrain avec succès par les syndicats ouvriers dont la CGT (n'en déplaise à la complaisance médiatique envers un cgtiste de l'entreprise Continental qui traite Bernard Thibault de «racaille»). Le réalisme syndical national est une nouveauté  à saluer.

Derrière ce recul de l'extrême-gauche, une explication: les idées anti-capitalistes reprises depuis 1995 en tremblant par le PS, n'ont plus court. Certes, personne n'adore plus l'ultra-libéralisme, la concurrence partout et l'Etat minimum, mais l'échec du capital a désarmé ceux qui demandent son éradication. La maison est par terre, le chômeur se dit que l'heure est à la reconstruction concrète des emplois, plutôt qu'aux discours de terreur. Les solutions faciles, le  «faisons payer les riches», le «interdisons les licenciements», le «changeons de système» apparaissent pour ce qu'elles sont: des non-solutions. Des slogans de manuel qui, sur le terrain, ne sauvent aucun emploi, au contraire souvent, ils découragent les investisseurs. Le capitalisme ajoute en sus une touche cruelle à la défaite gauchiste: il récupère ses idées radicales qui le servent: les nationalisations des banques par exemple!

2009, l'anti-1995 ? Regardez comme la France s'est en définitive comportée dans cette crise sans plus de sur-moi idéologique. Le gouvernement a choisit la relance keynésienne mais par l'investissement et des aides aux plus démunis et en évitant ses anciennes réponses comme «une hausse du smic». Les syndicats ont été pragmatiques, à Paris comme sur le terrain, acceptant des compromis, sur l'assurance chômage ou le travail à temps partiel par exemple. Le PS lui même n'a certes rien dit mais au moins il n'a pas dit de bêtises. Démonstration est faite que ce réformisme est, dans l'hiver de la crise, beaucoup plus utile que les slogans.

Il n'y a qu'une partie de la population qui ne s'est pas aperçue de ce tournant historique et qui continue de croire vivant le spectre révolutionnaire: les dirigeants du PS. Qui peut le leur expliquer et leur dire qu'avec la crise ce devrait être à eux, aux sociaux-démocrates réformistes, leur heure et leur grand moment?

Eric Le Boucher

Image de Une: La Bourse de Francfort  Pawel Kopczynski / Reuters

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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