Partager cet article

Syriza, Podemos: l'ambition hégémonique des nouvelles gauches européennes

Alexis Tsipras, le 25 janvier 2015 à Athènes. REUTERS/Alexandros Stamatiou/PHASMA.

Alexis Tsipras, le 25 janvier 2015 à Athènes. REUTERS/Alexandros Stamatiou/PHASMA.

Le parti d'Alexis Tsipras, qui va accéder au pouvoir en Grèce, comme celui de Pablo Iglesias, qui espère l'imiter en Espagne, ne s'inscrivent plus dans une stratégie visant simplement à peser sur leur camp ou à obtenir un score substantiel en préservant leur pureté idéologique.

Crédité de 36% des voix et 149 sièges sur 300, selon des résultats quasi-définitifs, Syriza est en voie d'accéder au pouvoir en Grèce. Une performance qu'espère imiter son homologue espagnol Podemos lors des législatives prévues pour la fin de l'année. Ces partis appartiennent tous les deux à la famille bien connue de la gauche radicale, mais sont aussi en train de la changer profondément, sur un plan stratégique notamment.

Dans l’une de ses récentes interventions consacrées à la stratégie dont doit se doter Podemos, son leader Pablo Iglesias explique très clairement qu’il ne s’agit pas de constituer une gauche de la gauche capable de drainer 15% des voix sur une ligne qui serait marquée par la pureté doctrinale. Pour lui, il s’agit de capter plus de 50% des voix. Ces 50% ne peuvent résulter que d’une stratégie d’hégémonie.

La responsabilité du militant, explique-t-il, n’est pas devant la gauche, mais devant son «peuple» et devant son pays. Le clivage gauche-droite permet, aux dires d’Iglesias, de recueillir 15% des voix en ayant la satisfaction d’être des «durs idéologiquement», mais impuissants face à l’Histoire, qui –quant à elle– ne distingue qu’entre ceux qui réussissent et ceux qui échouent. Ce n’est donc pas d’un «compromis avec la gauche» dont veut Iglesias, mais d’un compromis avec le peuple espagnol, avec l’Espagne.

Fin du cycle ouvert dans les années 70

En Grèce, comme en Espagne, pays d’Europe du Sud qui ont connu des transitions démocratiques, fondées notamment sur le bipartisme (PSOE/PP en Espagne, Pasok/Nouvelle Démocratie en Grèce), le cycle ouvert dans les années 1970 s’est refermé avec l’irruption de la crise de 2008. Dans son dernier livre, Disputar la democracia, politica para tiempo de crisis, Iglesias estime ainsi que «le régime de 1978 [année d'entrée en vigueur de la Constitution espagnole, ndlr] est aujourd’hui en crise». Il affirme aussi que le «fantasme du "Pacte de Grande Coalition"» (dont, explique-t-il, le quotidien El Pais «rêve ouvertement») est une des formules de sauvetage des «régimes» espagnols et grecs, qui doivent trouver des réponses stratégiques adaptées de la part de la gauche radicale. Cette ébauche de «Grande Coalition», combattue par Podemos, s’est manifestée, en Espagne par la réforme constitutionnalisant l’équilibre budgétaire, à la demande d’une «Europe dirigée par l’Allemagne, avec le concours français».

Venu de Synaspismos, à l’origine scission «pro-européenne» du KKE (le très rigide et doctrinaire Parti communiste grec) et composante centrale de Syriza, Alexis Tsipras ne tient pas un langage radicalement différent de son camarade. L’un de ses récents discours emploie un vocabulaire sensiblement identique à celui de son homologue espagnol, énonçant des choix qui mettent en avant «l’indépendance du peuple», liée à la résolution des problèmes de la vie quotidienne (souvent dramatiques) de bien des citoyens grecs.

Il ne s’agit pas, pour Podemos et Syriza, de créer
un pôle de radicalité

Dans le bouillonnement grec et espagnol, on perçoit donc une prise de distance des nouveaux venus de la gauche radicale avec les appareils politiques historiques et les anciennes stratégies de ceux-ci. Lorsqu’Iglesias dit à la fois respecter le Frente Popular et estimer que l’on ne peut parler aux Espagnols en leur expliquant qu’on va copier ce moment de l’histoire du pays, on comprend qu’il rompt avec certains codes propres à la gauche politique d’Europe occidentale. Il ne se réfère donc pas au débat «front unique»/«classe contre classe», qui a durablement marqué les familles communistes et socialistes depuis le schisme de la IIIe Internationale et qui a imprégné les débats de la gauche radicale et de la social-démocratie depuis 1989. Podemos ne se positionne absolument pas dans le même schéma. Il ne s’agit pas, ni dans son esprit ni dans celui de Syriza, de créer un pôle de radicalité, c'est-à-dire un contrepoids à l’évolution social-libérale de la social-démocratie.

La page des alliances semble tournée

Pablo Iglesias, au centre, poing levé, le 15 novembre 2014 à Madrid. REUTERS/Juan Medina.

En affirmant que la responsabilité des militants n’est pas devant la gauche mais devant le peuple et le pays, Pablo Iglesias fait évoluer le débat stratégique au sein de la gauche radicale en Europe. Lui et Tsipras semblent avoir tourné la page des alliances avec les sociaux-démocrates. Pour ce dernier, l’affaire est entendue: le Pasok, désormais scindé en deux concurrences (d’un côté les partisans de Venizelos, restés au sein du Pasok, de l’autre ceux de Papandreou, regroupés dans le Mouvement des socialistes démocrates), accuse un retard de trente points sur Syriza.

Pour Iglesias, la tâche semble plus rude. Même si le PSOE n’est plus la force hégémonique qu’il fut à gauche, il demeure une force importante: 23% des voix aux dernières européennes, contre 8% pour Podemos, là où, en Grèce, c'est déjà Syriza qui était arrivée en tête avec 27%, L'Olivier, coalition incluant le Pasok, n'en recueillant que 8%. Pourtant, Iglesias ne veut pas d’un accord avec le PSOE, que son parti devance d'ailleurs dans les sondages d'intentions de vote depuis l'automne dernier. Il ne plaide même pas pour des alliances locales du type de celle à l’œuvre en Andalousie, où le PSOE et Izquierda Unida ont noué une alliance après les élections de 2014, alors que les socialistes locaux étaient doublés par la droite.

Le PS français fait
la même politique que Sarkozy

Pablo Iglesias, leader de Podemos

«Démocratie contre dictature», mais aussi «peuple» contre «caste», Iglesias définit les antagonismes qui travaillent la société espagnole et qui peuvent permettre à une majorité de s’identifier à son discours. Dans son dernier livre, il dénonce le «Parti de Wall Street», auquel il rattache un PSOE en plein effort de «rénovation cosmétique» car fondamentalement aligné sur la «social-démocratie européenne pro-Grande Coalition», laquelle rassemble le SPD, le New Labour, «le Parti socialiste français, qui fait la même politique que Sarkozy», le Pasok et les Démocrates italiens de Matteo Renzi, «qui pactisent avec Berlusconi». Les sociaux-démocrates pro-Grande Coalition œuvrent pour  une «Europe allemande» et pour la «caste». Iglesias s’émancipe du signifiant «gauche», parce que celui-ci ne fait pas sens auprès d’un nombre suffisant d’Espagnols pour lui permettre d’atteindre la majorité.

Rompus à la théorie politique

Le leader de Syriza Alexis Tsipras lors des élections européennes de mai 2014. REUTERS/Alkis Konstantinidis.

Iglesias et ses amis sont rompus à la théorie politique. Outre des références récurrentes à Gramsci, évidemment, on remarque une prise en compte des thèses de Tony Negri et Michael Hardt mais également de David Harvey. Negri et Hardt sont des penseurs critiques qui ont théorisé «l’Empire» et la «Multitude», contribuant à révolutionner la perception du pouvoir des mouvements sociaux. Harvey a, quant à lui, contribué notamment à la réflexion sur le rapport entre capital et espace. On ne manquera pas aussi d’observer l’influence de théoriciens post-marxistes et des thèses, par exemple, d’Ernesto Laclau (disparu brutalement à Séville en mai dernier) ou Chantal Mouffe, sur la stratégie politique engagée, visant à rassembler des secteurs divers. Les signifiants employés par Podemos et Syriza –«peuple», «caste», «démocratie», «Parti de Wall Street»– ont un mérite: ils permettent d’éviter d’incarner l’imaginaire d’une seule partie de la société et de dépasser l’électorat traditionnel local de la gauche radicale. C’est là, on le comprend, la clé d’une stratégie politique visant à l’hégémonie, véritable but politique poursuivi par les deux partis «frères» de l’Europe du Sud. 

Cette stratégie va évidemment à la rencontre de la situation économique et sociale de l’Europe du Sud, qui contribue à redéfinir les antagonismes de chacun des pays. Mais elle est aussi le fruit d’une lente maturation intellectuelle. Il est ainsi vrai qu’au contact des expériences latino-américaines, dont celle menée en Equateur par Rafael Correa, les jeunes leaders de la gauche radicale ont très probablement mûri leurs réflexions sur le rapport à entretenir avec le pouvoir.

Voici un peu plus d’une dizaine d’année, dans les Forums sociaux internationaux, c’était davantage la pensée de John Holloway«Changer le monde sans prendre le pouvoir»– qui dominait dans la tête des jeunes pousses de la gauche radicale et de l’altermondialisme du monde entier, marqués jusqu’alors par le zapatisme du sous-commandant Marcos. Les expériences successives de Chavez, Lula, Morales, Correa et d’autres ont contribué à faire évoluer la conception de l’action politique en établissant que, pour changer le monde, il fallait bien prendre le pouvoir. Mais, comme le rappelle Iglesias dans la conclusion de son livre le plus récent: «Gagner les élections n’est pas gagner le pouvoir»...

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte