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Le coucou suisse de la compétitivité

Eric Le Boucher, mis à jour le 24.01.2015 à 17 h 41

Le cavalier seul monétaire n'est pas de tout repos. Après la réévaluation brutale du franc suisse, la Confédération va devoir adopter des réformes douloureuses pour retrouver les 20% de compétitivité perdue.

REUTERS/Thomas Peter

REUTERS/Thomas Peter

Les Grecs et tous ceux qui, en Europe, croient aux avantages miraculeux du cavalier seul monétaire feraient bien de regarder ce qui s'est passé en Suisse. Du choc de la réévaluation brutale de 20% du franc suisse la semaine passée, ils devraient tirer deux leçons.

Un: l'isolationnisme est devenu une position très difficile à conserver dans un monde où les échanges de biens et de capitaux sont libres, surtout pour un petit pays. S'isoler est se mettre en plein vent. Deux: le jeu sur la monnaie n'offre que des soulagements provisoires, personne ne peut échapper aux efforts nécessaires de compétitivité. On ne triche pas longtemps.

Jeudi 15 janvier, prenant tout le monde par surprise, la Banque nationale suisse (BNS) est, si l'on peut dire, sortie de l'euro, elle a abandonné le taux de change fixe de 1,20 franc suisse pour 1 euro. Formellement, le franc n'était pas attaché à l'euro, il flottait librement. Mais il l'était concrètement, depuis 2011, lorsque devant la montée rapide du franc, la BNS avait décidé d'y mettre un stop, un plafond à 1,20. Elle avait annoncé que, «de façon provisoire», elle défendrait cette parité avec des forces illimitées. Les marchés des changes l'ont crue, le franc est resté collé à 1,20.

Mais ce maximum était devenu trop coûteux à défendre depuis le début de l'année. Au même rythme sur l'ensemble de janvier, elle aurait perdu 100 milliards de francs suisses dans la bataille, 20% du PIB suisse, selon ses dirigeants.

L'argent affluait vers les caisses suisses, refuge sûr, historique, des oligarques russes qui fuient en cachette leur pays en récession, mais aussi des investisseurs internationaux qui revendaient leurs euros en prévision d'une baisse de la monnaie commune après la décision du «quantitative easing» de la Banque centrale européenne. La BNS a dû renoncer à défendre le «peg», l'accrochage à l'euro.

Il faut savoir que cette BNS est en partie privée, contrairement à la grande majorité des banques centrales. Des citoyens suisses (au nombre de 2.219) en détiennent 40% et le reste du capital est aux mains des cantons et des banques cantonales. Alors que ce sont les gouvernements –donc les contribuables– qui renflouent les pertes ailleurs, en Suisse, les actionnaires de la banque centrale n'ont ni l'envie ni les moyens de voir s'accumuler des pertes.

Les critiques ont fusé contre l'annonce surprise faite par la BNS, un jeudi matin, sans préparation aucune. Mais, là aussi, l'épisode est instructif. Sortir d'un arrimage (d'un «peg»), c'est forcément se lancer dans le vide. On ne peut l'annoncer à l'avance puisque les investisseurs anticiperaient –s'ils avaient su, ils auraient immédiatement acheté des montagnes de francs suisses. Ensuite, l'esprit moutonnier des marchés transforme toujours le choc de la surprise en surchoc exagéré et difficilement corrigible. Enfin, le mieux est de prévenir les autres banques centrales pour qu'elles essaient aussi d'amortir le choc, mais encore faut-il avoir une bonne coopération avec elles. Si vous sortez d'une zone par effraction, les consoeurs seront peu enclines à vous aider. Avis aux amateurs.

Et ensuite? Les conséquences économiques en Suisse sont considérables. Seul avantage: les ménages vont acheter moins cher les produits importés. Mais tout le reste s'inscrit en négatif. Le pays risque la déflation. La hausse du franc de 20% étrangle les exportateurs et affole le tourisme. Le bijoutier Cartier a décidé d'augmenter ses prix de 5%, sans craindre de perdre des clients, mais toute la Suisse ne vit pas du luxe, beaucoup d'entreprises sont mises à mal. En clair, la Suisse est menacée de récession.

Que peut-elle faire? Protégée par le plafond de 1,20, la Confédération s'était endormie dans le confort. 

«La Suisse, largement épargnée par la crise financière, s’est reposée sur ses lauriers, écrit l'éditorialiste du Temps (...) [Elle] était persuadée d’être devenue trop compétitive – d’où le succès d’initiatives anti-croissance comme celle de l’UDC sur l’immigration[1] Elle a renoncé à des réformes (sur la concurrence, sur les retraites, sur l'assurance-invalidité).

Avec le «franc fort», la question de la compétitivité ressort comme le coucou. La droite propose des mesures de droite: une baisse des salaires (déjà en cours pour les frontaliers), un allongement de la durée du travail, un assouplissement de la fiscalité sur les entreprises. La gauche, déstabilisée, n'avance qu'une sorte de loi Macron contre les cartels.

La monnaie n'a pas rendu toutes ses armes, la banque centrale peut encore abaisser ses taux (déjà négatifs à -1,40% pour une journée) afin de dissuader les placements en Suisse. Un contrôle des changes apparaîtrait en revanche impensable pour le pays des banques.

Idem pour une entrée dans l'euro. Elle heurterait l'indépendance farouche des Suisses, même si la question, en toute logique économique, devrait se poser.

Reste donc les réformes à la hauteur de l'obstacle. La Suisse, comme tous les autres pays, est appelée à une grande interrogation sur son modèle et à des efforts radicaux. Regagner les 20% de compétitivité perdue ne se fera pas sans douleur.

La Confédération, riche et industrieuse, s'en sortira. Mais le choc suisse montre aux pays comme l'Allemagne, à forte crédibilité monétaire, ce qu'il en coûte de quitter l'euro. Aux pays à faible crédibilité, comme la Grèce, où la sortie amènerait à une dévaluation, il rappelle la violence du monde extérieur.

Quitter l'euro ne serait un soulagement que très provisoire. Le coucou de la compétitivité ressort toujours, sans prévenir.

Article également publié dans Les Echos

1 — Référendum de février 2014 pour limiter l'immigration y compris de ressortissants européens, adopté à 50,3%. Retourner à l'article

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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