France

Après Charlie Hebdo, le retour de la figure de l’intellectuel engagé?

Aude Lorriaux, mis à jour le 25.01.2015 à 9 h 01

Chez beaucoup de professeurs et de chercheurs, la tuerie semble avoir ravivé l’idée d’une responsabilité particulière de l’universitaire, utilisant son savoir au service immédiat d’une cause publique.

Statue de Victor Hugo à La Sorbonne, Paris  / Gouts via Wikimedia Commons

Statue de Victor Hugo à La Sorbonne, Paris / Gouts via Wikimedia Commons

La communauté universitaire semble, depuis les années 1990, peu encline à s’exprimer au delà de ses sujets d’expertise. Si quelques personnages de grande envergure et reconnus par leurs pairs, comme Alain Badiou, prennent la parole en public sur des sujets d’actualité qui ne relèvent pas directement de leur domaine, les «intellectuels engagés», comme pouvaient l’être de grands penseurs tels que Sartre, Foucault ou Derrida, semblent avoir aujourd’hui disparu.

La raison en est, selon Bourdieu, la spécialisation de plus en plus grande du monde universitaire et son corollaire, une «vertu scientifique mal comprise qui interdit à l’homo academicus de se mêler aux débats plébéiens du monde journalistique et politique»[1].

Pourtant à première vue, et avec toute la précaution qu’exige un manque de recul certain sur l’événement, l’attentat contre Charlie Hebdo semble avoir, au moins pour un temps, fait sauter ces réticences. Cette mobilisation va-t-elle ressusciter la figure de l’intellectuel engagé? Ou bien va-t-elle, tout du moins, susciter une plus grande politisation des universitaires?

Pour se convaincre de cette implication de la communauté universitaire, il faut ouvrir les journaux, consulter les sites Internet, scruter les blogs d’abord, et s’apercevoir des nombreuses tribunes publiées, ainsi que des nombreux appels de ces intellectuels invitant leurs pairs à s’exprimer, comme ce mot du philosophe Etienne Balibar, dans Libération:

«Il est juste que les intellectuels s’expriment, sans privilège, surtout pas celui d’une lucidité particulière, mais sans réticence et sans calcul. C’est un devoir de fonction, pour que la parole circule dans la cité à l’heure du péril.»

Des TD dont le contenu est bouleversé

 

Pour compléter le tableau, Slate a envoyé à une cinquantaine d’universitaires un appel à témoignages, qui a circulé sur plusieurs listes de diffusion. A l’arrivée, près d’une centaine de messages, et l’impression d’une mobilisation massive. Bannières «Charlie» sur les sites des universités, livres d’or, expositions, conférences spéciales, débats avec les étudiants, séminaires dont le contenu est bouleversé pour s’adapter à l’actualité, panneaux réalisés par des étudiants en art et leurs professeurs, etc. Partout en France, des initiatives ont été lancées au sein des universités pour répondre à la tuerie de Charlie Hebdo.

Certaines de ces initiatives n’étaient pas différentes des gestes de solidarité effectués par des millions de citoyens. Mais chez beaucoup d’autres, la tuerie semble avoir ravivé l’idée d’une responsabilité particulière de l’universitaire, utilisant son savoir au service immédiat d’une cause publique. Ainsi de cette spécialiste de littérature qui devait donner un cours sur «Attaquer la langue: la linguistique à l'épreuve de Proust», et qui a décidé d’intégrer une réflexion sur les écrits de Charlie Hebdo, eux-mêmes attaqués parce que «subversifs». Ou encore de cet enseignant de droit public, qui a recentré une séance de travaux dirigés sur la liberté d'expression. Enfin de ce spécialiste de l'islam qui a transformé sa séance sur «l’analyse historique et critique des normes d'élaboration du droit musulman» en «réflexion sur les sources historiques de l'intolérance religieuse».

Une liste des initiatives relevées par Slate

Une moindre mobilisation ou une mobilisation moins apparente depuis les années 1990

Pourquoi se poser la question du «retour de l’intellectuel engagé» si les universitaires se sont mobilisés, alors? Pour comprendre ce qui a changé, il faut se replonger à l’époque de la naissance du concept, pendant l’Affaire Dreyfus.

Alors que le capitaine Dreyfus est accusé de haute trahison, Emile Zola s’érige contre le pouvoir en place, publiant en une de L'Aurore un article sur six colonnes, une lettre ouverte au président Félix Faure. Deux jours plus tard, Le Temps publie une pétition où figurent les noms, outre d’Emile Zola, d’Anatole France, Marcel Proust, Claude Monet, Jules Renard ou Émile Durkheim, pour ne citer que les plus connus d’entre eux.

A ce moment-là foisonnent pour la première fois tribunes, pétitions, manifestes dans tous les journaux. Des associations, comme la Ligue des droits de l’homme, sont créées. La parole se libère à la faveur d’un changement institutionnel laissant plus de liberté aux universités, nous explique l’historien Christophe Charle, professeur des universités d'Histoire contemporaine à l'Université Panthéon-Sorbonne. Zola sera condamné à de la prison, mais son combat ne faiblira pas, et Dreyfus finira par être acquitté. Une nouvelle force politique était née, celle des «intellectuels», affirmant leur statut d’experts pour «pour intervenir dans un débat de société qui concerne un débat de morale», selon l’historien Pascal Ory, professeur d’histoire contemporaine à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

On retrouvera, après l’Affaire, quelques grands moments où le combat intellectuel refait surface: en 1913, au moment où le gouvernement décide d’allonger le service militaire, en 1936, lors du Front populaire et en 1968, année de toutes les libérations. Mais depuis les années 1990, il y eut peu de grands moments de mobilisation. Si ce n’est peut-être au lendemain du 21 avril 2002 mais la mobilisation fut de «moindre ampleur» et dans un contexte politique -une élection présidentielle- où le débat est plus classique, selon Christophe Charle. Et, surtout, peu de figures à la fois solides sur le plan intellectuel et capables d’emporter les foules émergent.

Pourquoi cette figure semble-t-elle avoir disparue? N’y-a-t-il plus de grands intellectuels, comme le déplorent souvent nombre de commentateurs? Ou bien sont-ils plus «cachés», s’expriment-ils moins, ou sont-ils tout simplement moins audibles? Et un événement tel que Charlie peut-il la faire émerger à nouveau? «Je ne pense pas qu’elle ait disparu. Elle prend des modalités différentes», juge Christophe Charle, qui a écrit notamment une Histoire des universités et un livre sur la Naissance des «intellectuels». «Cette figure n’avait pas disparue mais était affaiblie, et se manifeste aujourd’hui mais d’une manière éclatée», estime quant à lui Pascal Ory.

«Ces clercs étaient des religieux et leur religion s’est effondrée»

Non, les intellectuels ne sont pas plus stupides aujourd’hui, mais le contexte et les conditions de production de leur parole et de réception du débat ont bien changé. Alors qu’à l’époque de Sartre vivaient environ 5.000 universitaires, ils sont près de 70.000 de nos jours, selon Christophe Charle. Ce qui rend beaucoup plus compliquée l’émergence de quelques figures dans tout ce vivier d’une richesse et d’une complexité extraordinaire.

Les problèmes aussi, étaient plus simples, rendant le suivi du débat public par un grand nombre de personnes beaucoup plus facile. «Sartre s’occupait surtout de savoir s’il fallait soutenir ou pas l’URSS ou prendre sa carte au PC. Des questions assez simples, dans un monde bipolaire, alors qu’aujourd’hui le monde est multipolaire», commente Christophe Charle.

Depuis, les «religions civiles» (marxisme, maoïsme, etc.) se sont effondrées, les opinions ne sont plus promptes à écouter se dire les grandes messes de partis politiques et la méfiance envers les idéologies s’est accrue. Et l’audience des intellectuels, qui trouvaient là une énorme caisse de résonance, a disparu avec. «Ces clercs étaient des religieux et leur religion s’est effondrée», résume Pascal Ory, auteur avec l’historien Jean-François Sirinelli d’un livre que connaissent tous les élèves de classe préparatoire littéraire et de sciences-politiques, Les Intellectuels en France de l'affaire Dreyfus à nos jours. «Eric Fassin n’a pas l’audience de Sartre mais c’est parce qu’une parole générale n’est plus à la mode, le public n’est plus prêt à marcher derrière des mandarins», ajoute-t-il.

De l’importance de l’action collective

A la place émerge une nouvelle figure, celle d’un universitaire plus spécialisé, et qui sort moins de son domaine d’expertise. Une figure plus proche de la figure anglo-saxonne, à la Bertrand Russel ou Noam Chomsky, dans un contexte où les savants sont plus nombreux et où celui qui s’exprime risque beaucoup plus qu’avant d’être repris et critiqué par un de ses collègues s’il s’est aventuré sur un terrain qui n’était pas le sien.

«Notre génération possède un sentiment plus important de ses limites et une plus grande modestie» commente Christophe Charle, pour lequel il est clair que les universitaires d’aujourd’hui «s’autocensurent».

Dans un tel contexte, et alors que le rythme médiatique est de plus en plus rapide et de moins en moins compatible avec le temps de la recherche, la parole des universitaires s’est assagie. Le défi est aujourd’hui selon Christophe Charle de pouvoir tout de même être suffisamment réactif pour s’inscrire dans le débat public. D’où, selon l’universitaire, l’importance d’une réflexion collective, car en mettant rapidement en commun les réflexion, «on a des chances d’aboutir à quelque chose de plus intelligent que si on a une parole solitaire». L’historien participait d’ailleurs aux Etats Généraux des sciences sociales critiques samedi 17 janvier, pour lesquels une réflexion sur «La fabrication d’un consensus national: l’assignation à "être Charlie"» a été inclue.

Même si on n'assistera sans doute pas au retour de grandes mobilisations à l’ancienne, celle qui a suivi les attentats contre Charlie Hebdo est susceptible de «relancer le sentiment de citoyenneté et de repolitiser la sphère universitaire», selon Christophe Charle. «Les périodes de crise de la société redonnent du tonus à la mobilisation intellectuelle», convient quant à lui Pascal Ory. Le retour de l'intellectuel engagé? Non, mais des intellectuels et des universitaires plus engagés, sans doute.

[1] Pierre Bourdieu, « Préface », Contre-Feux 2, Raisons d’agir, 2001. Retour à l'article

Aude Lorriaux
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Journaliste
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