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Football: la troisième mort des «Magiques Magyars»

Joël Le Pavous, mis à jour le 24.01.2015 à 17 h 44

Avec Jenő Buzánszky s'est éteint, début janvier, le dernier joueur du onze légendaire hongrois qui émerveilla la planète dans les années cinquante, avant de s'incliner en finale de la Coupe du monde face à la RFA et d'être éparpillé par les chars soviétiques. Revue d'effectif.

Une affiche hommage à l'équipe de Hongrie des années 50. Dorogifc via Wikimedia Commons.

Une affiche hommage à l'équipe de Hongrie des années 50. Dorogifc via Wikimedia Commons.

Le footballeur Jenő Buzánszky est mort le 11 janvier dernier à 89 ans à Esztergom, au nord de Budapest. Il était l’ultime rescapé d’un onze magyar extraordinaire qui stupéfia le monde, le 25 novembre 1953, en écrasant chez elle (6-3) une équipe d'Angleterre qui passait alors pour la meilleure de la planète. D'une équipe qui ne perdit qu'un seul de ses 49 matchs entre 1950 et 1956, empochant au passage un titre olympique à Helsinki en 1952 mais échouant au finish dans sa quête du titre mondial contre la RFA en finale de la Coupe du monde 1954. Cette invincible armada, à en faire pâlir d'envie Pep Guardiola ou Sir Alex Ferguson, connut ensuite une deuxième mort, celle-là politique, sur fond de blindés soviétiques. Revue d'effectif.

La disposition de «l'équipe en or».

1.Gyula Grosics (1926-2014)La Panthère noire

Son père, forgeron, voulait qu’il devienne prêtre, mais Gyula ne dira jamais la messe. Son sacerdoce? Défendre les cages de son pays. Sa soutane? Maillot et short sombres. Voilà pour la couleur. Ses atouts? Un jeu au pied prodigieux, une détente ahurissante, des sorties félines. Voilà pour l’animal. La Panthère Noire enfilera 86 fois en quinze ans de carrière (1947-1962) son éternelle tunique foncée. Grosics détestait alterner les teintes en fonction des matchs. Pratique, paresse: la frontière est mince.

Drôle de destin que celui de ce fan du Ferencváros, club nationaliste de l’époque, qui fut enrôlé dès 1950 au Honvéd Budapest, kolkhoze footballistique de l’armée marxiste, phalanstère des pépites magyares. Tour à tour volontaire dans une division SS, gardien du «match du siècle» contre l’Angleterre à Wembley, pestiféré du «miracle de Berne» (la victoire 3-2 de la RFA en finale du Mondial 54), soutien des insurgés de 1956, coach du Koweït et adepte, enfin, de Viktor Orbán. Tortueux CV.

2.Jenő Buzánszky (1925-2015)Le Roc

Quarante-huit capes, zéro réalisation. Si Jenő Buzánszky n’a jamais marqué en sélection, le latéral droit était constamment à l’offensive, tel un Cafu, un Willy Sagnol ou un Dani Alves d’antan, lâchant volontiers son rôle de sentinelle histoire d’aller déposer un centre millimétré dans la boîte. Le mineur de charbon, rare civil parmi une flopée de militaires, cavalait non-stop sur les pelouses.

Buzánszky, qui avait bâti sa réputation sur sa solidité, ne succombera pas à la tentation de l’exil post-1956, alors que certains joueurs (Czibor, Puskás, Kocsis) profitèrent de la campagne européenne du Honved pour se carapater en signant dans de prestigieuses écuries étrangères. Jenő, lui, rentra à la maison, entraînant son cher Dorogi FC après 274 apparitions en championnat en treize saisons (1947-1960) puis devenant vice-patron de la fédération nationale (MLSZ) à 71 printemps (1996). Un héros si discret.

3.Mihály Lantos (1928-1989)Le Géant

«Si cela se produisait aujourd’hui, il y aurait beaucoup plus d’exclusions. Ma seule préoccupation a été de faire en sorte que ce match aille jusqu’au bout.» Pour Arthur Ellis, l'arbitre britannique de Brésil-Hongrie, quart de finale du Mondial 54, le choc a viré au calvaire. Quarante-deux fautes; trois cartons rouges; une rixe dans le rond central au coup de sifflet final; deux blessés côté magyar. Et au milieu du chaos, un pénalty de Lantos sous la barre. Le Onze d’or élimine 4-2 le tenant du trophée.

Inamovible arrière-gauche en sélection (1949-56) et au MTK Budapest (affilié à la police secrète), Lantos scorera à quatre autres reprises en 53 présences dans la dream team. Dont une lors du cinglant 9-0 infligé à la Corée du Nord lors de la Coupe du monde 1954, huit jours avant la «bataille de Berne» face à la Seleção. La retraite venue, il seconde Márton Bukovi –son ex-entraîneur en club– à l’Olympiakos (1965-67). Puis regagne la Hongrie dès 1968, pilotant plusieurs effectifs locaux jusqu’au début des eighties.

4.József Bozsik (1925-1978)Le Lumineux

La finale de la Coupe du monde 1954 RFA-Hongrie (3-2).

Sa mamie l’appelait «Cucu» (prononcez «Tsoutsou»). Son aire d’influence? Devant la charnière centrale. Bref, une courroie de transmission. Un relayeur à la Pat Vieira, Paul Pogba ou Yaya Touré, trouvant Puskás excentré à gauche via une jolie transversale ou connecté à Hidegkuti dans l’entrejeu. Son intellect et sa capacité d’adaptation l’ont mené, pêle-mêle, à être repéré dès ses 11 ans par le Kispesti FC, à entrer au Parlement grâce à l’appui du Parti ou même à diriger un magasin de fringues.

Il est devenu, après le «british» Billy Wright et le norvégien Thorbjørn Svenssen, le troisième joueur de l’histoire au-delà des 100 capes (il finira à 101), un record national. «Bozsik possédait le don le plus précieux dans le football contemporain: la patience. Il avait l’aptitude et le calme suffisants pour attendre la bonne opportunité et exécuter ce que peu d’autres à part lui pouvaient réaliser», écrit le blogueur Rob Fielder. Hommage légitime: le stade du Honvéd porte son patronyme depuis le 1er octobre 1986.

5.Gyula Lóránt (1923-1981)Le Brigand

Gusztáv Sebes lui a sauvé la vie. Le sélectionneur des Magiques Magyars le voulait tant dans son groupe qu’il s’est porté personnellement garant, en 1949, de son «maintien» en Hongrie auprès de János Kádar, alors ministre de l’Intérieur, en échange d’une libération immédiate. Car Gyula Lóránt croupissait dans une geôle communiste. Motif: tentative de fuite. Mobile: suivre son pote du Vasas SC (club historique du nord-est de Budapest), László Kubala, futur planqué au Barça. Le vétéran de 39-45 a dû filer droit.

Contrat rempli. Trois titres avec le Honvéd (1952, 54, 55), l'or olympique (1952), une Coupe d’Europe centrale (1953, ancêtre de l’Euro) et un double triomphe contre l’Angleterre –après le 6-3 historique de 1953, un 7-1 cinglant suivit l'année d'après. De quoi garantir la paix à ce fils de policier, parti écumer les bancs de Bundesliga à la quarantaine. Sur sa route, l’ex-tour de contrôle chapeautera le grand Bayern des Maier, Breitner, Müller et Rummenigge de 1977 à 1979. Lóránt est mort comme il s’est imposé: sur le terrain, coach du PAOK Salonique défiant l’ogre Olympiakos.

6.József Zakariás (1924-1971)Le Timide

Le dossier hante les archives du Losc, le club de Lille. Fin juillet 54, le Mondial suisse à peine terminé, un ex-légionnaire tchécoslovaque se faisant passer pour le récupérateur magyar débarque chez les Dogues. Le président Louis Henno, tout heureux de prendre sous son aile un adroit professionnel ayant «choisi le camp de la liberté», l’engage sur le champ, sans même vérifier ses papiers. Patatras! L’imposteur est arrêté le 2 août après avoir multiplié les bourdes et éclopé un adversaire du FC Rouen.

Cette folle «malédiction», décrite par le journaliste Andrew Gibney, détruira une image déjà abîmée. Le vrai József Zakariás a été privé de finale helvète suite à des galipettes avec une femme de chambre et ne sera plus jamais convoqué en équipe nationale jusqu’à ce qu’il raccroche les crampons (1958). Sa B.A: aider la jeune Guinée indépendante à se jeter dans le grand bain du ballon rond (1961-68).

7.László Budai (1928-1983)Le Généreux

Avec Czibor, ils formaient le tandem diabolique d’ailiers de l’«Aranycsapat», l'équipe d’or. Lui, à droite, en concurrence avec József Tóth, qui le remplaça lors de cette finale de la Coupe du monde 1954 qualifiée à tort de «miracle» –les Allemands étaient shootés à la méth’, les Magyars crevés par leur 4-2-4 aussi révolutionnaire qu’énergivore.

Révélé au Ferencváros (1948-50), façonné au Honvéd (1950-61), l’officier débute chez les A hongrois par un duel au sommet contre le voisin et rival autrichien, humilié 6-1 le 8 mai 1949. Ses débordements explosifs, quelquefois suivis de caviars dans les airs pour Kocsis ou au sol pour Puskás, lui vaudront son sobriquet, «Budai», l’altruiste de génie. Qui, dans une rare période «perso», se permet d’en planter quatre contre la Pologne qu’il pulvérise quasi à lui tout seul (5-2 à Varsovie, 4 juin 1950). Budai, c’est «seulement» dix buts en une décennie d’international (1949-59). Généreux, vous dis-je. Inhumé en 1983 à Rákospalota, à Budapest, il repose là-même où il était né 54 ans plus tôt.

8.Sándor Kocsis (1929-1979)«Tête d'or»

Le 22 juillet 1979, Sándor Kocsis, malade du cancer, se jetait par la fenêtre d’une clinique barcelonaise. Triste dénouement pour le sniper de la caboche, 400 buts de la tête toutes compétitions confondues du haut de ses 181 centimètres, et qui s'exila lui aussi chez les Blaugranas, de 1958 à 1966. Sélectionné à 17 balais, «Tête d’Or» fut le roi des buteurs de la Coupe du monde (11 buts en 1954) avant que Just Fontaine ne lui subtilise le trône (13 buts en 1958). Gusztáv Sebes, maestro dithyrambique:

«Il avait une superbe détente et parvenait à combiner puissance et précision. C’était aussi un buteur très complet, qui savait garder le ballon et marquait sans problème des deux pieds. Avec ses performances en 1954, on aurait dû remporter le trophée.»

Associé à Puskás en attaque, Kocsis affolera les compteurs en sélection: 68 buts en 75 parties. Énorme, mais insuffisant. Sándor incarne le Poulidor du Onze, éclipsé par Ferenc le magnifique.

9.Nándor Hidegkuti (1922-2002)Le Grand Maître

Un métronome. Une rampe de lancement. Un distributeur. Un neuf et demi placé meneur de jeu, poste novateur estampillé Sebes. L’étalon du «football total» pré-Johan Cruyff, surprenant par ses dézonages incessants. Auteur d’un triplé lors du «match du siècle», le chef d’orchestre est resté fidèle au MTK (1947-1958), qui le lui rendra bien en rebaptisant son enceinte Hidegkuti Stadion. Son trio avec Puskás et Kocsis inspirera notamment le delta Eto’o-Henry-Messi au Barça.

«"L’attaquant hongrois a plus souvent été vu à l’intérieur de son rectangle", écrira le Guardian au lendemain de la victoire en terre anglaise, moins fasciné par les trois buts d’Hidegkuti que par le style de ce joueur qui passait son temps à décrocher», détaille Guillaume Gautier dans les Cahiers du Foot. Au mitan des seventies, en 1973, le Grand Maître s’expatria au Caire pour s’occuper du club d’Al-Ahly. Résultat: cinq championnats avec les rouge et blancs et un 5-3-2 mythique en Egypte. Respect.

10.Ferenc Puskás (1927-2006)Le «Major galopant»

Ferenc Puskas, en 1971 (via Wikimedia Commons).

James Rodriguez et «Öcsi» (petit frère) ont deux points communs. Le Real, brigade actuelle de l’ex-Monégasque, où le Major officia aux côtés d’Alfredo Di Stéfano et de Raymond Kopa (1958-1960), et la récompense 2014 du plus beau but de l’année, octroyée au Colombien et intitulée prix Puskás.

Trapu (1,72 m, 75 kg) et jovial, Ferenc vénérait autant le szalámi que les pralines dans le mille. Lui, l’artilleur prolifique (85 capes, 84 buts), l’icône utile et rusée du «gulyás-socialisme», dont l'effigie orne des tasses qui remportent un franc succès dans les magasins de souvenirs de Budapest.

«La figure de Ferenc Puskás est symptomatique de cette posture, car c’est le même homme qui parade en officier lors des défilés communistes et qui met en œuvre sur le terrain l’art de la dissidence en marche», décrypte le sociologue du sport Miklós Hadás.

Sepp Blatter, le président de la Fifa, Michel Platini et Franz Beckenbauer ont assisté à ses obsèques. Le convoi funéraire a traversé Budapest. Sa dernière demeure? La basilique Saint-Ėtienne, inaugurée par l’empereur François-Joseph en 1906. Rien que ça.

11.Zoltán Czibor (1929-1997)Le Rebelle

«Le virevoltant Czibor était insaisissable. Son petit gabarit et sa vivacité en faisaient un poison pour les défenses. Un détonateur, très mobile, n’hésitant pas à quitter son couloir gauche pour prendre les espaces et apporter le surnombre.» Le portrait sied parfaitement à cette pile tzigane bourrée de tonus, capable, en un sprint rageur, de laisser ses vis-à-vis sur le carreau pour créer une situation dangereuse. Un paléo-Ronaldo danubien, moins élancé (1,69 m contre 1,85 m), mais aussi déstabilisant que le Portugais.

Zoltan le Rebelle a fui le Honvéd caporalisé (1953-56) et les chars de Moscou venus balayer la révolution naissante, direction l’AS Rome. Devenu ensuite deux ans plus tard Barcelonais comme Kocsis, le natif de Káposvár s'inclina en finale de la Coupe d'Europe en 1961 contre le Benfica au Wankdorf de Berne, là même où les Magiques Magyars avaient été floués par la Mannschaft. La poisse. Le feu follet faiblit ensuite, se recyclant à l’Espanyol (1961-62) puis pigeant au FC Bâle, à l’Austria de Vienne et à Toronto avant d'arrêter les frais, lessivé.

Joël Le Pavous
Joël Le Pavous (28 articles)
Journaliste
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