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Comment le mythe des «no go zones» s’est mis en place

Repéré par Vincent Manilève, mis à jour le 23.01.2015 à 12 h 19

Repéré sur Talking Points Memo, Business Week, The Atlantic

Fox News a (encore une fois) fait l’unanimité contre elle quand elle a expliqué que certaines zones de Paris vivaient selon les règles de la Charia. On sait désormais d’où vient cette aberration.

Impression écran de la chaîne Fox News. Nolan Peterson explique le principe des «no go zones».

Impression écran de la chaîne Fox News. Nolan Peterson explique le principe des «no go zones».

Quelques jours après les attentats qui ont touché la France, Fox News a décidé de se pencher sur la question de l’islam dans l'Hexagone. Ils ont donc demandé à un «spécialiste des zones de conflit», Nolan Peterson, de décrire la situation dans le pays, où il a passé quelques années au milieu des années 2000. Et comme on pouvait s’y attendre avec une chaîne comme Fox News, le résultat est accablant. Ce journaliste compare certains quartiers de Paris à des «no go zones» («zones où ne pas aller») interdites aux non-musulmans, qu’il compare à l’Irak et à l’Afghanistan. Il ajoute qu’on peut y voir des habitants porter des T-shirts à l’effigie d’Oussama ben Laden.

 

Très vite, la France a démonté, point par point, les arguments de la chaîne la plus regardée des Etats-Unis, le Petit Journal en tête. L’émission de Yann Barthès a mené une petite guerre contre Fox News, allant jusqu’à demander aux téléspectateurs d’inonder la chaîne de mails.

 

Quelques jours après, sans savoir si c'était vraiment grâce au Petit Journal, Fox News a bien dû reconnaître son erreur et a présenté ses excuses, «notamment auprès des Français», répétant qu'il n'y avait «pas de “no go zones”».

La maire de Paris Anne Hidalgo a tout de même décidé de porter plainte contre la chaîne américaine dont les propos ont porté «atteinte à l'honneur et à l'image de Paris». Si la maire a peu de chance de gagner son procès, notamment en raison du principe suprême de liberté d’expression aux Etats-Unis, une question demeure: d’où vient ce mythe de la «no go zone»?

Le site Talking Points Memo a creusé la question et a pu voir que les «no go zones» n’étaient pas qu’une invention de journalistes zélés en manque de sensationnalisme.

Dès 2002, le journal conservateur Washington Times utilisait l’expression pour désigner des zones en Europe «expérimentant la folie de l’asile», c’est-à-dire selon eux un afflux ingérable d’immigrés. En 2006, Daniel Pipes, expert auto-proclamé de l’islamisme, publie un livre où il compare les «zones urbaines sensibles» (ZUS) françaises à des «no go zones». Il ira plus loin en 2008 en expliquant, encore dans le Washington Times:

«Les ZUS existent non seulement parce que les musulmans veulent vivre dans leurs propres zones et selon leur propre culture et la loi de la charia, mais aussi parce que le crime organisé veut opérer sans les interférences judiciaires et financières de l’Etat français. En France, la loi de la charia et celle de la mafia sont devenues pratiquement identiques.»

Comme l’indique le site, il reviendra par la suite sur ses propos (pour les réaffirmer il y a quelques jours au journal Business Week), mais trop tard: cette vision de la place des musulmans en Europe plaît à certains, qui s’en emparent très vite. Business Week raconte d’ailleurs comment le think tank Gatestone Institute affirmait, au lendemain des émeutes de 2012 en France, que le pays essayait de «récupérer les no go zones», des endroits où «les quartier majoritairement musulmans» étaient «hors limites» pour les non-musulmans. Talking Points Memo mentionne également l’ancien évêque britannique Michael Nazir-Ali qui, dans une contribution pour le Telegraph en 2008, parlait de l’influence de l’islamisme sur les jeunes et comment cela entraînait des «no go zones» où l’islam radical devenait une «marque d’acception».

Peu à peu, cette idée selon laquelle des zones en Europe (et pas seulement en France) n’étaient plus contrôlées par l’Etat mais par des musulmans a fait son chemin. Avec les attaques des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly et les débats que cela a créé autour de l’islam en France et dans le monde, ce mythe a refait surface. Le site The Atlantic explique que «des croyances erronées comme celles-ci prennent d'autant mieux chez les plus politisés, et une fois que l'idée a pris racine, elle est difficile à arracher».

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