Culture

Jazz: célébrons Lester «The Prez» Young, 50 ans après sa mort

Martin Johnson, mis à jour le 01.09.2009 à 9 h 46

Pour les vrais mordus de jazz, Barack Obama n'est que le deuxième président afro-américain; le saxophoniste ténor Lester Young fut le premier. Certes, il n'a pas reçu les voix de 365 grands électeurs, mais Billie Holiday lui avait accordé son suffrage: elle l'avait surnommé «Le Président», ou «Prez».

Young a inauguré une nouvelle approche, résolument plus dynamique, de la pratique du saxophone. Son jeu était plus fin, son style plus frais; il a inspiré un nombre incalculable d'autres saxophonistes de talents, comme Sonny Rollins, Dexter Gordon, Wardell Gray et Stan Getz. Et son influence ne s'est pas arrêtée aux musiciens. Il a inspiré Billy Holiday (qu'il surnommait «Lady Day») et Frank Sinatra; son style a ainsi marqué tous les chanteurs classiques influencés de près ou de loin par ces deux légendes - c'est-à-dire la plupart d'entre eux.

Young est mort bien trop jeune, en 1959; il avait 49 ans. Cette année marque le centenaire de sa naissance. Petite biographie présidentielle.

Lester Young naît à Woodville (Missouri) le 27 août 1959; il grandit à la Nouvelle-Orléans et à Minneapolis. Il joue de plusieurs instruments (batterie, violon...) dans l'orchestre familial, avant d'adopter définitivement le saxophone en 1930, en rejoignant les «Blue Devils» de Walter Page, le génial orchestre de jazz de Kansas City (la matrice du Count Basie Orchestra). Young rejoint Basie en 1934, puis quitte son orchestre pour poursuivre d'autres projets. Mais il comprend vite qu'il existe un son dominant chez les saxophonistes de son époque: le timbre à la fois bourru et fluide de Coleman Hawkins. Le son souple et délié de Young était trop avant-gardiste pour la plupart des big bands du milieu des années 1930; Prez réintègre donc l'orchestre de Basie en 1936. Le reste de son extraordinaire carrière marquera l'histoire.

Il y avait un bon nombre d'excellents orchestres de jazz à la fin des années 1930: ceux de Duke Ellington, Benny Goodman et Fletcher Henderson, pour ne citer qu'eux. Mais le Count Basie Orchestra était le meilleur du pays, et Young y était pour beaucoup. Ses solos étaient le clou du spectacle, et leur énergie hautement communicative. Il savait quand se retenir; quand tout donner. Son sens du rythme était particulièrement affûté. «Lester Leaps In», par exemple, est rapidement devenu la signature musicale de l'orchestre de Basie. Cet extrait de 1938 donne un rapide aperçu de sa grandeur. C'est aussi un magnifique solo de Young.

Prez savait jouer comme personne les airs populaires sur la piste de danse, mais c'est en jouant les ballades qu'il devenait un véritable artiste. Le timbre de son saxophone faisait irrémédiablement songer à une plainte humaine ; quand il jouait un air triste, comme « I Cover the Waterfront », le remord et la tristesse étaient presque palpables dans son jeu alangui. Quand Young jouait une ballade, il racontait sa propre histoire, et l'auditoire faisait plus que l'entendre: il la revivait avec lui.

Lester Young est appelé sous les drapeaux durant la seconde Guerre Mondiale ; le racisme des autres soldats le marquera à jamais. A son retour, il prend part à une série de tournées et d'enregistrements («Jazz at the Philharmonic») organisée par Norman Granz, le légendaire impresario du jazz. Il dirige également un bon nombre de «small group sessions» [séances d'enregistrement en petit groupe]. La plupart de ses œuvres les plus notables furent le fruit de sa collaboration avec Billie Holiday. Prenez cet enregistrement de «Fine and Mellow» de 1957; un vrai concentré de vedettes. Young prend le deuxième solo (après Hawkins, excusez du peu); l'infinie subtilité de son jeu redonne ses lettres de noblesse à l'adage «less is more» [«en faire moins peut être un plus»].

A la fin des années 1950, Young se coupe peu à peu du reste du monde. Il invente son propre argot, qui finit par ressembler à une sorte de jargon «hipster». Dans une interview réalisée quelques semaines avant sa mort, il raconte (dans un langage fort peu châtié) son enfance et le début de sa carrière. Les mots d'argots y sont omniprésents, et presque impénétrables. Young buvait alors beaucoup et mangeait rarement; il meurt peu après, le 15 mars 1959.

Les plus grands jazzmen de l'époque lui rendirent hommage à leur manière. Charles Mingus composa «Goodbye Pork Pie Hat» ; ce morceau est devenu un standard du jazz. Wayne Shorter créa «Lester Leaves Town». Dizzy Gillespie, lui, se déclara candidat à la présidentielle, comme le suggère son morceau de 1963 («Dizzy for President»). Peine perdue: Prez demeure le seul commandant en chef que le jazz ai connu. Son style inspire toujours les saxophonistes virtuoses d'aujourd'hui, comme Mark Turner ou Noah Preminger.

Si vous souhaitez découvrir la musique de Young, Concord Music Group vient de sortir un joli disque, «Centennial Celebration», compilation de ses meilleurs morceaux. Par ailleurs, nous ne saurions trop vous recommander tout ce que l'orchestre de Basie a pu jouer à la fin des années 1930 ; les mélomanes apprécieront.

D'autres afro-américains entreront sans doute à la Maison Blanche; mais pour ce qui est du jazz, il n'y aura jamais qu'un seul président, pour l'éternité: Lester Young.

Martin Johnson

Traduit de l'anglais par Jean-Clément Nau

Image de une: Billie Holiday, à côté de Lester Young, lors d'un concert enregistré à la télévision américaine CBS en décembre 1957. NYPL.

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