La République se mobilise enfin pour l’école

Najat Vallaud-Belkacem à Paris le 22 janvier 2015.  REUTERS/Philippe Wojazer

Najat Vallaud-Belkacem à Paris le 22 janvier 2015. REUTERS/Philippe Wojazer

C’est la meilleure nouvelle du plan présenté ce jeudi par l’Education nationale. Mais elle n’aurait pas dû attendre autant.

Le plan publié par le ministère parle essentiellement de l’éducation à la citoyenneté. Le drapeau, la Marseillaise… Je me souviens que Chevènement nous avait déjà fait le coup quand j’étais élève. Aujourd’hui l’institution parle de parcours citoyens, pour «apprendre les valeurs de la République de l’école élémentaire à la terminale» et c’est ce qui va faire le plus réagir. Mais ce qui me frappe en lisant le document c’est le nombre de mesures de bon sens qu’il contient en plus de ça, et qu’il formule de manière plus affirmée, plus volontariste et plus crédible qu’à l’accoutumée.

Nous pouvons retenir trois points essentiels.

1.Mixité sociale

Le problème de la mixité sociale dans les établissements, c'est la grande hypocrisie de la République. Car non seulement la ségrégation sociale spatiale fait son œuvre mais en plus elle est renforcée par des pratiques d’évitement. Aujourd’hui, comme l’explique la sociologue Agnès Van Zanten dans un livre qui en porte le nom: on peut parler de «marché scolaire», un marché dans lequel les plus informés contournent la carte scolaire et choisissent leur école et se tournent vers le privé quand des établissements publics, à tort ou à raison, les effraient.

Si la loi d’orientation de 2013 sur l’école mentionnait l'origine sociale des familles, c’est la toute première fois que je lis une vraie réponse précise du ministère à ces questions:

«Une politique active de mixité pour agir sur la composition des collèges sera mise en place grâce aux nouvelles dispositions législatives et réglementaires. En concertation avec les collectivités compétentes, un état des lieux sera établi en 2015- 2016 en matière de mixité sociale au sein des collèges publics et privés sous contrat.»

Hé bien oui, l’argent public finance l’école privée… celle-ci doit donc participer aux objectifs de mixité sociale affectés au secteur public. Logique non? Même si beaucoup d’écoles privées sous contrats accueillent des publics (parce qu’en fuite) très divers, ce n’était pas le cas jusqu’ici.

«De nouveaux secteurs de recrutement des collèges seront définis pour y regrouper plusieurs établissements là où c’est pertinent. Les directions des services départementaux de l’Éducation nationale mettront en place une procédure d’affectation des élèves permettant de renforcer la mixité sociale des établissements des nouveaux secteurs de recrutement.»

Oui, la mixité sociale est une politique publique et non une affaire de parents plus ou moins informés/effrayés/militants. Il est heureux que le ministère et les collectivités locales le redécouvre.

Autre point sur lequel il faudrait agir: le fait qu’à l’école certains soient «plus égaux que d’autres». Par exemple, comme le résumait parfaitement cet article du Monde de 2012: les établissements de centre villes sont en moyenne mieux dotés en options, en langue et bénéficient de professeurs plus expérimentés. Les élèves y «coûtent» plus cher.

2.Le rapport aux familles

L'article 2 de la loi d’orientation de 2013, déjà citée, précisait: «Pour garantir la réussite de tous l’école se construit avec les parents quelle que soit leur origine sociale». Aujourd'hui, le plan explique: 

«Les moyens du dispositif "Ouvrir l’École aux parents pour la réussite des enfants" seront renforcés, par un cofinancement avec le ministère de l’Intérieur. Ce dispositif a pour objectif de donner aux parents étrangers allophones les moyens d’aider leurs enfants dans leur scolarité, par une meilleure connaissance de l’institution scolaire, des droits et des devoirs des élèves et des parents, un apprentissage de la langue française et une meilleure compréhension des principes, des valeurs et des usages de la société française, pour une meilleure intégration. Alors que le dispositif a été recentré sur les primo-arrivants, le fonds Éducation nationale permettra de prendre en charge les parents allophones présents depuis plus longtemps sur le territoire.»

Et bien oui! Oui et trois fois oui. Comment demander à des gens, et pas seulement ceux qui arrivent en France, pour nous tous en fait, d’adhérer au projet d’une école qui vous claque la porte au nez tous les matins? Peut-être faudrait-il permettre aux parents, comme c’est le cas en maternelle, de rentrer dans l’établissement afin de pouvoir échanger, de manière informelle, avec les membres de la communauté éducative, les autres parents, les autres enfants? Dans la suite du nouveau référentiel de l’éducation prioritaire publié l’année dernière, le ministère parle aujourd’hui plutôt d’aménager des lieux et des moments spécifiques:

«Les espaces et/ou temps des parents seront développés dans chaque école et établissement. La relation de confiance et la compréhension mutuelle entre les parents et l’École constituent un enjeu déterminant pour la réussite de tous les enfants aux plans scolaire, social et citoyen.»

J’ajouterais qu’il va aussi falloir que tout les enseignants soient sensibilisés à la manière dont ils peuvent mieux échanger avec les familles de milieux populaires, comme me l’expliquait Jean-Paul Delahaye, en charge de la mission «grande pauvreté et réussite scolaire», au mois de novembre dernier:

«La précarité des familles est souvent peu connue au sein de l’école, la pauvreté souvent, est discrète. En France, un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté, en éducation prioritaire c’est un sur deux. Et les enseignants doivent être attentifs. Par exemple avec la demande des fournitures scolaires.»

3.La réussite scolaire

Ce n’est pas central dans le plan, ça devrait l’être davantage, mais c’est présent. Le document revient sur la prévention du décrochage, d’abord en sensibilisant les parents:

«La généralisation de la "mallette des parents" (prévue dans le cadre du plan "vaincre le décrochage scolaire"), élaborée pour trois moments clés de la scolarité des enfants – l’entrée au CP, où l’enfant apprend à lire, l’arrivée en 6e, pour faciliter le passage au collège, en 3e, pour accompagner les premiers choix d’orientation –sera accélérée par la mise à disposition des chefs d’établissement de moyens renforcés.»

Mais il faut rentrer dans le dur, et traiter l’échec scolaire à la racine. Car les statistiques françaises sont affolantes: environ 20% des élèves maitrisent mal la lecture en fin de CM2, 40% n’ont pas les bases nécessaires pour aborder le collège dans de bonnes conditions. Il faut davantage, on le sait trop, remédier plus tôt aux difficultés. C’est le point 6:

«Une évaluation du niveau des élèves en français, à des fins diagnostiques, sera mise en place au début de CE2 pour permettre aux équipes pédagogiques d’identifier les difficultés et de mettre en place une réponse adaptée aux besoins de chaque enfant. Des outils d’évaluation standardisés seront mis à disposition à cette fin.»

Dommage que cela n’arrive qu’en CE2 mais il est vrai que les projets de repérages des cas à risque dès la maternelle sous Sarkozy ont laissé des traces. Pourtant, sans recourir à des évaluations envahissantes, le repérage de la difficulté précoce et la remédiation rapide sont essentiels

Surtout, c’est aussi une question de culture éducative, l’enseignant doit être en mesure de pratiquer la pédagogie différenciée dans sa classe (s’il est bien formé, s’il n’a pas trop d’élèves!) et peut-être se tourner en priorité vers ceux qui peinent plutôt que vers ceux qui n’ont aucune difficulté. Comme me le confiait un cadre du ministère il y a quelques semaines:

«Il faut sans doute mieux former les enseignants à passer du nécessaire enseignement collectif et des moments de personnalisation. Un jeu subtil et professionnel qui ne s’improvise pas. C’est pour cela qu’ils ont besoin de formation.»

Mais tout cela, des travaux en sciences de l’éducation issus de tous les pays le montrent, il faut que ces travaux soient accessibles, sous une forme compréhensible, à tous. Mais il existe une certaine et étrange étanchéité entre la recherche et les enseignants et le ministère semble enfin s’en apercevoir:

«La DGESCO (Direction générale des affaires scolaires) mobilisera un conseil scientifique pour rendre accessibles aux acteurs de terrain les résultats de recherches et d’expériences en France et à l’étranger, notamment sur l’apprentissage de la lecture et la compréhension de l’écrit, affiner les analyses de situation qui existent (rapports des inspections générales, travaux de la DEPP notamment), et promouvoir les recherches et expérimentations intégrant un suivi des pratiques ainsi promues.»

Enfin, la note s’empare de la question des jeunes sans qualification. C’est la mesure 7:

«Les recteurs sont mobilisés pour décliner opérationnellement la "stratégie de lutte contre le décrochage" et pour être en première ligne avec les autres services de l’État et ceux de la région, pour mettre en œuvre le "droit au retour en formation". Il s’agit de faire accéder à la qualification –et donc à l’insertion professionnelle– les 620 000 jeunes sortis du système scolaire, aujourd’hui ni en emploi ni en formation, et les 140 000 jeunes qui chaque année quittent l’École sans qualification. Des moyens en crédits budgétaires et en ressources humaines seront déployés à cette fin. »

Pour que l’échec scolaire ne soit pas synonyme d’échec total. Comme l’avaient très bien démontré François Dubet et Marie Duru-Bellat dans Les sociétés et leur école -Emprise du diplôme et cohésion sociale, en France, le diplôme de fin d’étude pèse particulièrement lourd dans la destinée socio-professionnelle de toute une vie. Il faudrait aussi pouvoir s’imaginer un avenir à 16, 20 ou 30 ans, même si on est, ou a été, fâché avec les études.

Soudain, tout a changé

Le plan publié aujourd’hui montre qu’une partie des solutions pour améliorer l’école et la rendre plus démocratique était connue des experts et du ministère et bien trop timidement défendues jusque-là. C’est arrivé en réaction aux problèmes posés dans les classes après les 7, 8 et 9 janvier. Des évènements qui auront indéniablement mis l’école au centre des débats. Et de manière inédite. Il aura fallu que des enfants montrent eux-mêmes qu'ils n'adhéraient pas à la République et à ses valeurs pour que celle-ci prenne la mesure de l'urgence.

Reste un vrai, gros, énorme problème: l’Éducation nationale recherche 25.000 nouveaux enseignants diplômés. Au vu de ce qui s’est passé ces dernières années, rien ne dit qu’elle arrive à pourvoir tous ces postes avec des candidats de niveau suffisant. Et sans eux, pas d’école publique qui tienne la route. 

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