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Björk en a assez qu'on attribue son talent aux hommes qui l'entourent, et elle n'est pas la seule

Forrest Wickman, traduit par Cécile Dehesdin, mis à jour le 25.01.2015 à 9 h 14

Chanteuses, oui, mais aussi compositrices, productrices, musiciennes... De Björk à Taylor Swift en passant par Grimes ou Solange Knowles, le sexisme traverse les genres musicaux.

Björk intervient lors d'un débat à la foire d'art Armory Show, le 8 mars 2012. REUTERS/Lucas Jackson

Björk intervient lors d'un débat à la foire d'art Armory Show, le 8 mars 2012. REUTERS/Lucas Jackson

Dans une interview donnée à Pitchfork sur la sortie de son nouvel album, Björk évoque le sexisme auquel elle a dû faire face pendant sa carrière. Dernier exemple en date, avec ledit album: on a d'abord dit que Arca était le seul producteur de Vulnicura, alors qu'il en est co-producteur, comme il a fini par le tweeter, avec Björk:

«Ce n'est pas un seul journaliste qui a fait une erreur, tout le monde a fait la même erreur. Ça fait quoi, 30 ans que je fais de la musique? J'enregistre en studio depuis mes 11 ans. [Arca] n'avait jamais fait un album quand j'ai travaillé avec lui. Il voulait tweeter quelque chose, pour dire que c'était co-produit. J'ai dit "Non, on ne va jamais gagner cette bataille, laisse tomber". Mais il a insisté.» 

«Pendant dix ans, je n'ai pas voulu parler de ce genre de choses, mais ensuite je me suis dit "Tu es lâche si tu ne résistes pas. Fais-le pour les femmes, pas pour toi. Dis quelque chose», explique-t-elle à la journaliste.

Sur Vespertine, son cinquième album, des co-producteurs se sont aussi retrouvés à être beaucoup plus crédités dans la presse qu'elle, alors qu'ils en avaient moins fait:

«Ça m'a pris trois ans de bosser sur cet album, parce que c'était des microbeats, c'était comme faire une énorme broderie. Matmos est venu les deux dernières semaines pour ajouter des percussions sur les chansons, mais ils n'ont fait aucune des parties principales, et on leur attribue partout le mérite de tout l'album. Drew [membre de Matmos] est un ami proche, et dans chaque interview il a corrigé cette affirmation. Mais ils ne l'écoutent même pas.»

Björk explique avoir voulu en parler pour «soutenir les filles qui ont la vingtaine en ce moment, pour leur dire "Vous n'êtes pas en train de vous faire des idées"».

Si vous lisez des interviews de femmes compositrices, productrices et musiciennes, vous savez que c'est vrai, parce que c'est loin d'être la première fois que vous entendez ce genre d'histoire. C'est ce qui est arrivé à M.I.A sur son album Arular, dont les médias ont attribué le crédit au DJ Diplo, comme elle l'avait expliqué dans une interview à Pitchfork en 2007:

«Je trouve ça énervant et assez insultant, l'idée que je ne peux pas avoir d'idées par moi-même parce que je suis une femme ou que les gens de pays sous-développés ne peuvent pas avoir leur propres idées si elles ne sont pas soutenues par quelqu'un de blond aux yeux bleus. La première fois qu'on le dit, ok, la deuxième, ok, mais après la troisième, quatrième, cinquième, peut-être que c'est un problème dont on doit parler, quelque chose d'important.»

Björk dit lui avoir conseillé à l'époque de se photographier en studio devant la table de mixage, «comme ça les gens vont se dire "Oh, Ok! Une femme avec un outil, comme un homme avec une guitare"».

En 2013, Solange Knowles a réagi aux critiques de son premier EP True –dont une de Pitchfork toujours– qui la décrivaient comme «une muse vocale féminine idéale» et qualifiaient son co-producteur Dev Hynes de «principal producteur»:

«Je trouve ça très décevant quand on me présente comme "l'image" de ma musique, ou une "muse vocale", alors que j'écris ou co-écrit chaque putain de chanson.»

La même semaine, Grimes écrivait sur son Tumblr:

«J'en ai assez des hommes qui ne sont pas des musiciens professionnels ni même accomplis et qui passent leur temps à me proposer de me "filer un coup de main" (sans que je leur demande), comme si j'avais fait ça par hasard et que j'allais ramer sans eux. Ou comme si le fait que je suis une femme me rend incapable d'utiliser toute technologie. Je n'ai jamais vu de telles choses se produire avec mes pairs masculins.»

Cette tendance à partir du principe que les hommes sont les vrais auteurs traverse les genres musicaux. Taylor Swift, dans une interview au Time en novembre 2014, expliquait ainsi:

«Mon ami Ed [Sheeran], personne ne se demande s'il écrit tous ses textes. Au début, j'aimais penser qu'on se battait tous sur le même terrain. Ensuite il m'est apparu plutôt clair que quand vous avez des gens qui questionnent la validité d'une compositrice... C'est un peu décourageant que les femmes aient à travailler tellement plus dur pour prouver qu'elles peuvent écrire leurs propres trucs.»

La star –qui a écrit tout son deuxième album entièrement seule pour prouver qu'elle n'était pas une marionnette chantant des morceaux pré-mâchés– précisait ensuite à Billboard en décembre:

«Si quelqu'un a étudié mon répertoire et ne pense toujours pas que je l'ai écrit, je ne peux rien y faire. Cette personne doit gérer ses problèmes de sexisme, parce que si j'étais un mec et qu'on regardait mon répertoire et mes paroles, on ne se demanderait pas si je les écris moi-même.»

Peut-être la meilleure preuve de l'aspect pernicieux et répandu de ces stéréotypes est que les femmes aussi les diffusent. Billboard a ainsi interrogé Taylor Swift sur ce sujet en partie parce qu'Imogen Heap, une musicienne et compositrice talentueuse elle aussi, avait écrit sur son blog qu'elle supposait «que Taylor n'écrivait pas grand-chose de sa musique [...] et était probablement manipulée par un groupe de vieux responsables de son label». Imogen Heap s'est rendue compte qu'elle s'était trompée en collaborant avec la jeune femme sur Clean, pour son dernier album 1989. Taylor Swift a débarqué seule avec sa guitare, ses décisions, et la plupart de la chanson déjà écrite.

Neko Case, qui fait de la country alternative, expliquait en 2013 à Sound Opinions avoir fait la même erreur:

«Il n'y a pas beaucoup de femmes productrices, donc on pense tout de suite avoir à faire à un homme. Souvent j'entends quelque chose et je me dis qu'un mec l'a fait, et ensuite je me dit "Ah putain, j'arrive pas à croire que je me suis dit ça!". Il faut qu'on reprogramme nos cerveaux, moi y compris.»

Le plus frustrant, c'est de voir à quel point ces stéréotypes perdurent. Dans son interview avec Björk, Pitchfork évoque Joni Mitchell, qui disait il y a des années que «n'importe quel homme qui était dans la même pièce se voyait attribuer son génie»

Traduit et adapté

 

Forrest Wickman
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