Monde

Ce que ça implique de juger Dzhokar Tsarnaev à Boston, là où a eu lieu l'attentat

Seth Stevenson, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 24.01.2015 à 8 h 37

Le Massachusetts est un Etat où la majorité des électeurs est contre le principe de la peine de mort. Mais le jury devra se poser cette question: devrions-nous condamner cet homme à mort? La réponse naîtra d’une lutte morale entre le ministère public, la défense et un groupe de citoyens ordinaires de la région de Boston.

Dzhokhar Tsarnaev, le 5 janvier 2015, jour de la sélection du jury. REUTERS/Jane Flavell Collins

Dzhokhar Tsarnaev, le 5 janvier 2015, jour de la sélection du jury. REUTERS/Jane Flavell Collins

BOSTON (Etats-Unis)

Juché sur une estrade surplombant le public de jurés potentiel du procès de celui qui est accusé d'être l’auteur de l’attentat du marathon de Boston, Dzhokhar Tsarnaev, le juge George A. O'Toole Jr. prend le temps de repréciser le rôle sacré du jury –et ses mots s’infléchissent en trahissant un accent de la Nouvelle-Angleterre (le juge est natif de Worcester). Il évoque les excès du roi Georges III, tyran qui provoqua la Révolution américaine et qui jugeait ses sujets comme il l’entendait. Aux Etats-Unis, poursuit le juge O’Toole, l’issue d’un procès n’est pas confiée au bon vouloir d’un roi ou d’un gouvernement mais à un groupe de citoyens ordinaires chargé de déterminer le sort de l’accusé.

Comment être «impartial»?

Et l’accusé, Tsarnaev, se trouve à quelques mètres à droite du juge O’Toole. Accusé d’avoir utilisé une arme de destruction massive, d’avoir détoné une bombe dans un espace public et d’autres méfaits liés à l’attentat contre le marathon de Boston et des actes de violence qui en ont découlé, il se tient assis derrière une petite table qui ne nous cache rien de sa personne. On peut ainsi le voir étendre ses jambes ou bien gratter le genou de son pantalon kaki. Il ne porte pas de veste et il tire sans cesse sur le col de sa chemise, dont il remonte régulièrement les manches jusqu’aux coudes. Il tripote sa barbe et ses cheveux. Il est en perpétuel mouvement, contrastant avec l’attitude quasi-immobile des deux avocats qui l’encadrent.

Quand il se lève un moment pour répondre à l’injonction du juge, il croise ses mains devant sa ceinture et parcourt l’assemblée du regard.

Pour de nombreuses personnes, voir son visage permet sans doute de conjurer les mauvais souvenirs de cette semaine chaotique, qui se déroula il y a près de deux ans. Le juge O'Toole demande aux jurés de bien vouloir remplir des questionnaires qui vont permettre de déterminer s’ils peuvent ou non servir comme jurés, et ces derniers cochent des cases et répondent aux questions. En les voyant faire, je me demande qui peut bien prétendre à une quelconque impartialité. L’affaire est encore dans la plupart, si ce n’est dans tous les esprits.

Je ne me trouvais pas dans le Massachusetts quand l’attentat a eu lieu, mais je me souviens parfaitement de ces journées.

Ayant grandi à deux pâtés de maison du lieu des attentats, j’étais littéralement scotché au fil d’actualité et aux flashs d’information; le premier indiquant une explosion dans l’après-midi du lundi; la traque aux terroristes le mardi et le mercredi; le désespoir qui nous frappa le jeudi soir quand fut connue la mort d’un officier de police du MIT couplé au fait que les deux tueurs demeuraient introuvables; le bouclage de la ville le vendredi, quand les trains cessèrent de circuler et que les rues se vidèrent; le siège le vendredi soir autour d’un bateau à moteur sur cale à Watertown. Et le soulagement du samedi après-midi quand David Ortiz –grâce lui soit rendue– des Red Sox nous invita à respirer un bon coup en s’emparant du micro à Fenway Park pour y hurler «C’est notre ville, putain!».


Ma maman était présente, dans son appartement de Brookline. Le vendredi, elle observa les consignes du gouverneur Deval Patrick de «rester à l’abri chez soi». Elle ne s’aventura guère au-delà du perron de son immeuble, pour jeter un coup d’œil aux rues désertes alentours. Elle sait qu’elle n’est pas impartiale. «Pour les bonnes raisons qui font que je voudrais que ce procès se tienne ici, m’a-t-elle dit en m’accueillant à la gare hier, il ne devrait pas y avoir lieu.»

Soit les gens ont une capacité hallucinante à dissimuler ce qu’ils sont vraiment, soit une transformation idéologique radicale s’est produite très rapidement.

 

Le Marathon de Boston a lieu chaque année le même jour que le Patriot’s Day –un des principaux jours fériés observés au Massachusetts, qui commémore le début de la Révolution américaine et les premières batailles de Lexington et Concord, qui se déroulèrent non loin de Boston (voilà peut-être qui explique la référence du juge au roi George III?). J’ai passé mon adolescence à encourager les marathoniens qui couraient devant l’immeuble où habitait ma mère, en frissonnant à l’idée de sécher l’école un beau jour tandis que le reste du monde (à l’exception du Maine et de certains gamins du Wisconsin) était à l’école ou au travail. Et même après avoir vécu dans d’autres villes, je retournais régulièrement à Boston pour me mêler à la foule.

Une attaque contre une communauté

Le Marathon de Boston fait vraiment partie de la culture du Massachusetts. Tous ses habitants ont été horrifiés par l’attentat.

La plupart des habitants du Massachusetts étaient scotchés à l’événement ce jour-là et certains longeaient même le parcours qui s’étend depuis l’Ouest de Boston, d’autres zappaient entre le marathon et le match des Red Sox à la télévision. Cette attaque ne visait donc pas seulement les personnes présentes à Boylston Street. C’était une attaque dirigée contre toute une communauté.

Et c’est une toute petite communauté à dire vrai. Une fois les deux auteurs identifiés, un de mes plus proches amis d’enfance me raconta, non sans un certain étonnement, qu’il avait traîné avec Tamerlan Tsarnaev –le frère aîné de Dzhokhar, co-auteur présumé de l’attentat et tué lors de la chasse à l’homme– une bonne dizaine de fois autour de 2010. Mon ami et Tamerlan faisaient tous les deux partie d’une groupe de copains qui fumaient de l’herbe et jouaient à des jeux vidéo et au poker dans un appartement de Watertown. Mon ami se souvenait de Tamerlan comme d’un type plutôt discret, calme et souriant, toujours bien habillé et abusant du gel à cheveux.

«Au niveau du langage, il parlait comme on parle dans la rue. Il utilisait souvent le terme nègre et quand je le lui faisais remarquer, il haussait les épaules et me disait un truc du genre: ouais, c’est pas méchant, on se calme.»

Une fois, alors qu’ils devaient être en train de se chauffer avant de sortir en boîte, mon ami avait fini par foncer sur Tamerlan et l’avait poussé dans un canapé où ils étaient tombés tous les deux, en rigolant.

«Soit les gens ont une capacité hallucinante à dissimuler ce qu’ils sont vraiment, a ajouté mon ami, soit une transformation idéologique radicale s’est produite très rapidement. Parce qu’il n’est juste pas possible que le type que j’ai rencontré, avec son sourire de gamin et les opinions des gens avec lesquels il traînait… soit devenu un extrémiste. Le fait qu’il ait commis un crime aussi horrible, faisant montre d’une telle animosité à l’égard de la ville de Boston, ce qu’il a fait, me choque profondément parce que les gens avec lesquels il traînait étaient tous fiers de Boston. Ils étaient tous très fiers de leur ville.»

Les deux frères étaient-ils des musulmans radicaux qui avaient fini par détester les Etats-Unis?

 

(Je dois confesser que j’ai moi aussi un lien avec cette histoire. Une enquête fédérale pointerait vers Tamerlan pour une histoire de crime commis non résolu en 2011. Un individu avait tranché la gorge de trois personnes dans un appartement de Waltham le jour du 10e anniversaire des attentats du 11-Septembre. Je connaissais une des trois victimes. J’étais allé au lycée avec Rafi Teken et j’avais même fait du sport avec lui. Dimanche soir, dans ma chambre d’enfant, j’ai attrapé mon annuaire scolaire sur l’étagère et j’ai regardé sa photo et me suis souvenu du gamin chouette et gentil qu’il était. En ville, pas mal de gens voudraient que ce procès permette de faire la lumière sur ce qui est arrivé à Rafi et aux deux autres personnes mortes avec lui ce jour-là.)

Le juge O’Toole a refusé que le procès ait lieu ailleurs. Il est bon de rappeler que pour l’acte de terrorisme domestique le plus comparable à celui-là, l’attaque de Timothy McVeigh contre un bâtiment fédéral à Oklahoma City, le procès n’eut pas lieu à proximité des lieux du crime. Il fut délocalisé au Colorado, car on cherchait des jurés un peu plus neutres. Comparaison n’est naturellement pas raison, mais il ne fait aucun doute qu’il est possible de tracer des parallèles entre ces deux affaires et sur la manière dont elles ont frappé au cœur des régions qui en furent victimes.

Quelle que soit la composition finale de ce jury, la question qui lui sera de loin la plus difficile à trancher n’a pas grand-chose à voir avec l’innocence ou la culpabilité. Il ne fait guère de doute que Tsarnaev n’a que peu d’espoir de démontrer sa non participation aux attentats. Il y a les vidéos. Une confession. Une tirade anti-américaine gribouillée dans le bateau dans lequel il s’était réfugié, blessé.

Dzhokhar Tsarnaev, décrit par ses camarades de lycée comme un ado «normal» et «très gentil»

Non: la décision la plus difficile que le jury devra prendre arrivera plus tard, quand il faudra décider de la peine; quand Tsarnaev risquera l’exécution. Le Massachusetts est un Etat où la majorité des électeurs est contre le principe de la peine de mort. Mais les jurés du procès Tsarnaev devront, lors de leur présentation, déclarer s’ils sont prêts à prononcer la peine capitale s’ils estiment qu’elle est justifiée.

Dzhokhar a l’air plus âgé, ses épaules et son torse ont forci. Il ressemble de plus en plus à son frère, boxeur d’un bon niveau. Je garde pourtant en mémoire mon étonnement devant ce gamin dégingandé et aux yeux très doux sortant de ce bateau avec son sweat à capuche ensanglanté. Un gamin de 19 ans poursuivi par des véhicules blindés, des hélicoptères et des SWAT. Il avait l’air tellement jeune. Je ne dis pas cela pour attendrir le lecteur, mais parce que sa jeunesse même posait question: que s’était-il passé dans cette tête d’ado?

On a évoqué une possible schizophrénie de Tamerlan, qui aurait entendu des voix l’ayant poussé à tuer. Personne n’a évoqué un quelconque dossier psychiatrique concernant Dzhokhar. A-t-il été endoctriné –par un frère plus âgé, psychotique et dominant, qui le manipulait? Le jeune Dzhokhar, adulte au regard de la loi, est-il pleinement responsable des actes atroces qu’il aurait commis de son plein gré?

S’agit-il d’un attentat domestique commis par un musulman et dont l’Amérique a si peur depuis le 11-Septembre?

 

Si la deuxième solution est la bonne, devrions-nous considérer ses actions comme des actes d’un caractère particulier? S’agit-il d’un attentat domestique commis par un musulman et dont l’Amérique a si peur depuis le 11-Septembre? Les deux frères étaient-ils des musulmans radicaux qui, bien qu’ayant grandi en Amérique, avaient fini par détester les Etats-Unis et s’étaient sentis investis de la mission de les attaquer de l’intérieur? Ou avons-nous affaire (comme cela serait sans doute plus rassurant pour nous de le penser) à deux jeunes gens dérangés qui avaient passé un peu trop de temps à lire des théories du complot sur Internet ?

Quand la traque se termina à Watertown, ce vendredi soir-là, nombreux furent les projectiles qui frappèrent le bateau où se cachait Dzhokhar. Il aurait bien pu être tué. Mais il ne le fut pas. Et le voilà donc devant un tribunal.

Nous allons sans doute en apprendre un peu plus, et c’est à espérer, sur ce qui s’est passé cette semaine-là et pourquoi. Et à coup sûr, au cours des débats –le procès devrait commencer le 26 janvier et durer entre trois et quatre mois, au moins– le jury devra se poser cette question: devrions-nous condamner cet homme à mort? La réponse naîtra d’une lutte morale entre le ministère public, la défense et un groupe de citoyens ordinaires de la région de Boston.

Seth Stevenson
Seth Stevenson (25 articles)
Journaliste
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