Science & santé

Se préparer aux pandémies: quels peuvent être les prochains Ebola?

Matt McCarthy, traduit par Catherine Rüttimann, mis à jour le 26.01.2015 à 12 h 57

La découverte de maladies infectieuses doit devenir une priorité de santé publique. Nous avons besoin de savoir quelles sont les maladies qui existent et lesquelles nous attendent encore; nous devons être prêts.

Une patiente infectée par la fièvre de la Vallée du Rift, en 2007 au Kenya. REUTERS/Radu Sigheti

Une patiente infectée par la fièvre de la Vallée du Rift, en 2007 au Kenya. REUTERS/Radu Sigheti

Peter Daszak a passé les trois dernières décennies à essayer de prédire les pandémies globales. Il dirige un groupe d'enquêteurs internationaux qui tentent d'anticiper quand et où des irruptions vont se produire et quelle distance elles vont parcourir. «La prédiction de pandémies, c’est un peu comme la prédiction de tremblements de terre», m’a dit Daszak récemment depuis son bureau à Manhattan.

«Il y a beaucoup de secousses, et de temps en temps il y en a une grosse. Ebola en est une grosse.»

La connaissance: le première arme contre les maladies

L’irruption d’Ebola nous a tous pris par surprise. En tant que médecin spécialisé dans les maladies infectieuses pratiquant à Manhattan, j’ai répondu volontiers à des questions basiques à propos du virus, mais je me suis trouvé embêté dès qu’il a été question de nuances. Pourrait-il se transmettre par l’air? Je pensais que non, mais je n'étais pas sûr. Et c’est parce que je n’étais pas préparé. Aucun de nous ne l’était.

Toute menace sanitaire est accompagnée d’incertitudes, lesquelles peuvent être être déformées pour sous-entendre que les experts ne savent pas vraiment ce qu’ils font. Dans le pire des cas, cela mène à la panique ou à mettre en doute les conseils médicaux. Eviter ce scénario implique d’une part une communication et des relations publiques plus efficaces. Mais surtout cela nécessite des connaissances.

La découverte de maladies infectieuses doit devenir une priorité de santé publique. Nous avons besoin de savoir quelles sont les maladies qui existent et lesquelles nous attendent encore; nous devons être prêts. 

Les scientifiques estiment qu’entre 1904 et 2004, 335 nouvelles maladies infectieuses sont apparues chez l'homme. Ce nombre inclut des pathogènes dont il est probable qu’ils touchaient notre espèce pour la première fois, comme le VIH et des souches d’organismes connus ayant subi une nouvelle évolution, tels que la tuberculose multi-résistante aux médicaments.

La majeure partie de ces maladies –environ 60%– ont été causées par des pathogènes zoonotiques, ce qui veut dire qu’elles ont été transmises aux humains par les animaux. Parmi celles-ci, environ 70% sont venues d’animaux qui vivent généralement à l’état sauvage.

Deux des dernières pandémies globales –le Sras et Ebola– sont dues à des virus qui vivent vraisemblablement chez la chauve-souris. Il est intéressant de constater que le pourcentage de maladies humaines venues d’animaux sauvages semble être en augmentation –et ce de façon rapide. Mais pour quelle raison? Et surtout, que pouvons-nous y faire?

Trois facteurs aident les virus à s’installer chez l'homme: la densité de population humaine, la diversité de la faune et de la flore et les changements dans l’utilisation des terres

 

Peter Daszak tente de nous donner des réponses. L’équipe qu’il dirige en tant que président de l'Alliance EcoHealth a analysé des centaines de nouveaux agents infectieux, en essayant de déterminer les facteurs qui permettent à une maladie de faire le passage de l'animal à l'homme. Pour ce faire, son groupe se rend dans des hauts lieux de biodiversité –le Bangladesh, la Malaisie, le Brésil– pour y prélever des échantillons d'une faune dont on sait qu’elle héberge des virus inconnus. Lorsque des membres de l’équipe en trouvent un, ils demandent à des mathématiciens d’utiliser des modèles informatiques pour prédire quelle est la probabilité d’une transmission à l'homme.

Ce type d’enquête, qu’on appelle l’épidémiologie mathématique, sert depuis longtemps de base à notre compréhension de comment la plupart des pathogènes émergent, évoluent et se transmettent. Mais la nature de la prédiction des épidémies est en train de devenir plus sophistiquée, Peter Daszak et d’autres ayant intégré des éléments d’économie comportementale dans leur recherche afin d’améliorer la qualité de la prédiction et de la prévention des épidémies.

Le comportement économique joue un rôle crucial dans la transmission des maladies. Le commerce affecte le nombre de personnes exposées à un pathogène, ce qui veut dire qu’il est possible de modéliser une épidémie potentielle en fonction de l’activité commerciale. Cette approche, que l’on appelle l’épidémiologie économique, a récemment permis l’apparition d'une nouvelle panoplie d’outils de prédiction et de stratégies préventives. 

«Nous disons à un gouvernement local qu’il y a un marché qui vend des chauve-souris et que nous avons trouvé un virus dans ces chauve-souris», me dit Peter Daszak. «Il est alors possible de fermer ce marché. Je connais un éleveur de rats à Guilin, en Chine, qui les vend comme nourriture. Nous testons ses rats pour nous assurer qu’ils peuvent être mangés en toute sécurité.»

L’équipe de Peter Daszak a identifié trois facteurs qui aident les virus à s’installer chez l'homme: la densité de population humaine, la diversité de la faune et de la flore et les changements dans l’utilisation des terres.

«Le pire cas de figure, me dit-il, est un endroit où vous avez une population humaine qui croît rapidement –l’Afrique de l’Ouest, la Chine ou l’Inde– dans un endroit avec une grande diversité de la faune et de la flore, comme en marge d’une forêt tropicale. Ça prépare le terrain pour le passage direct d’un virus de l’animal à l’homme.»

Deux nouveaux candidats

On estime à 320.000 le nombre de virus qui contaminent les mammifères au niveau mondial (certaines estimations sont encore plus hautes) et à environ 6 milliards de dollars le coût de leur découverte et de leur caractérisation.

«Au cours des 20 prochaines années, nous les trouverons tous, dit Peter Daszak. Ensuite nous déterminerons lesquels ont le plus de chances de devenir des pandémies globales.»

Vu les taux de mutation élevés des virus et leur forte capacité à coloniser de nouveaux hôtes, il est vraisemblable que la prochaine pandémie sera causée par un virus. Récemment, deux candidats ont émergé: le virus de Nipah et la fièvre de la vallée du Rift.

Un éleveur de porcs en Malaisie, en 1999 au moment de l'identification du virus de Nipah | REUTERS

Le virus de Nipah a été identifié en 1999 après qu’un groupe d’éleveurs de cochons a développé une encéphalite (le virus porte le nom du village où vivait un patient infecté). Les éleveurs développaient une poussée soudaine de fièvre, de maux de tête, de vomissements et de douleurs musculaires diffuses; 60% se retrouvaient dans le coma dans la semaine qui suivait leur contamination et plus de 70% en mouraient.

La contamination se faisait par le contact direct avec les sécrétions respiratoires et l’urine de cochons infectés. Plus troublant encore étaient les éléments qui indiquaient que le virus de Nipah avait peut-être été transmis de personne à personne –on a trouvé chez une infirmière malaise qui s’occupait de patients contaminés les anomalies sanguines et cérébrales typiques de la maladie, alors que l’infirmière n’avait pas été exposée à des animaux contaminés. 

Depuis, la maladie s’est propagée à partir de la Malaisie.

«Chaque année, nous voyons une irruption du virus de Nipah au Bangladesh, dit Peter Daszak. [Les irruptions sont] mineures à l’heure actuelle, mais elles sont extrêmement létales. Plus létales qu’Ebola, quoique moins transmissibles. Mais les virus évoluent … ce sont des machines évolutives par excellence.»

L’autre candidat pour une pandémie chez l'homme, la fièvre de la vallée du Rift, a été identifié en 1931 durant une épidémie qui a touché les moutons d'une ferme située dans la vallée du Rift au Kenya.

Prédire les pandémies n’est pas bon marché, mais attendre qu’elles se déclarent peut être encore plus coûteux

La transmission à l'homme se fait par le biais de piqûres de moustiques contaminés ou par un contact rapproché avec des mammifères contaminés. Les symptômes sont similaires à ceux d’Ebola, y compris l'accès aigu de fièvre et de maux de tête, ainsi qu'une hémorragie de l’appareil gastro-intestinal.

La plus grande épidémie humaine de la vallée du Rift a eu lieu durant la saison des pluies au Kenya en 1997-1998, quand 90.000 personnes ont été contaminées et que 478 ont péri. Même s’il n’est pas aussi mortel qu’Ebola ou que le virus de Nipah, il inquiète quand même les épidémiologistes.

«La fièvre de la vallée du Rift est transmise par les moustiques, dit Peter Daszak, ce qui veut dire qu’elle pourrait être embarquée à bord d'un avion –il y a en moyenne 1,2 moustique sur chaque vol– et qu’elle pourrait se propager rapidement.»

L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest n’est pas terminée, mais alors qu’elle disparaît des titres de journaux, il est temps d’envisager ce qui nous attend à l'avenir.

Prédire les pandémies n’est pas bon marché, mais attendre qu’elles se déclarent peut être encore plus coûteux. Les pertes économiques engendrées par le Sras sont estimées à un montant oscillant entre 15 milliards et plus de 50 milliards de dollars; le coût de l'épidémie d’Ebola dépassera presque certainement ce chiffre.

Par contraste, Peter Daszak estime que la découverte de l’intégralité des virus qui se transmettent aux mammifères reviendrait à un total de 6,3 milliards de dollars –une fraction du coût nécessaire à la réponse à une pandémie globale telle qu’Ebola ou le Sras– et cette information permettra à la longue une meilleure surveillance, un meilleur traitement et de meilleures mesures préventives de la maladie à l’orée de la prochaine épidémie.

C’est un travail énorme, mais il est nécessaire. Une fois que nous saurons ce qui existe, nous serons mieux en mesure de comprendre ce qui nous attend.

Matt McCarthy
Matt McCarthy (1 article)
Professeur adjoint de médecine
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