Monde

Et si c'était Elizabeth Warren, la présidente que les Américains veulent vraiment?

John Dickerson, traduit par Yann Champion, mis à jour le 01.02.2015 à 9 h 47

Florilège de propos tenus par des électeurs ordinaires, qui montrent qu'il faudra sans doute compter avec l’étonnante sénatrice démocrate du Massachusetts lors des élections de 2016.

Elizabeth Warren lors d'un discours à Washington, le 19 novembre 2014. REUTERS/Gary Cameron.

Elizabeth Warren lors d'un discours à Washington, le 19 novembre 2014. REUTERS/Gary Cameron.

Aurora, dans le Colorado, un soir de janvier 2015. Douze électeurs sont rassemblés pour un groupe de discussion politique. Et c’est à qui dira le plus de mal des politiques. «Si l’on se débarrassait de tous les membres du Congrès dès demain et que l’on élisait à leur place des gens sans aucune expérience, je ne suis pas certain que l’on ferait pire», affirme Charlie Loan, qui a voté pour Mitt Romney en 2012. Et lorsqu’on leur demande quels slogans les membres du Congrès devraient afficher, ils suggèrent «Attention, je suis un menteur», «Je ne pense qu’à moi» et «Hypocrite».

Toutefois, une femme semble échapper à leur courroux: Elizabeth Warren. Sur les douze membres du groupe, six déclarent que, de tous les candidats possibles à l'élection présidentielle de 2016, c’est la sénatrice démocrate du Massachusetts qu’ils aimeraient recevoir à dîner chez eux pour discuter. Ils estiment qu’elle «a les pieds sur terre» et qu’elle «connaît son affaire». Lorsqu’on les interroge sur les élus qu’ils apprécieraient d’avoir pour voisins, Warren arrive encore en première place. Jenny Howard, une comptable que ses études ont endettée jusqu’au cou et qui a voté pour Mitt Romney en 2012 et John McCain en 2008, apprécie également Warren:

«Si elle se présentait, je pense qu’elle aurait de bonnes chances d’être élue présidente, parce qu’elle est agréable et qu’elle comprend bien ce qui se passe dans le pays.»

Ce groupe de réflexion est dirigé par Peter Hart. Sondeur politique depuis plus de quarante ans, Hart réalise notamment les sondages pour le Wall Street Journal et la chaîne NBC et organise régulièrement ce type de réunions depuis plus de vingt ans. Organisée par l’Annenberg Public Policy Center, cette réunion était la première d’une série d’entretiens de deux heures avec des électeurs, que Hart interrogera jusqu’aux élections présidentielles de 2016 afin d’étudier leurs changements d’opinion.

Certes, ces électeurs triés sur le volet ne peuvent représenter les opinions politiques de tout un peuple (ils ne sont que douze) et les prochaines élections semblent aujourd’hui si lointaines que beaucoup de choses peuvent encore changer, mais ils offrent néanmoins un aperçu des tendances qui agitent la population américain. Son désir de changement, ses inquiétudes par rapport à la situation économique du pays (en dépit des chiffres, qui annoncent que les choses s’améliorent) et son intérêt pour une candidate qui s’intéresse à la classe moyenne américaine sont des constantes qui ressortent régulièrement dans tous les derniers sondages d’opinion.

Mais la sympathie pour Warren éprouvée par ce groupe (constitué de cinq électeurs «indépendants», trois républicains et quatre démocrates, de leur propre aveu) ne dit pas non plus grand-chose sur la sénatrice elle-même. Il est possible qu’elle ne soit qu’un vecteur par lequel ils expriment leur désir de changement, d’authenticité et peut-être de nouveauté. Charlie Loan, cadre dans le secteur informatique, dit qu’il a voté républicain sans se poser de questions lors des dernières élections, mais qu’il est prêt à écouter ce que Warren a à dire:

«D’après le peu que j’ai vu et entendu d’elle, elle a l’air honnête –les gens de [l’Oklahoma] le sont souvent. Et vu qu’elle était avant avec les Républicains, peut-être qu’elle se situe plus ou moins entre les deux, c'est-à-dire là où je me situerais plutôt moi-même. Une chose est sûre, c’est qu’elle est intelligente et qu’elle semble savoir faire preuve de sagesse.»

Clinton et Bush sont peu appréciés

Si Warren est un vecteur de changement possible, il en va de même pour le sénateur Rand Paul, auquel plusieurs conservateurs s’intéressent (personne ne cite en revanche le sénateur Ted Cruz, même si, comme Paul et Warren, ce dernier a également tenté de se placer en outsider). Paul a un peu le même charme universel que Warren. «Il semble être un choix raisonnable, affirme Andrew Regan, qui se décrit pourtant comme un démocrate convaincu. J’écouterai ce qu’il a à dire, mais je ne sais pas encore qui sera le candidat démocrate.» Regan est emblématique de cet énorme désir de changement. En dépit de son affiliation politique, il est heureux de voir les Républicains dominer le Congrès:

«Je suis content que les Républicains aient pris le contrôle du Congrès. Au moins, ils font quelque chose.»

Lorsqu’un candidat démocrate aura été choisi, il est presque certain que Regan, apiculteur indépendant, votera démocrate comme il l’a toujours fait. C’est la manière dont se comportent généralement les électeurs. Il en va de même pour les Républicains qui éprouvent de la sympathie pour Warren. Néanmoins, l’authenticité de celle-ci, son discours novateur pour le parti démocrate et son statut d’outsider correspondent bien au désir de changement qu’éprouvent clairement la plupart des participants. 

Parmi les candidats à l’élection de 2016 qui semblent particulièrement peu appréciés du groupe, on trouve les deux plus célèbres: Hillary Clinton et Jeb Bush. Six des douze participants sondés ont affirmé qu’ils seraient pour une loi empêchant tous les Bush et les Clinton de se présenter aux élections. «Il veut profiter de son nom, comme si c’était une référence», dit Howard. Lors d’un exercice de libre association d’idées, les mots utilisés par les participants pour décrire Bush sont notamment «blague», «non merci», «clown», «intéressant», «inutile», «étonnant», «cupide» et «nul» (les mots utilisés pour décrire Rand Paul: «sympathique», «intéressant», «très étonnant», «honnête» et «liberté»). Hillary Clinton a droit quant à elle à «pleine d’espoir», «folle», «forte», «soupe au lait», «je l’aime pas», «méfiance», «comme les autres» et «candidat suivant, SVP». Cette antipathie envers Bush et Clinton était souvent spécifique, mais elle peut aussi être perçue comme un mécontentement général envers le monde politique américain d’aujourd’hui.

L'économie, le sujet qui intéresse le plus

Comme on pouvait s’y attendre, l’économie est le sujet qui intéresse le plus les électeurs. Les derniers chiffres du chômage aux États-Unis étaient plutôt bons (avec un chômage à 5,6%, soit un taux inférieur à celui que Mitt Romney avait annoncé vouloir pour 2017), mais cela n’a pas suffi à calmer les inquiétudes des participants. Bien qu’ils affirment que la baisse des cours du pétrole les a un peu aidés, ils restent sceptiques quant à une véritable amélioration de la situation économique.

«C’est toujours agréable d’avoir un peu d’argent en plus, remarque Susan Brink, travailleuse indépendante de 56 ans qui a voté pour Obama lors des dernières élections, mais j’ai un peu l’impression qu’ils nous donnent d’un côté histoire de nous faire plaisir, puis nous le reprennent de l’autre.» Plus ancré à droite, Rick Lamutte est un installateur indépendant de télévision par câble. Il remarque que les bons chiffres annoncés dans les médias ne correspondent pas à ce qu’il voit sur le terrain, là où les familles sont obligées de se rassembler dans une seule maison afin de survivre. «La vérité, c’est que, en dépit de ce que disent les chiffres, il y a beaucoup de gens qui souffrent, fait-il remarquer. Vous entendez aux infos “Tout va bien, l’économie marche super bien, il y a des emplois partout”. Alors oui, si vous voulez gagner 9 dollars de l’heure, vous trouverez du travail, mais si vous voulez gagner un salaire décent pour faire vivre votre famille… bonne chance.»

Ce sentiment diffus d’insécurité économique est pour beaucoup dans ce que les électeurs attendent des candidats. Kimberly Tyler, une vétérinaire de 61 ans, veut un candidat capable de comprendre ce que traverse la classe moyenne:

«La grande majorité des politiques ont beaucoup d’argent. La politique, pour eux, est un jeu d’argent. Ils ne comprennent pas les classes moyennes, ils ne comprennent pas que nous sommes au bord du gouffre.»

Il y a encore bien du chemin à faire avant les élections et si les sondages de ce type nous donnent une idée de l’état d’esprit des électeurs, il faut bien garder à l’esprit que ces électeurs sont encore loin de s’être fait un avis définitif sur les différents candidats. Hart leur a demandé à tous de se placer sur une piste de course pour indiquer où ils en étaient dans leurs réflexions sur la prochaine élection présidentielle. La plupart ont dit qu’ils étaient encore sur le parking à l’extérieur du stade. Une femme a dit qu’elle était dans sa voiture en train de prendre ses médicaments pour ses allergies (elle a affirmé être allergique aux chevaux et aux politiques). Lorsqu’on lui a demandé qui elle voudrait voir participer aux élections, elle a répondu «Superman». Malheureusement, il n’a même pas encore créé de comité d’action politique.

John Dickerson
John Dickerson (83 articles)
Journaliste
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