France

20 à 30.000 morts de la grippe en France?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 01.09.2009 à 9 h 45

Comment les scientifiques modélisent la surmortalité.

Test de vaccin contre la grippe. REUTERS/Francois Lenoir

Test de vaccin contre la grippe. REUTERS/Francois Lenoir

Alors, combien le A(H1N1) fera-t-il de morts? C'est la question qui sous-tend toutes les décisions prises aujourd'hui à travers le monde par les responsables sanitaires. C'est aussi, ne nous voilons pas la face, la question que nous nous sommes tous posés depuis l'émergence du nouveau virus et ce au rythme du traitement médiatique intensif qu'il génère. Et c'est précisément la question à laquelle personne ne peut répondre avec précision.

Comme souvent en matière de maladies transmissibles, le nombre des inconnues est tel que l'équation ne peut être résolue sans que les scientifiques qui la posent ne prennent de grands risques; à commencer par celui d'être démenti par les faits quelques années plus tard et de devenir la risée durable de ses confrères. Pour autant, c'est précisément le genre de question qui séduit nombre de scientifiques. Comment résister  à prendre les habits des devins, ne serait-ce que pour conseiller le Roi?

La devinette posée par le A(H1N1) est de dimension planétaire. Statisticiens et épidémiologistes ont d'ores et déjà bâti différents systèmes modélisant le possible futur, et ce à partir des données disponibles résultant des observations faites lors des pandémies grippales de 1918, 1957 et 1968. Or ces observations étaient parcellaires, les conditions démographiques, médicales et environnementales très différentes de celles d'aujourd'hui et rien ne nous dit que les virus d'alors avait un potentiel de virulence équivalent à celui d'aujourd'hui.

Une surmortalité trois fois supérieure à la grippe classique

Aux Etats-Unis, les spécialistes des Centers for Disease Control and Prevention (CDC) évoquent une possible surmortalité de 90.000 cas, soit près de trois fois plus que celle des grippes hivernales; avant de préciser aussitôt que ces chiffres ne sont que des prévisions que les faites pourraient démentir. En France, aucun scientifique ne se risque plus à faire de prédictions si l'on excepte le Pr Bernard Debré, spécialiste d'urologie, qui veut ne voir là qu'une «grippette».

La modestie dans ce domaine s'impose; et elle s'impose d'autant plus que nous avons tous en mémoire les projections parfois apocalyptiques faites dans les mois qui suivirent l'émergence du virus aviaire A(H5N1) et la découverte qu'il pouvait passer de l'oiseau à l'homme et, dans ce cas, tuer ce dernier plus d'une fois sur deux.

Le précédent A(H5N1)

Des spécialistes évoquèrent alors la possibilité de millions de morts. Des dizaines de millions d'oiseaux périrent infectés ou abattus avant de l'être. On recense aujourd'hui officiellement 282 victimes du A(H5N1) à travers le monde. Mais rien ne nous dit non plus que ce bilan ne serait pas notablement plus élevé si on n'avait pas, grâce notamment aux responsables de l'Organisation mondiale de la santé animale (ex-Office international des épizooties), organisé la lutte contre ce virus chez les oiseaux d'élevage.

Dans un autre domaine la récente et dramatique affaire de l'encéphalopathie spongiforme bovine (ou maladie de la vache folle) a démontré à quel point des prédictions scientifiques pouvaient se révéler infondées lorsqu'elles étaient formulées de manière trop précoce. Mais là encore il serait profondément injuste de ne pas tenir compte de l'impact sur le bilan final des mesures préventives mises en œuvre sur la base de travaux scientifiques.

Taux d'attaque

Alors, quid du nombre des morts prématurées causées par le A(H1N1)? Pour l'heure, son taux de mortalité semble plus ou moins comparable à celui des virus grippaux saisonniers (de l'ordre de 1 pour 1.000) mais on observe aussi, sans véritablement comprendre pourquoi, qu'il peut tuer des personnes jeunes préalablement en bonne santé, des femmes enceintes et des jeunes enfants. Le paramètre le plus important pour modéliser le futur est le «taux d'attaque» du virus, c'est à dire le nombre moyen de personnes qu'il est susceptible d'infecter dans une communauté donnée: une école, une maison de retraite, un navire, une entreprise, une église, etc.

Les données établies dans de très nombreux pays depuis la fin avril et son émergence au Mexique laissent clairement penser que le taux d'attaque du A(H1N1) est notablement plus élevé (environ cinq fois plus) que celui des virus responsables des grippes hivernales. C'est sur cette base que les épidémiologistes prévoient qu'il infectera entre 20 et 30 millions de personnes en France; et environ deux milliards dans le monde selon l'OMS. Dès lors, le nombre des victimes ne sera en rien comparable à celui des grippes hivernales.

Comment mesurer les effets des comportements individuels

Mais il faudra aussi compter avec d'une part, la protection conférée par les futurs vaccins et, d'autre part avec l'hypothèse de possibles mutations qui feraient que ce virus conserverait son caractère de grande contagiosité tout en devenant beaucoup plus meurtrier. Il faudra aussi compter avec les comportements individuels et la mise en œuvre ou non des mesures d'hygiène régulièrement diffusées sur les ondes et dans les espaces publics.

On pourrait certes se désoler de voir les hommes de science ne pas être en mesure de nous annoncer le bilan final de ce qui est souvent présenté comme une guerre contre un virus. On peut aussi se réjouir que les scientifiques ne soient pas — ne soient plus — des pythies ou des oracles.

Jean-Yves Nau

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Image de une: test de vaccin contre la grippe. REUTERS/Francois Lenoir

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