France

Non, nous ne venons pas de changer d’époque

Eric Dupin, mis à jour le 20.01.2015 à 9 h 56

Loin de faire disparaître les lourdes difficultés qu’affrontent la société française, l’impact effectif des récents drames risque, à l’inverse, d’en exacerber les tensions.

Manuel Valls sort de l'Elysée avec le nouveau numéro de Charlie Hebdo, le 14 janvier 2015. REUTERS/Christian Hartmann.

Manuel Valls sort de l'Elysée avec le nouveau numéro de Charlie Hebdo, le 14 janvier 2015. REUTERS/Christian Hartmann.

Puisqu’on vous le répète: tout est différent depuis les tueries des 7, 8 et 9 janvier. «Rien ne sera plus vraiment comme avant», vient de déclarer François Hollande. «Depuis les attentats, nous avons changé d’époque», confie, en écho, Manuel Valls. Le puissant choc émotionnel créé par ces événements change certes profondément la manière dont les Français considèrent leur propre pays. Et cela ne restera pas sans conséquences politiques.

Et pourtant fleurissent des discours qui tiennent plus de l’autosuggestion que d’une analyse sereine des réalités. Loin de faire disparaître les lourdes difficultés qu’affronte la société française, et sa représentation politique, l’impact effectif des récents drames risque, à l’inverse, d’en exacerber les tensions.

Une présidentialité émotionnelle

Nul ne contestera que le président de la République a su tenir son rôle en cette pénible période. L’opinion lui en sait logiquement gré. Sa cote de popularité opère un fort rebond. L’enquête de l’Ifop, réalisée dans les jours suivants les attentats, révèle une hausse de 21 points, en un mois, de ceux qui «approuvent» son action comme président de la République.

Il convient néanmoins d’observer que le phénomène n’a rien d’absolument inédit. François Mitterrand avait gagné 19 points de popularité, en 1991, au moment de l’entrée en guerre de la France dans le Golfe persique. Observons, au demeurant, que plus nombreux restent encore les sondés qui «désapprouvent» l’action du chef de l’Etat (59% contre 40% d’approbation) alors que même les dirigeants de l’opposition n’ont rien eu à lui reprocher.

Sans doute ces esprits obtusément critiques n’auront pas spécialement été choqués de voir le président français défiler aux côtés du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, dont la contribution personnelle à l’apaisement des conflits est de notoriété internationale, et du président turc Recep Tayyip Erdoğan, à l’attachement à la liberté d’expression et à la laïcité tout aussi reconnue.

Cet événement aura pour mérite, du point de vue de l’Elysée, d’en finir avec ce que certaines caricatures pouvaient avoir d’excessif et d’injuste. La «présidentialité» du chef de l’Etat s’est, à l’évidence, affirmée. Mais le précédent des engagements militaires par lui décidés, qui avaient conduit certains commentateurs pressés à anticiper son retour en grâce, montrent que l’image que les Français se font de Hollande, et de sa politique, n’en sera pas automatiquement retournée, loin s’en faut.

Convergences sécuritaires

Les chamailleries politiciennes seront-elles solubles dans la ferveur d’une «unité nationale» cimentée par l’adversité? Là encore, si l’événement bouscule incontestablement les lignes, ses conséquences à long terme ne seront pas forcément celles que l’on imagine ou espère.

Les députés peuvent chanter à l’unisson, avec des frissons dans le dos, la Marseillaise, les clivages et les conflits ne disparaîtront pas comme par enchantement. La menace terroriste favorise certes de spectaculaires rapprochements entre la droite et la gauche gouvernementales. «Valls a fait voler en éclat des pans entiers de la doctrine socialiste en matière de sécurité», se réjouit le quotidien libéral L’Opinion qui a, semble-t-il, suivi d’un oeil distrait l’évolution du PS, en la matière, depuis quelques décennies. Il est pourtant exact que le gouvernement semble désormais accepter, par exemple, un regroupement des détenus islamistes les plus dangereux, ainsi que le suggérait Nicolas Sarkozy qui, par parenthèse, ne s’est pas grandi dans cette séquence.

Sur le plan éducatif, on note encore certains rapprochements. Imposer aux élèves de se lever ou encore de chanter La Marseillaise –idées, il y a peu, résolument cataloguées à droite– fait partie «des choses qui me paraissent devoir ne pas être prises à la légère», admet aujourd’hui Najat Vallaud-Belkacem.

Se dirige-t-on, pour autant, vers de fécondes convergences d’une classe politique qui s’attacherait à régler les questions de fond en faisant abstraction des clivages partisans et des césures idéologiques? Rien n’est moins sûr.

Clivages à venir

La sécession du Front national, seule formation d’envergure demeurée à l’écart de l’union sacrée de ces derniers jours, est un premier obstacle à cette tentative de communion nationale. La gêne et les hésitations stratégiques de Marine Le Pen à cette occasion n’ont certes pas rehaussé son prestige. Mais le rejet dont le FN a été alors l’objet, son objective mise à l’écart, peuvent aussi le servir à moyen terme.

Surtout, plus le débat public portera sur les réponses de fond à apporter à la menace djihadiste et plus de profonds désaccords risquent de ressurgir. Les manifestations massives et émouvantes autour de la liberté d’expression qui ont secoué l’Hexagone n’ont ainsi pas empêché la reprise d’un débat sur le contenu de cette notion.

Des journalistes comme Jean-Michel Aphatie et des dessinateurs comme Plantu en appellent, un peu bizarrement, à la «responsabilité». Ils font écho, au moins partiellement, aux injonctions du pape François, qui ne supporte pas plus qu’on tourne la religion en «dérision» ni que l’on dise du mal de sa mère. Les défenseurs de principe de la tradition française de la satire, autorisant le blasphème par définition et portée de longue date par Le Canard Enchaîné dans notre pays, n’ont pas encore partie gagnée.

Les entorses aux libertés à accepter pour les besoins de la nouvelle cause sécuritaire ne manqueront pas non plus de faire renaître de vives polémiques. La conception même de la laïcité qu’il convient de promouvoir pour lutter efficacement contre le fondamentalisme religieux n’est pas plus consensuelle.

Les tensions qui viennent de se manifester au sein même de l’Observatoire de la laïcité en témoignent. Celui-ci préconise notamment un «développement effectif de l’enseignement laïque du fait religieux». Trois de ses membres, dont l’ancien ministre socialiste Jean Glavany, ont condamné des propositions «pour l’essentiel angéliques et pusillanimes» et parfois même «clairement antilaïques»!

Convaincre l’autre France

Le fait est, comme on pouvait le craindre dés le départ, que ces dramatiques événements n’ont pas autant soudé l’ensemble de la société française que d’aucuns ne l’imaginaient. Paradoxalement, aussi fondé soit-il, l’unanimisme de la condamnation morale, dans les médias comme dans les organisations représentatives, a renforcé dans leur défiance et leur hostilité tous ceux qui se sentent étrangers à la communauté nationale.

Il faut s’appeler Jamel Debbouze pour regretter ouvertement, sans susciter l’opprobre de ceux qui croient que c’est en taisant les problèmes qu’on les résout, la faible participation des «jeunes des banlieues» dans les récentes manifestations.

Plusieurs témoignages ont rapporté les propos terrifiants tenus dans des écoles où de nombreux incidents ont troublé la minute de silence en l’honneur des victimes. Le dramaturge Mohamed Kacimi est revenu bouleversé de son dialogue dans un lycée professionnel du Val-de-Marne.

Une journaliste courageuse a mis en lumière la puissance du complotisme dans son reportage à Joué-lès-Tours (Indre-et-Loire), où une population de jeunes marginalisés n’hésite pas à attribuer aux «sionistes» la responsabilité de ces tueries. L’irresponsable Jean-Marie Le Pen a même cru bon de participer à cette stupéfiante et perverse inversion des responsabilités.

Regarder ces faits en face, sans les exagérer mais sans non plus les minimiser, devrait être un devoir pour chacun, car l’épreuve actuelle menace d’accentuer la fragmentation et les sérieuses tensions qui traversent la société française. Qu’on me permette de rapporter ici deux anecdotes vécues la semaine dernière.

Dans un petit restaurant d’Amiens (Somme), un homme a mis en colère sa sœur, qui y fêtait son anniversaire, en refusant de condamner les attentats. Renseignement pris, l’intéressé est athée et chômeur de longue durée. Si l’idéologie islamiste est au cœur du problème actuel, la désocialisation génératrice de rancœurs agressives ne peut non plus être passée sous silence.

Le lendemain, à Château-Thierry (Aisne), le patron d’un bar-PMU prévient en ces termes ses piliers de comptoir: «Ce sera à qui prendra les armes les premiers! N’attendons pas qu’ils aient tous leurs kalachs!» Et l’assistance de «petits blancs», qui ne carburent pas qu’au diabolo menthe, d’approuver bruyamment...

Mis bout à bout, tout ceci fait froid dans le dos. Et ce n’est pas la très surprenante convocation d’Arno Klarsfeld, quoi qu’on pense par ailleurs de ses prises de position, devant la justice pour avoir relevé l’antisémitisme, pourtant avéré, d’une partie des «jeunes de banlieue», qui apaisera les tensions et fera reculer les préjugés.

L’impossibilité de nommer les choses est dévastatrice. Il serait, paraît-il, du dernier mauvais goût de parler de «communautés» puisque nous sommes, vient de le rappeler fermement le chef de l’Etat, «un seul pays, un seul peuple, une seule France». Pour autant, les quatre victimes juives de la tuerie antisémite de l’Hypercacher, de nationalité française ou tunisienne et sans liens directs avec ce pays, ont été enterrées en Israël et Benjamin Netanyahou a lancé un appel à l'exil des Français de confession juive.

Non, nous n’avons pas changé d’époque en ce froid mois de janvier, à moins de croire que tout va être résolu au moyen d’une rhétorique martiale aussi sonore que creuse. Nous vivons assurément dans un monde de plus en plus dangereux. Mais ce sont toujours les mêmes problèmes, souvent occultés et rarement bien traités, auxquels nous sommes confrontés.

Avertissement: chacun d’entre vous risque d’avoir été choqué par une phrase de cet article. Rappelez-vous que l’heure est, paraît-il, à la tolérance et que cette franchise d’expression est ma modeste contribution à l’esprit Charlie. A ce sujet, un message réservé aux adultes est caché dans ce texte.

 

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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