France

Après le choc, réfléchissons à notre vivre-ensemble

Laurent Cohen-Tanugi, mis à jour le 27.01.2015 à 14 h 22

Si la communauté musulmane est appelée à mieux s'organiser et s'exprimer, ce sont l'ensemble des Français qui vont devoir faire preuve de modération et de respect mutuel. Une tribune de l'avocat et essayiste Laurent Cohen-Tanugi.

Lors de la cérémonie de naturalisation de Lassana Bathily, le 20 janvier 2015. REUTERS/Charles Platiau.

Lors de la cérémonie de naturalisation de Lassana Bathily, le 20 janvier 2015. REUTERS/Charles Platiau.

Paradoxalement, le choc provoqué par les attentats des 7, 8 et 9 janvier a à la fois réactualisé les valeurs de liberté, égalité et fraternité qui définissent l’identité et incarnent l’excellence françaises et souligné l’écart qui sépare –dans ce domaine comme dans d’autres– l’idéologie républicaine traditionnelle des réalités de la société française et du monde contemporains. Si le premier volet de ce paradoxe se passe de commentaire, le second alimente les débats et mérite clarification.

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, la communauté musulmane de France a été à nouveau, et à juste titre, appelée à se démarquer clairement du radicalisme islamiste et à prendre toute sa part dans la lutte contre la radicalisation et le terrorisme. Encore faut-il que cette communauté soit reconnue comme telle par l’Etat et dotée par lui des moyens institutionnels de s’exprimer et de s’organiser. Or, l’idéologie républicaine se veut «anti-communautariste» et anti-différentialiste. Première contradiction, à laquelle il va falloir remédier, y compris sur le plan idéologique.

Mais cette revendication impérieuse de la nation à l’égard des musulmans de France conduit à une seconde contradiction, plus significative encore. Comment demander efficacement à cette communauté une telle démarcation à l’égard de l’islamisme, si l’on érige en même temps le «droit au blasphème» en valeur fondamentale de la République, dès lors que celui-ci heurte une très grande majorité de musulmans, en France comme dans le monde?

On se réfère naturellement ici au débat salutaire sur les limites de la liberté d’expression et les contours exacts de la laïcité républicaine. Formulée en termes strictement juridiques, la réponse est claire: la liberté d’expression est un principe fondamental de la République, sous les seules limites de la diffamation et de l’injure, d’une part, de l’incitation à la haine (qui recouvre notamment les propos racistes et antisémites), de l’autre. Mais, dans une société française devenue multiconfessionnelle et dans un monde où le respect, voire la promotion de la diversité, sont devenus des valeurs consensuelles, le sujet ne saurait se réduire à sa dimension juridique. Il s’agit désormais aussi d’une question d’acceptabilité sociale et de culture politique.

La conception française de la laïcité et de la liberté d’expression en matière religieuse a été forgée historiquement dans l’anticléricalisme et dans une société homogène qui ne correspondent plus aux réalités d’aujourd’hui, marquées par la mixité sociale et le retour du religieux. S’il est loisible à chacun de tourner en dérision les croyances de la communauté culturelle à laquelle il appartient (ou dont il est issu), la question est beaucoup plus délicate lorsqu’il s’agit de la religion d’autrui, notamment d’une religion et d’une culture qui ne sont pas familières de l’autodérision.

Au-delà du monde arabo-musulman, les réserves de l’univers culturel anglo-saxon à l’égard des caricatures litigieuses méritent réflexion. Sur le plan juridique, la liberté d’expression est, aux Etats-Unis, encore plus absolue qu’en France. La Cour suprême a ainsi validé, dans les années 1970, la tenue d’une marche néo-nazie dans une ville habitée par de nombreux survivants de la Shoah. Mais la plupart des commentateurs américains s’accordent à reconnaitre que la satire religieuse «à la Charlie Hebdo» ne serait culturellement pas acceptable aux Etats-Unis. La Tunisie des années 1960, où musulmans, juifs et chrétiens coexistaient pacifiquement et harmonieusement, est, pour ceux qui l’ont connue, une autre référence en matière de tolérance réciproque.

Sans attenter en quoi que ce soit à notre droit et à nos valeurs et principes fondamentaux, –et tout en s’opposant au contraire plus fermement que par le passé aux exigences inacceptables quant aux règles de fonctionnement de nos institutions publiques (hôpitaux, installations sportives…)–, nous devons réfléchir à la modération et au respect mutuel qu’appelle le «vivre ensemble» dans une société désormais multiconfessionnelle et dans un monde que l’Occident dominera de moins en moins. C’est une question de nuance, de mesure et de discernement: c’est aussi cela, la tolérance.

Laurent Cohen-Tanugi
Laurent Cohen-Tanugi (1 article)
Avocat international et essayiste. Auteur de «What’s wrong with France?» (Grasset).
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