France

Le Charlisme est-il un humanisme?

Gaël Villeneuve, mis à jour le 23.01.2015 à 16 h 00

Que faire de ce slogan, «Je suis Charlie », à la fois culte... et tellement flou? Une tribune de Gaël Villeneuve, docteur en sciences politiques.

Paris, le 11 janvier 2015. REUTERS/Eric Gaillard

Paris, le 11 janvier 2015. REUTERS/Eric Gaillard

Les actes perpétrés les 7, 8 et 9 janvier nous ont confirmé, entre autres choses, que notre société réagissait très vite: sur le plan sécuritaire et politique, mais aussi sur le plan des symboles.

Le premier élan

Mercredi 7 janvier, quelques heures à peine après le drame, un nombre exponentiel d'internautes et de manifestants anonymes, mais aussi de personnalités publiques et bientôt de chefs d’Etat sont devenus «Charlie». En ajoutant sur leur profil numérique, sur une photo d'eux, le logo désormais culte aux lettres grisées sur fond noir, bricolé à la hâte par un graphiste dans les heures qui ont suivi la catastrophe.

En quelques heures, des millions de gens se sont retrouvés à exprimer leur tristesse et leur soutien aux victimes.

Et puis, dans les jours qui ont suivi, lorsque le deuil a succédé au deuil, «Je suis Charlie» a pu apporter leur soutien aux victimes du troisième djihadiste, de Montrouge à la porte de Vincennes. «Je suis Charlie» prenait alors appui sur le nom du journal pour désigner une communion de la tristesse et du refus. Tristesse pour les victimes et leurs proches, refus de ces meurtres.

Et l'unité nationale s'est craquelée un peu plus tard. Progressivement, dans le courant du week-end, puis plus franchement après la marche de soutien du dimanche 11 janvier. Le temps du deuil national, de la communion autour du signifiant «Je suis Charlie» était passé.

Les réseaux sociaux, comme toujours, allèrent plus vite en besogne. Dès samedi, Twitter enregistra sous le hashtag #jesuischarlie des messages de moins en moins unanimes. C'était le début de la concurrence victimaire («d'autres méritent notre compassion»), des polémiques au sujet de la ligne éditoriale de Charlie (et des caricatures de Mahomet). Sur Facebook, le slogan devenait objet d'appropriation, de dérision. On déclinait l'icône en négatif («Je ne suis pas Charlie» pour l'opposition frontale, «Je ne suis pas manipulable» pour ceux qui n'en pensaient pas moins), en sous-produits loufoques («Je suis Chablis», associé à l'hommage photo de Gérard Depardieu), en concurrence mémorielle («Je suis GIGN», «Je suis Dieudo»).

La tolérance? Quelle tolérance?

L'unanimisme a de nouveau fait place à un paysage complexe, à un espace public dans lequel les gens s'opposent. Ce fut la fin du deuil, le retour à une vie plus ordinaire où la parole se libère.

Et ce ne fut visiblement pas du goût de tout le monde. Sortant de la torpeur émotive où nous avait plongé le deuil, nous avons pris progressivement conscience qu'en quelques jours à peine s'était formé un nouveau culte –que nous appellerons le Charlisme, en reprenant l'expression incisive de Frédéric Lordon– et que cette dévotion toute nouvelle n'animait pas particulièrement ses nouveaux convertis d'un esprit de concorde, ni d'un excès de tolérance.

Faire du «Je suis Charlie» un serment d'allégeance à la communauté nationale... il faut ne jamais avoir feuilleté de sa vie le journal de Wolinski, de Cavanna et du Professeur Choron!

 

Sur les groupes Facebook dédiés au rap, riches de dizaines de milliers de membres, des jeunes fiers d'être «Charlie» rivalisaient dès lundi 12 janvier dans l'escalade verbale, avec celles et ceux –éternel petit jeu– qui les excitaient en insultant «leur» Charlie. Comme dans le roman de William Golding, Sa Majesté des mouches, on y apprenait visiblement le plaisir de la bataille rangée, la joie de fusionner avec ses semblables dans la détestation des adversaires.

A ce moment de votre lecture, je vous demande s'il vous plaît de goûter l'ironie: cette initiation à cogner sur ceux d'en face se faisait sous l'étendard d'un journal acharné à dénoncer les sectarismes de tous poils! Mais rassurons-nous. Sans doute étaient-ce les jeunes, peu au fait de l'«esprit Charlie», qui se montaient la tête autour de l'emballement médiatique.

Sur ce point, hélas, on fut très vite déçu: le lundi qui suivit, à la fin du journal de 13h de France 2, la journaliste politique Nathalie Saint-Cricq se fit la pythie du Charlisme. Son billet politique, c'est le moins qu'on puisse dire, annonçait la couleur:

«C'est justement ceux qui ne sont pas "Charlie" qu'il faut repérer, ceux qui, dans certains établissements scolaires ont refusé la minute de silence, ceux qui "balancent" sur les réseaux sociaux et ceux qui ne voient pas en quoi ce combat est le leur. Eh bien, ce sont eux que nous devons repérer, traiter, intégrer ou réintégrer dans la communauté nationale.»

Faire du «Je suis Charlie» un serment d'allégeance à la communauté nationale... il faut ne jamais avoir feuilleté de sa vie le journal de Wolinski, de Cavanna et du Professeur Choron! Le dessinateur néerlandais Willem, ancien de sa rédaction, avait expliqué l'avant-veille dans un journal de son pays «vomir sur ceux qui, subitement, disent être nos amis». S'il désignait alors le pape, la reine Elizabeth, Vladimir Poutine ou encore Marine Le Pen, on l'imagine aujourd'hui un peu gêné par cette invitation à «repérer» les apostats, et par la communion religieuse de ces nombreux apôtres du Charlisme, animés par le zèle très violent des nouveaux convertis.

Tout est allé trop vite

Nous avons tous très vite réagi à ces drames. Trop vite, peut-être, sur certaines choses. Et c'est particulièrement visible sur la question du «que faire de notre sympathie pour les victimes?». Alors on s'est confit en dévotion, et le Charlisme a connu mercredi 14 janvier son premier pèlerinage.

Les éditeurs de Charlie Hebdo n'avaient prévu qu'un million d'exemplaires, les inconscients. Il faut les excuser, ils croyaient bêtement faire un journal, alors qu'ils étaient devenus sans le savoir des fabricants d'hostie! On avait envie de se pincer en voyant ces files soudaines devant les kiosques, si peu fréquentés hier encore. Et ces réponses désemparées, hébétées des marchands de journaux, devant la demande angoissée de ces centaines de clients. Alors maintenant on se bouscule pour acheter des journaux?

«Non, nous n'en avons plus. Non, nous ne prenons pas de commande. Non, nous ne savons pas s'il en reste.»

A cet instant, j'ai eu envie de m'écrier:

«Je suis kiosquier!»

Comme eux, je suis heureux de voir tant de gens retourner vers les kiosques. Comme eux, et un peu comme tout le monde, je sens quelque chose de forcé dans cette conversion massive. Tout cela est allé trop vite. On ne sait plus ce que «Je suis Charlie» veut dire.

Ils croyaient bêtement faire un journal, alors qu'ils étaient devenus sans le savoir des fabricants d'hostie!

 

Car le Charlisme qui a fait si vite irruption est la négation point par point de la passion libertaire dont Charlie Hebdo s'est toujours fait un carburant.

Le Charlisme menace les dissidents, exige une communion de façade, construit une religion d’Etat. Dès lundi, ce nouvel intégrisme s'est emparé de la machine judiciaire. En France, quand on veut, on juge très vite. Et on frappe fort. Quelques dizaines de minutes de comparution immédiate, et des lourdes peines de prison ferme pour des provocateurs ivres, ou à moitié fous, qui ont eu l'inconscience de se réjouir des massacres ou de se moquer des victimes. Très vite encore, la police sonne à l'aube chez le polémiste Dieudonné pour le placer en garde à vue. «Je me sens Charlie Coulibaly», avait-il posté sur son mur Facebook avant de l'effacer quelques minutes plus tard. Délectation de tous les complotistes, qui répètent depuis longtemps que la France est une dictature. De l'étranger, on observe la situation entre rigolade et inquiétude: Courrier International du 14 janvier, qui ne s'est pas autant vendue qu'il aurait dû, était plein de caricatures de nous, français, un peu moutons, déboussolés dans notre Charlisme patriote.

Méfions-nous du Charlisme. C'est une variante de la maladie qui a frappé les Etats-Unis au lendemain de leurs attentats à eux. C'est un piège inhérent aux crimes des 7, 8 et 9 janvier: inciter les Français à réagir bêtement, en miroir, nous faire faire le plus d'erreurs possibles et nous empêtrer dans nos contradictions. Al-Qaida vise ses ennemis dans leurs symboles les plus vulnérables, afin de les isoler et de les affaiblir. Le jour du 11 septembre 2001, de nombreux Sud-Américains furent gênés dans leur soutien aux Etats-Unis, parce que le «11 septembre» représentait pour eux l'impérialisme yankee, et plus précisément le rôle de la CIA dans le coup d’Etat chilien du 11 septembre 1973. Et ne parlons pas du World Trade Center, ce bâtiment que les contempteurs de la finance américaine exécraient depuis des années.

Il va falloir prendre le temps d'expliquer

Le «11-Septembre français», comme l'a titré Le Monde, a visé le «journal des caricatures». Nombre de musulmans, et sans doute aussi de juifs, de catholiques ou de sympathisants FN, pour ne citer que les principales cibles de Charlie, ne portaient pas le journal dans leur cœur: le Charlisme, c'est bien simple, ils n'y adhèrent pas. Dès lors, comment nous réconcilier?

On est en plein paradoxe, sans doute au moins souhaité par les commanditaires. Les terroristes ont emporté dans leur carnage les identités mêlées qui font la richesse de la France, puisque leurs victimes étaient portées par des convictions juives, musulmanes, athées et autres. Et pourtant, en réveillant nos crispations et nos non-dits, les djihadistes ont rendu difficile cette unité nationale dont nous avons, à cet instant, tellement besoin.

Les terroristes ont emporté dans leur carnage les identités mêlées qui font la richesse de la France

 

Nos responsables politiques ont flairé le piège et ont décrété l'unité nationale autour des victimes de ces attentats. Rendons hommage à leur sens des responsabilités. Et notons au passage qu'à faire trop vite, à récupérer trop ostensiblement le signifiant anarchiste et libertaire «Charlie» dans leurs hommage, le tableau a quelque chose de ridicule et d'inquiétant. Souder la nation autour des satiristes d'un «journal irresponsable», emprisonner pour blasphème aux défenseurs de la liberté d'expression… Tout est allé trop vite.

Il nous faudra un peu de temps pour nous retrouver, comprendre ce qui nous arrive.

Il faudra identifier les failles de notre système de sécurité et de renseignements, qui n'est pas parvenu à arraisonner ces fous sanguinaires avant qu'ils ne passent à l'acte.

Il faudra rappeler avec sérénité l'esprit de la loi du 29 juillet 1881 qui structure l'espace public français, et la raison pour laquelle nous tenons tant à son article 1:

«L'imprimerie et la librairie sont libres.» 

Peut-être faudra-t-il à l'occasion se saisir des débats qui agitent le clair-obscur de l'Internet. Expliquer la raison pour laquelle la loi française autorise la caricature des signes religieux, et punit la négation des crimes contre l'humanité.

Faire le constat lucide que la France voit se rouvrir, avec ces attentats, les blessures de son histoire coloniale.

Et rappeler dans le même temps que la liberté de la presse en France fut tout au long du XXe siècle un outil formidable pour éveiller les conscience à l'iniquité de la colonisation, et à la nécessité d'y mettre fin.

Se souvenir que l'on doit au génie de Grévy, Ferry et Constans –cosignataires de la loi de 1881– d'avoir créé cet outil d'émancipation propre à nous offrir une prise sur notre histoire. Et s'en servir pour ouvrir sans angélisme, dans la subtilité nécessaire aux moments difficiles, des espaces de discussions sur ce dont notre société a besoin pour passer cette étape.

Peut-être à ce prix-là conserverons-nous de cet élan qui nous a fait dire alors: «Je suis Charlie».

Gaël Villeneuve
Gaël Villeneuve (6 articles)
Docteur en sciences politiques
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