Economie

La baisse du prix du pétrole ne fait pas que des heureux

Gérard Horny, mis à jour le 21.01.2015 à 8 h 01

La Chine en profite, la France aussi. Mais la chute des cours commence à avoir de sérieux effets.

Une station essence dans le Massachusetts en décembre 2014. REUTERS/Brian Snyder

Une station essence dans le Massachusetts en décembre 2014. REUTERS/Brian Snyder

Oncle Bernard (Maris) ne voyait pas d’un très bon œil la baisse des cours du baril de pétrole: il craignait qu’elle n’encourage un regain de consommation de carburant et une hausse des émissions de gaz à effet de serre.


Il n’avait pas tort: au cours des derniers mois, les ventes de grosses bagnoles ont  fortement grimpé aux Etats-Unis. Mais cette baisse des cours commence à avoir bien d’autres effets.

Globalement, d’un strict point de vue économique, elle apporte une bonne nouvelle: pour les particuliers et les entreprises, un moindre coût de l’énergie permet de consommer d’autres biens ou d’investir. 

Schématiquement, selon les estimations  des économistes du Fonds monétaire international, une baisse de 20 dollars du prix du baril doit entraîner une hausse supplémentaire du PIB mondial comprise entre 0,3% et 0,7% en 2015. Ce ne serait pas un luxe: l’année 2014 a été décevante et toutes les prévisions pour 2015 ont été revues à la baisse. Selon les dernières estimations de la Banque mondiale, la croissance globale passerait tout de même de 2,6% en 2014 à  3% cette année, mais il y a six mois, la prévision était encore de 3,4%. 

Qui en profite?

L’amélioration de la conjoncture due à la baisse de la facture pétrolière ne serait évidemment pas uniforme. Elle profiterait surtout aux pays gros importateurs de pétrole.

Le cas de la Chine est particulièrement évident: ainsi que rappelle Philippe Ithurbide, directeur Recherche, Stratégie et Analyse à Amundi AM, «ce pays importe 6 millions de barils/jour, ce qui signifie qu’une simple baisse de 1 dollar représente 2 milliards de dollars», en un an.

La France en profite également: si le déficit de notre balance commerciale est passé de 4,3 milliards d’euros en octobre à 3,2 milliards en novembre, c’est en grande partie grâce à la baisse du prix du pétrole.

Mais l’effet est beaucoup plus contrasté dans beaucoup de pays. Un exemple particulièrement intéressant est celui des Etats-Unis, à la fois gros producteur  (probablement le plus producteur d’hydrocarbures au monde aujourd’hui si l’on additionne pétrole brut et gaz, conventionnels et non conventionnels) et gros consommateur. Les fluctuations erratiques de la Bourse de New York ces derniers temps montrent clairement que les analystes sont un peu déroutés et peinent à établir un diagnostic précis de la situation.

Economistes perplexes

Une chose est certaine: les entreprises directement impliquées dans la production d’hydrocarbures n’ont plus la cote: depuis la fin août, l’indice qui regroupe les valeurs du secteur de l’énergie a reculé de 30%. Mais ce recul n’est pas toujours compensé par  les hausses dans d’autres secteurs.

Pourquoi? D’abord, les économistes ne sont pas sûrs que la baisse du prix des carburants aille renforcer la confiance des consommateurs et les inciter à consommer davantage.  Bien que le taux de chômage soit tombé à 5,6% en décembre, les rémunérations continuent d’augmenter à un rythme très faible: en un an, le salaire horaire moyen n’a progressé que de 1,7%.  Il n’y a pas là de quoi inciter la population à se lancer joyeusement dans une frénésie d’achats.

Par ailleurs, dans les Etats producteurs de pétrole de schiste, on commence à s’interroger sur les futurs investissements; les risques pour l’emploi commencent à apparaître, avec des conséquences sur d’autres secteurs, comme celui du bâtiment, qui avait été fortement stimulé par l’arrivée de nouveaux travailleurs. On en retrouve un écho dans le dernier Beige Book de la Réserve fédérale (étude de la conjoncture américaine qui sort deux semaines avant chaque réunion du comité de politique monétaire); sans être alarmistes, la Fed de Dallas et celle de Kansas City constatent qu’il commence à y avoir des reports d’embauches. On peut remarquer des phénomènes comparables en Europe, où des producteurs de mer du Nord commencent à annoncer des reports d’investissements et des suppressions d’emplois.

Le Venezuela au bord de la faillite

Mais la situation est véritablement dramatique dans des pays dont le pétrole est la principale ressource.

Le cas le plus visible est celui du Venezuela, dont on estime que le pétrole représente 95% des exportations et 40% des revenus fiscaux. Cet Etat très mal géré depuis de nombreuses années est au bord de la faillite. Si Cuba accepte aujourd’hui de se rapprocher des Etats-Unis, c’est bien parce que ses dirigeants que compris que Hugo Chávez et son successeur Nicolás Maduro ont mené leur pays au bord du gouffre et qu’il était urgent de chercher ailleurs du soutien. Quant à Nicolás Maduro, il court le monde, de la Chine à l’Algérie en passant par l’Arabie saoudite, à la recherche d’argent et d’appuis à une autre politique pétrolière; il n’est pas du tout sûr qu’il trouve l’un et l’autre. Notre flamboyant Jean-Luc Mélenchon serait bien inspiré de chercher d’autres modèles… et d’autres lieux de villégiature.

D’autres pays, sans être dans des situations aussi graves, subissent les effets de cette évolution défavorable des cours du brut: c’est le cas par exemple du Nigeria, de la Russie, de l’Algérie, de l’Iran, etc.

L’Arabie ne cède pas aux pressions

Quant à l’Arabie saoudite, qui a des coûts de production faibles, l’exploitation de ses gisements est encore largement rentable. Selon les spécialistes, il lui faudrait toutefois un baril à 84 dollars pour équilibrer son budget. Mais ce n’est pas un problème majeur pour un pays qui a des réserves financières et qui inscrit sa politique dans la durée.

Cette solidité de l’Arabie saoudite doit être prise en compte dans l’analyse de la situation actuelle.

Sur les marchés, on est habitué à la voir jouer au régulateur en haussant ou réduisant sa production pour maintenir les prix à l’intérieur d’une certaine fourchette. Cette fois, elle ne fait rien (ce n’est pas tout à fait une nouveauté: elle avait déjà laissé le baril chuter en 1986). Ses représentants officiels ou officieux (comme le prince Al Walid ben Talal) nient absolument avoir  en tête l’idée d’affaiblir l’Iran et la Russie (ce qui est probablement faux, même si ce n’est pas l’explication principale de leur comportement); ils déclarent seulement ne pas vouloir supporter seuls le coût d’un ajustement de la production. Leurs propos visent en priorité les producteurs américains de pétrole de schiste, principaux responsables du déséquilibre actuel entre offre et demande: les Etats-Unis ont augmenté leur production de pétrole de 65% en cinq ans, souligne Philippe Ithurbide, «et c’est peu dire que les exploitations de schiste ont modifié la géopolitique du pétrole».

Prévisions changeantes

Ces exploitations ont des points morts (seuil minimal de rentabilité) extrêmement divers, dans une fourchette allant de 40 dollars à 180 dollars le baril. Mais il est estimé que, à 60 dollars le baril, une grande partie des programmes ne sont plus rentables. Avec un ralentissement de l’investissement (les puits d’exploitation du pétrole et du gaz de schiste s’épuisent très vite et il faut sans cesse en ouvrir d’autres) et une accélération progressive de l’activité mondiale, les prix devraient remonter, mais après être restés pour une période assez longue à un prix bas. Combien de temps va durer cette période d’ajustement?

C’est la grande question. 

Les experts de Goldman Sachs estiment aujourd’hui que le baril de brut américain restera en moyenne à 47,15 dollars cette année (leur prévision antérieure était de 73,75 dollars); pour le brent de mer du Nord, la moyenne 2015 serait de 50,40 dollars (au lieu de 83,75 dollars). Pour relativiser ces prévisions, rappelons que ces mêmes experts affirmaient en mai 2008 que le baril de brut atteindrait 200 dollars dans un délai de six mois à deux ans.

En ce domaine, il faut être modeste. En mai 2014, l’Agence internationale de l’énergie revoyait à la hausse ses estimations de demande de pétrole et se demandait si l’Opep serait capable de suivre et d’augmenter sa production au deuxième semestre. Huit mois après, beaucoup déplorent que cette même Opep soit incapable de s’entendre... sur une baisse de sa production.

Cela aurait bien fait rire Oncle Bernard.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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