Monde

Dessiner quand la main tremble: la tragédie de Charlie Hebdo vue du monde des caricaturistes arabes

Jonathan Guyer, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 30.01.2015 à 7 h 47

Pour ces dessinateurs, le risque est omniprésent et l'humour très très noir.

Manifestation en hommage aux victimes de Charlie Hebdo, le 11 janvier 2015 au Caire.  REUTERS/Mohamed Abd El Ghany

Manifestation en hommage aux victimes de Charlie Hebdo, le 11 janvier 2015 au Caire. REUTERS/Mohamed Abd El Ghany

Le Caire (Egypte)

La dernière fois où j'ai pu voir une ribambelle de dessinateurs croquer un message identique, c'était en Egypte, en 2011: une botte de militaire contre un crayon. Le quotidien Al-Masry Al-Youm, appartenant à un groupe privé, venait de censurer un grand nombre de dessins qui avaient pu critiquer le gouvernement militaire d'intérim, censé gendarmer une soi-disant transition démocratique. Dans un mouvement de protestation coordonné, cinq dessinateurs avaient représenté la résistance du crayon, chacun ou chacune à sa manière. Le message visuel était assez simple pour qu'un enfant puisse le comprendre. Alors que les rédactions se pliaient à la junte et interdisaient des dessins, ces coups de crayon étaient tout ce que les dessinateurs pouvaient espérer voir publier en ce jour d'octobre.

Au lendemain de l'attentat contre Charlie Hebdo, le message qu'ont voulu faire passer les dessinateurs du monde entier n'a pas été coordonné, mais il aura été tout aussi simple.

Encore et encore, nous avons vu les mêmes images: des stylos s'opposant à des armes automatiques, des dessinateurs résistant à des hommes encagoulés.

De même, lorsque les sbires du régime syrien avaient passé à tabac le dessinateur Ali Ferzat, en 2011, une vague de dessins quasi identiques avait là aussi déferlé et marqué un soutien sans faille en faveur de l'artiste. Certains avaient dessiné l'évidence: une caricature de Ferzat dans son lit d'hôpital, les deux bras dans le plâtre, et défiant par le crayon Bachar el-Assad. D'autres avaient représenté le président syrien tremblant de peur face à des crayons et des feutres. L'originalité est au cœur du travail d'un dessinateur de presse et quand un grand nombre de caricaturistes décident de rabâcher un message identique, il y a donc toujours quelque chose d'intéressant à souligner.

Je vois passer des tonnes de caricatures politiques –il s'agit, fondamentalement, de mon boulot. Tous les jours, je parcours la presse quotidienne arabe à la recherche de dessins. Je scrute les journaux internationaux et fais le tri entre des tendances que j'identifie comme des perspectives originales et celles qui relèvent du recyclage mimétique.

A plusieurs occasions, notamment lors d'événements dramatiques et suscitant la peur, j'ai pu remarquer combien un message de solidarité pouvait obscurcir la nuance qui est généralement celle des dessins de presse. La majorité de ces dessins sentent le battage de pavé et ses mantras, plutôt que la satire et sa sagacité. Quand il s'agit de s'emparer de la violence qui touche leurs semblables, les dessinateurs sont face à une gageure. Bien évidemment, aucun stylo ne fera jamais le poids contre un fusil, mais les caricaturistes se sentent quand même obligés de dessiner.

Des dessins qui défient les préjugés

Les dessins les plus efficaces sont ceux qui défient les préjugés, et de tels dessins sont rares après un drame d'une telle envergure

 

La plupart des dessins produits au lendemain de l'événement tombent à plat. Au lieu de traduire la complexité d'une situation, ils la simplifient et relèvent donc davantage du commentaire que de la caricature. Les dessins les plus efficaces sont ceux qui défient les préjugés, et de tels dessins sont rares après un drame d'une telle envergure.

Ce qui explique pourquoi Andeel, un caricaturiste égyptien indépendant, a gardé ostensiblement le silence après le 7 janvier. Cet artiste prolifique n'a produit aucune image sur ce qui s'est passé à Paris. «Le dessin allait être très prévisible», explique Andeel, qui dessine pour le groupe de presse privé Mada Masr et pour le fanzine Tok Tok. «Ce que je voulais, c'était simplement parler d'abord et pousser les gens à parler», m'a-t-il expliqué à la table d'un café du Caire, près de la place Tahrir. Il n'a pas voulu dessiner quelque chose de réactif et d’unidimensionnel, susceptible de simplifier une situation aux facettes multiples:

«Pour moi, c'est pour cela que les dessins sont si importants, parce qu'ils peuvent aplanir les choses: les rendre visuellement claires. Selon moi, ce qui différencie un bon dessinateur d'un mauvais, c'est sa capacité à le faire sans perdre la nuance et la perspective, sans faire quelque chose qui ne sera qu'une énième redite d'une voix qu'on entend déjà autre part.»

Ce qui me fascine chez Andeel, c'est son humour très, très noir, sa capacité à sortir une blague au lendemain d'un bain de sang.

Quand des Egyptiens avaient lynché quatre chiites dans le village de Giza, en juin 2013, il avait dessiné trois religieux tenant un cadavre ensanglanté; l'un d'eux levait les yeux au ciel en souriant et demandait «Alors, Dieu, c'est bon?». La jovialité des personnages d'Andeel, croqués par un trait aussi épais qu'emblématique, traduisait leur parfaite insouciance face à un carnage dont leur visage et leurs vêtements gardaient pourtant les traces rouges. Andeel a republié ce dessin, avec d'autres, la semaine dernière. «Les vieux dessins fonctionnent toujours», dit-il.

Quand des dessinateurs égyptiens présentent leurs condoléances à leurs homologues parisiens, ils le font en sachant parfaitement quels sont les risques quotidiens de leur production artistique –faire une blague sur ces assassinats est difficile ou la blague superficielle. Magdy El Shafee, qui a vu son roman graphique Metro censuré en 2012 par le gouvernement, a publié ce statut sur Facebook:

«Toutes mes condoléances en tant que caricaturiste et auteur de BD, en tant qu'amoureux de Charlie Hebdo, en tant que fils d'Adam et en tant que musulman.»

L'illustrateur égyptien Makhlouf a quant à lui dessiné son autoportrait, où il se représente pointant un stylo devant un homme armé et encagoulé. Il s'est personnellement senti menacé et a eu l'impression d'appartenir au même camp que les caricaturistes français. S'identifier aux dessinateurs de Charlie Hebdo est d'autant plus courageux en Egypte, où blasphémer les monothéismes est illégal et où beaucoup auront conspué les dessins satiriques du journal français dirigés contre l'islam. «Je suis un dessinateur musulman qui [se lève] pour la liberté d'expression et contre les crimes de sang», a écrit Makhlouf sur Facebook en apprenant la nouvelle de l'attentat.

«Est-ce que ma tête a roulé par ici?»

Que peuvent les dessins politiques à part exprimer la solidarité?

Pour y répondre, nous pourrions nous tourner vers les dessinateurs arabes et voir comment ils ont pu réagir à leurs propres conflits régionaux et nationaux, notamment en Irak et en Syrie, lors d'événements aussi atroces que ceux de Paris.

A l'automne 2013, quand les informations sur les attaques à l'arme chimique perpétrées par le président Bachar el-Assad avaient commencé à se répandre, le dessinateur jordanien Osama Hajjaj avait illustré un truculent guide de survie à une guerre non-conventionnelle, un exemple du pouvoir de l'humour face à de très réels dangers.

Les dessins de décapitations sont une réponse à la rumeur islamophobe et à sa question fadasse «Où sont les musulmans modérés?». Ils sont là, ils dessinent

 

Quand des Occidentaux ont été décapités en Syrie en août dernier, des dessinateurs avaient tourné en dérision la campagne de terreur de l’Etat islamique. Beaucoup de lecteurs s'étaient d'ailleurs indignés des dessins proliférant dans la presse arabe. Par exemple, dans Al-Masry Al-Youm, Abdallah avait dessiné un homme décapité marchant vers l'échoppe d'un «barbier de l’Etat islamique» et lui demandant «Pardon chef, est-ce que ma tête a roulé par ici?».

Abdallah jongle entre le mauvais goût et l'irrévérence. Tandis que le monde était horrifié et fermait les yeux de dégoût devant les exécutions, des dessinateurs tiraient parti d'une imagerie choquante afin d'humilier les djihadistes et autres extrémistes religieux.

Voilà l’offense. Voilà des musulmans qui critiquent d'autres musulmans. Les dessins de décapitations sont une réponse à la rumeur islamophobe et à sa question fadasse «Où sont les musulmans modérés?». Ils sont là, ils dessinent.

En parlant avec des dessinateurs d’Egypte et du Moyen-Orient, l'opposition entre religieux et séculier commence même à sembler fallacieuse. Le monde est sens dessus dessous: des dessinateurs anti-religieux ont été sacrifiés et des dessinateurs musulmans expriment leur solidarité envers ces martyrs.

Le Moyen-Orient commence à peine à saisir les contradictions, les oppositions et la xénophobie qu'ont généré les attentats de Paris. Des dignitaires issus d’Etats aux strictes législations anti-blasphème, à l'instar de l’Egypte et de l'Arabie Saoudite, ont marché aux côtés de millions de manifestants français. Des institutions musulmanes de premier plan ont condamné les assassinats, tout en se disant outragées par les dessins de Charlie Hebdo.

Mais les questions les plus importantes soulevées par ce massacre concernent les causes du terrorisme, de l'héritage du colonialisme à la résistance des régimes dictatoriaux, entre autres et globaux problèmes. Andeed en parle en ces termes:

«Je vois ces gestes de mort comme les symptômes d'un monde malade qui, de temps en temps, vomit, se gratte, souffre quelque part, une manière pour le monde de se dire à lui-même que quelque chose ne va pas, que ce n'est pas parce que les choses vont bien quelque part dans le monde que les choses vont vraiment bien.»

Je lui ai conseillé d'en faire un dessin.

Un journaliste, un écrivain, un poète, un peintre

En général, le dessin n'est pas associé au danger, mais les risques du métier occupent désormais le devant de la scène pour les caricaturistes occidentaux.

Pour autant, les illustrateurs arabes luttent depuis longtemps pour le droit à la parodie: en 2011, les sbires d'Assad avaient kidnappé Ferzat, l'avaient passé à tabac, lui avait cassé les deux bras avant de l'obliger à l'exil. Le dessinateur syrien Akram Aslan a disparu depuis deux ans et le Cartoonists Rights Network International, une ONG américaine luttant pour la liberté d'expression, craint que le régime syrien ne l’ait exécuté.

A Londres, en 1987, des agents infiltrés –appartenant selon toute probabilité au Mossad, les services secrets israéliens– avaient abattu le dessinateur palestinien Naji al-Ali, un caricaturiste célèbre pour avoir critiqué des leaders palestiniens, mais aussi des politiciens arabes, israéliens et occidentaux.

Dans le monde entier, les artistes courent des risques s'ils vont trop loin, même si les frontières ne sont jamais claires tant qu'elles n'ont pas été franchies. Un point de départ à l'abolissement des barrières entre Occident et Moyen-Orient, des barrières qu'on ne cesse malheureusement d'ériger dans bon nombre de dessins concernant l'attentat contre Charlie Hebdo.

Ferzat, habitant désormais au Koweït et dessinant pour le journal pan-arabe Al-Quds Al-Arabi, m'a dit au téléphone:

«Le dessinateur doit être un panorama, il doit observer le monde entier et lire entre les lignes, comprendre ce qui se passe dans le monde –parfois, avec la logique d'un journaliste, parfois avec celle d'un écrivain, parfois avec celle d'un poète, parfois avec celle d'un peintre.»

Au lendemain d'une tragédie le dessinateur «doit continuer à dessiner –sans peur, sans aucune peur–, continuer à défendre la liberté».

En réponse au massacre de Charlie Hebdo, Ferzat a dessiné une main ensanglantée qui tente de s'emparer d'un stylo plume dont le corps est hérissé de piquants. Il n'y a pas de papier, pas de dessin, pas de planche à dessiner –que de lourdes gouttes de sang s'écrasant sur un fond blanc.

Une illustration de ces questions: comment dessiner quand des dessinateurs sont morts? Comment réagir quand le dessin, dans son acte même, a été pris pour cible? Et elle illustre aussi l'impossible tâche à laquelle sont confrontés les dessinateurs après Charlie Hebdo: capturer les complexités d'une tragédie avec la main qui tremble.

Jonathan Guyer
Jonathan Guyer (1 article)
Journaliste
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