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Le mémorial de Leipzig, ou le fourre-tout de l'histoire allemande

Annabelle Georgen, mis à jour le 02.02.2015 à 15 h 54

Tour à tour emblème anti-français et symbole de l'amitié germano-soviétique, lieu de mémoire et de combat, ce monument, qui vient de fêter son siècle d'existence, n'a cessé d'épouser les virages politiques du pays au XXe siècle.

Le Monument de la Bataille des Nations. Via Wikimédia Commons.

Le Monument de la Bataille des Nations. Via Wikimédia Commons.

Leipzig (Allemagne)

C'est un monstre. Un monstre de granit de 91 mètres de hauteur aux allures de cathédrale, de pyramide d'Égypte et de temple inca tout à la fois. L'entrée en est gardée par un guerrier de pierre dont le regard se jette dans le bassin où miroite l'édifice, à qui les habitants de Leipzig, par goût du drame, ont donné le nom de «lac des larmes». Au sommet du dôme qui surplombe le mémorial, une ronde de soldats en armure, géants endeuillés aux mains vissées sur leur glaive, confère une grande solennité à l'ensemble bâti sur les lieux du carnage.

Trop massif, trop phallique, trop habité du désir de convaincre, le Monument de la Bataille des nations («Völkerschlachtdenkmal» en allemand, n'essayez pas de le prononcer), à ce jour le plus grand mémorial d'Europe, impressionne sans séduire, choque plus qu'il n'exalte. Il fallait qu'il soit «grand et superbe», «comme un colosse, une pyramide, une cathédrale de Cologne», comme l'avait appelé de ses vœux en 1814, à peine un an après la bataille, l'écrivain allemand Ernst Moritz Arndt, poète épique des guerres de libération de 1813, comme on désigne outre-Rhin les batailles qui ont jalonné la désastreuse campagne d'Allemagne de Napoléon.

Celle de Leipzig, de loin la plus sanglante de toutes, se déroula au sud-est de la ville saxonne au mois d'octobre 1813. À l'issue des trois jours de combat, près de 100.000 qui du demi-million de soldats issus d'une vingtaine de nations étaient morts ou blessés. Grâce à ses alliés autrichiens, russes et suédois, la Prusse écrasa dans le sang l'armée napoléonienne –au sein de laquelle combattaient d'ailleurs de nombreux Allemands. Même si cette victoire enflammera le sentiment patriotique prussien, le souhait d'Ernst Moritz Arndt ne sera exaucé qu'un siècle plus tard.

Après plusieurs tentatives avortées, une «union des patriotes allemands» voit le jour en 1894 à l'initiative d'un architecte local, Clemens Thieme, pour réunir la somme de 6 millions de marks nécessaire à la construction de l'édifice, dont les plans ont été confiés à l'architecte Bruno Schmitz, spécialiste allemand des mémoriaux. Ce dernier suit à la lettre les indications du poète, essayant d'établir un style «germanique» en bannissant tout référence à l'architecture française et italienne.

«Le lieu où la nation s'autocélébrait»

C'est presque uniquement grâce aux dons de la population que démarre la construction du monument, en 1898. Elle s'achèvera quinze ans plus tard, pile pour le centenaire de la Bataille des nations. Le mémorial était alors chargé d'une nouvelle signification, explique Steffen Poser, curateur et directeur du monument:

«En 1913, son but premier n'était plus de commémorer une horrible bataille qui avait fait d'innombrables victimes mais de rendre l'Empire allemand grand et puissant aux yeux des Allemands. C'était un lieu où la nation s'autocélébrait.»

À la veille de la Première guerre mondiale, l'inauguration en grande pompe du monument fut l'occasion de ressortir les vieilles chansons patriotiques d'Ernst Moritz Arndt, comme la fameuse «Vaterlandslied» («chanson de la patrie»), dont la cinquième strophe galvanisait à nouveau les foules:

«Nous voulons aujourd'hui, homme pour homme / Rougir le fer avec le sang / Avec du sang de bourreau, avec du sang de Français / Ô doux jour de la vengeance!»

La construction du monument, en 1912. Via Wikimédia Commons.

Célébré comme un emblème nationaliste et anti-français, le Monument de la bataille des nations restera ouvert durant la guerre. Son gigantisme architectural en fera vite la grande attraction de Leipzig, de même qu'il deviendra le décor idéal des défilés militaires et des manifestations patriotiques.

Hitler s'y est peu intéressé en son temps, obnubilé par son projet de construction pharaonique de la cité Germania à Berlin quand il ne se réfugiait pas sur les hauteurs de l'Obersalzberg, dans les Alpes bavaroises. Mais le mémorial a joué un rôle-clef durant la Seconde guerre mondiale, devenant tour à tour un poste d'observation aérienne utilisé par les soldats nazis pour repérer les avions ennemis, un abri pour les civils pendant les bombardements, une cache pour les munitions ainsi qu'un coffre-fort pour les précieux ouvrages de la bibliothèque de l'Université de Leipzig.

Le Monument est d'ailleurs le dernier lieu où des combats ont été menés lors de l'arrivée des soldats américains à Leipzig, en avril 1945. Cernés de toutes parts par les GI, les derniers hommes de la Wehrmacht postés dans la ville s'y retranchèrent dans une sorte de tentative désespérée d'échapper à leur destin, le mausolée de leurs ancêtres devenant leur propre tombeau. Les Américains, après avoir percé la paroi arrière de l'édifice à coups de mortier, ripostèrent avec des grenades: «Les soldats n'ont pas tardé à se rendre. Essayez d'imaginer la détonation provoquée par une grenade qui explose sous une voûte de 68 mètres de hauteur. C'est un bruit atroce», explique Steffen Poser.

Grand nettoyage idéologique

Quand les alliés se sont partagés l'Allemagne en quatre, Leipzig est subitement devenue soviétique. Trop encombrant pour être détruit avec ses 300.000 tonnes de béton et de granit, trop imposant pour être ignoré, le monument, à défaut d'être rénové, a alors subi un grand nettoyage idéologique. Plutôt que d'apparaître dépassées par ce symbole nationaliste exaltant les valeurs germaniques qui faisait tache dans cette nouvelle Allemagne socialiste sauvée des griffes de l'Occident, les autorités est-allemandes feignirent d'avoir la situation sous contrôle, s'attelant à leur laborieux travail de réécriture de l'Histoire: le mémorial fut subitement proclamé «symbole de l'amitié germano-soviétique», au nom des soldats russes qui avaient aidé la Prusse à libérer l'Allemagne du joug napoléonien en 1813. Il devint dès lors l'écrin de la propagande est-allemande et des grands rassemblements populaires, accueillant de nombreuses parades militaires et défilés des jeunesses communistes.

À la chute du Mur, en 1989, le monument à la pierre rose noircie par quatre décennies d'industrialisation compulsive sombra peu à peu dans l'oubli, continuant à se délabrer dans son coin, n'attirant plus que quelques néonazis en quête de symboles. Plusieurs efforts ont été faits pour donner une dimension culturelle à l'édifice, en y accueillant colloques et concerts, mais le monument n'a connu une réelle renaissance qu'à partir de 2003, année où de vastes travaux de rénovation ont été initiés dans la perspective du centenaire de son inauguration.

Le monument en 1953. Via Wikimédia Commons.

Le mémorial attire aujourd'hui 350.000 visiteurs par an, ce qui fait de lui la première attraction de la ville. Lors des festivités du bicentenaire de la Bataille des nations en 2013, la tenue d'une gigantesque reconstitution des combats réunissant plusieurs milliers de figurants a brièvement relancé dans la presse le débat sur le bien-fondé de ce symbole sanglant au cœur de Leipzig. Ses habitants semblent eux avoir trouvé la parade: quand ils se rendent au «Völki», comme ils surnomment avec affection le vieux colosse, c'est pour lui tourner le dos, car, dit-on ici, c'est au sommet de ses marches aussi nombreuses que les jours d'une année que les couchers de soleil sur la ville sont les plus spectaculaires.

Annabelle Georgen
Annabelle Georgen (344 articles)
Journaliste
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