Culture

«Timbuktu» est un film trop intelligent et complexe pour une époque binaire

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 16.01.2015 à 18 h 29

La décision du maire UMP de Villiers-sur-Marne d’en interdire puis repousser la projection est aussi absurde que tristement prévisible.

«Timbuktu», d'Abderrahmane Sissako.

«Timbuktu», d'Abderrahmane Sissako.

La décision du maire UMP de Villiers-sur-Marne, Jacques-Alain Bénisti, d’interdire la projection de Timbuktu dans sa ville puis, dans un deuxième temps, de «simplement» la repousser, parce que, dit-il, il a «peur que le film fasse l’apologie du terrorisme», est si absurde qu’elle laisse d’abord sans voix, partagé entre fou rire et terreur devant les abîmes de la bêtise. Pour quiconque a vu le film d’Abderrahmane Sissako, pour qui a rencontré l’intelligence et la beauté mises en œuvre pour affronter ce que font et ce que représentent les djihadistes, il semble qu’on ait seulement affaire à un contre-sens idiot, un effet collatéral narquois de la montée générale de la tension depuis neuf jours. Il est pourtant à craindre que ce soit plus grave.

Le plus inquiétant est qu’il n’est pas sûr que, en voyant le film (il a annoncé qu’il allait le faire), Jacques-Alain Bénisti changerait d’avis. C’est qu’il y a en effet dans Timbuktu, même si la plus élémentaire bonne foi oblige à reconnaître que c’est sans la moindre complaisance, de la complexité, des questions, des nuances –toutes choses auxquelles l’heure n’est plus.

Signé d’un cinéaste dont le prénom pourrait être aussi celui d’un terroriste, montrant des combattants d’AQMI différenciés et qui ne se réduisent pas à un masque hideux et inhumain, le film devient suspect de manquer de vigueur dans la condamnation aux yeux de qui ne demande qu’à s’engager dans la guerre des civilisations, variation récente des vieux binarismes meurtriers qui refusent de penser et de regarder. De ce simplisme exigé à «l’apologie du terrorisme», il y avait encore plusieurs pas, allègrement franchis par l’édile de manière visible. Il serait naïf de croire qu’il est le seul.

Mise à jour: Jacques-Alain Bénisti est le maire de Villiers-sur-Marne, pas Villiers-le-Bel.

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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